Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]
- Автор: Кард Орсон Скотт
- Серия: Alvin le faiseur #4
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042703-X
- Переводчик: Patrick Couton
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]». Краткое содержание книги:
La Cité de Cristal : la vision dans la tornade du lac Mizogan, en compagnie du prophète des Rouges. Si peu des chemins de sa vie y conduisent ; Peggy Larner — Peggy la torche — le sait bien.
Et l’ennemi de toujours choisit à présent des voies plus subtiles pour le détruire. Pièges, fuite, menaces, mensonges, délation, prison, tribunal, Alvin n’est-il pas condamné au renoncement ? Et le pire danger viendra peut-être de son frère Calvin, qui le jalouse au point de bientôt lui vouer une haine amère et décide de s’expatrier vers l’Ancien Monde afin de rencontrer Napoléon dont on sait le pouvoir redoutable
L’Amérique n’est-elle pas trop petite pour deux hommes aux talents en puissance si formidables ?
Ces mots firent l’effet d’un coup de poignard dans le cœur de Calvin.
« Mais toi, tu es différent, reprit Bonaparte. Tu ne me veux pas de mal. En fait, je ne suis pour toi qu’un instrument. Un moyen d’obtenir un avantage. Tu ne veux pas mon royaume. Je gouverne toute l’Europe, l’Afrique du Nord, une grande partie de l’ancien Orient, et pourtant tu attends seulement de moi que je t’aide dans la préparation d’un projet beaucoup plus important. De quel projet s’agit-il, par tous les saints ? »
Calvin n’avait aucune intention de le lui révéler, mais les mots lui échappèrent. « J’ai un frère, un grand frère, qui a mille fois mon pouvoir. » Les mots l’irritaient, lui brûlaient la gorge au passage.
« Et aussi mille fois ta vertu, je pense », dit Bonaparte.
Mais ces paroles ne blessèrent pas Calvin. La vertu, telle que la définissait Alvin, n’était que faiblesse et peine perdue. Calvin était fier de ne pas en avoir beaucoup.
« Pourquoi ton frère ne m’a-t-il pas défié ? demanda Bonaparte. Pourquoi ne m’a-t-il pas montré son visage durant toutes ces années ?
— Il n’est pas ambitieux, répondit Calvin.
— C’est un mensonge, même si dans ton ignorance tu y crois. Il n’existe pas d’être humain sans ambition. Saint Paul l’a fort bien dit : la foi, l’ambition et l’amour, les trois forces agissantes de l’existence humaine.
— Je croyais que c’était l’espérance, dit Calvin. L’espérance et la charité.
— L’espérance, c’est la sœur faible et gentillette de l’ambition. L’espérance, c’est l’ambition qui veut être aimée. »
Calvin sourit. « C’est pour ça que je suis venu, dit-il.
— Pas pour guérir ma goutte.
— Pour réduire votre mal, comme vous allez réduire mon ignorance.
— Avec des pouvoirs comme les tiens, qu’as-tu à faire de mes maigres dispositions à conquérir le monde ? » L’ironie de Bonaparte était évidente et pénible.
« Mes pouvoirs ne sont rien à côté de ceux de mon frère, et c’est le seul professeur capable de m’instruire. Il me faut donc d’autres pouvoirs qu’il n’a pas.
— Les miens.
— Oui.
— Alors, comment être sûr que tu ne vas pas te retourner contre moi ni tenter de me prendre mon empire ?
— Si je le voulais, je pourrais l’avoir maintenant, dit Calvin.
— C’est une chose de terrifier les gens en faisant étalage de ses pouvoirs, répliqua Bonaparte. Mais la terreur n’impose l’obéissance que lorsqu’on est là. Moi, j’ai le pouvoir de me garantir l’obéissance des hommes même quand j’ai le dos tourné, même quand il n’y a aucune chance pour que je les surprenne à me nuire. Ils m’aiment, ils me servent de tout leur cœur. Même si tu faisais s’écrouler dans la rue tous les bâtiments de Paris, tu n’y gagnerais pas la loyauté du peuple.
— C’est pour ça que je suis ici, parce que je le sais.
— Parce que tu veux gagner la loyauté des amis de ton frère, dit Bonaparte. Tu veux qu’ils le rejettent à ton profit.
— Appelez-moi Caïn si ça vous chante, mais c’est exact, fit Calvin. Oui.
— Je peux t’apprendre. Mais plus de douleur. Et pas de tes petits jeux avec elle non plus. Si elle revient, je te fais tuer.
— Vous ne pourrez même pas me garder en prison si je n’ai pas envie d’y rester.
— Quand j’ordonnerai ta mort, mon garçon, tu ne la verras même pas venir. »
Calvin le croyait sans peine.
« Dis-moi, mon garçon…
— Calvin.
— Mon garçon, ne m’interromps pas, ne me reprends pas. » Bonaparte sourit avec douceur. « Dis-moi, Calvin, ne craignais-tu pas que je m’assure ta loyauté et que je mette tes dons à mon service ?
— Comme vous l’avez dit, vos pouvoirs n’ont guère d’effet sur des gens aussi ambitieux que vous. En réalité, c’est uniquement la bonté que vous retournez contre eux pour mieux les tenir. Leur générosité. Je n’ai pas raison ?
— En un sens, bien que ce soit quand même plus compliqué que ça. Mais oui. »
Calvin eut un large sourire. « Bon, alors, vous voyez ? Je savais que j’étais immunisé. »
Bonaparte fronça les sourcils. « En es-tu si sûr ? Es-tu donc si fier d’être totalement dépourvu de générosité ? »
Le sourire de Calvin se figea légèrement. « Quoi, ce vieux Napoléon, la terreur de l’Europe, le culbuteur d’empires, ce vieux Napo s’indigne de mon manque de compassion ?
— Oui, répondit Bonaparte. Je ne croyais pas rencontrer un jour quelqu’un comme toi. Un homme sur qui je n’ai aucun pouvoir… Et pourtant je vais te garder auprès de moi, pour le bien de ma jambe, et je t’apprendrai tout ce que je peux. Pour le bien de ma jambe. »
Calvin se mit à rire et hocha la tête. « Alors, marché conclu. »
Ce n’est que plus tard, tandis qu’on le conduisait dans un appartement luxueux du palais, que Calvin se demanda soudain si l’aveu d’impuissance de Bonaparte à le dominer n’était peut-être pas tout bonnement un stratagème ; si Bonaparte ne le dominait pas déjà, tandis que lui, Calvin, comme tous les autres instruments de l’Empereur, continuait de se croire libre.
Non, se dit-il. Même si c’est vrai, à quoi ça m’avance d’y penser ? Ce qui est fait est fait, mais dans tous les cas je reste moi-même et je dois toujours m’occuper d’Alvin. Mille fois plus puissant que moi ! Mille fois plus vertueux ! On verra ça le moment venu, quand je t’enlèverai tes amis, Alvin, comme toi, tu m’as dépouillé de mon droit de naissance, escroc d’Esaü, espèce de Ruben fossoyeur, espèce d’Ismaël jaloux et moqueur. Dieu me restituera mon droit de naissance, et il m’a donné Bonaparte pour m’apprendre à quoi l’employer.
Alvin ne se rendait pas compte de ce qu’il faisait. Le jour, il se disait qu’il supportait parfaitement son emprisonnement, il affichait une figure joyeuse devant ses visiteurs, chantait de temps en temps – en harmonie avec les geôliers quand ils connaissaient la chanson et la reprenaient avec lui. Il vivait une captivité plutôt insouciante, et tout le monde répétait que c’était une honte d’enfermer Alvin comme ça, mais qu’il se soumettait à cette épreuve avec un courage exemplaire.
Dans son sommeil, pourtant, sa haine des murs de prison, de l’uniformité et du vide de sa cellule s’exprimait à travers une autre sorte de chanson, une musique profonde qui s’harmonisait, elle, avec le chant vert dont cette région du monde avait autrefois résonné. C’était la musique des arbres et des plantes plus humbles, des insectes et des araignées, des créatures à fourrure et à nageoires qui vivaient dans les feuillages, par terre, dans les cours d’eau glacés et les rivières impétueuses. Et la voix intérieure d’Alvin s’accordait avec cette musique-là, connaissait toutes les mélodies, et au lieu de chanter en harmonie avec les geôliers, son cœur chantait avec les animaux en liberté.
Et ils entendirent son chant inaudible aux oreilles humaines. Dans les bosquets mal en point, survivance de l’antique forêt, dans les nouvelles pousses de quelques champs en friche depuis quatre ou dix ans, ils l’entendirent, les rares bisons rescapés, les daims immobiles, les chats en maraude, les coyotes sociétaires et les loups gris. Les oiseaux dans le ciel l’entendirent tous, et ils furent les premiers à venir, par deux, par dix, par volées de cent, ils arrivèrent au village et chantèrent un moment avec la musique d’Alvin, des oiseaux diurnes au beau milieu de la nuit, jusqu’à ce que le village soit réveillé par le tapage de tous ces chants simultanés. Ils arrivèrent, s’égosillèrent une heure et repartirent, mais le souvenir de leurs roulades demeura.