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Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]

Электронная книга - «Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]». Краткое содержание книги:

Compagnon forgeron, compagnon Faiseur, Alvin est de retour chez les siens. Mais quelle est sa tâche aujourd’hui ? « Je ne peux pas apprendre aux gens comment bâtir la Cité de Cristal si je ne sais pas moi-même de quoi il s’agit. »
La Cité de Cristal : la vision dans la tornade du lac Mizogan, en compagnie du prophète des Rouges. Si peu des chemins de sa vie y conduisent ; Peggy Larner — Peggy la torche — le sait bien.
Et l’ennemi de toujours choisit à présent des voies plus subtiles pour le détruire. Pièges, fuite, menaces, mensonges, délation, prison, tribunal, Alvin n’est-il pas condamné au renoncement ? Et le pire danger viendra peut-être de son frère Calvin, qui le jalouse au point de bientôt lui vouer une haine amère et décide de s’expatrier vers l’Ancien Monde afin de rencontrer Napoléon dont on sait le pouvoir redoutable
L’Amérique n’est-elle pas trop petite pour deux hommes aux talents en puissance si formidables ?
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L’important, c’était ce pincement du nerf qui éliminait toute sensation – Bonaparte boiterait peut-être, mais il n’aurait plus mal. Un soulagement, pas la guérison.

Quel nerf ? Calvin ne les avait pas répertoriés. Ce genre de pensée méthodique, c’était bon pour Alvin. En Angleterre. Calvin avait compris que là résidait une des différences primordiales entre son frère et lui. Il y avait un mot nouveau qu’on venait d’inventer à Cambridge pour désigner les méthodiques acharnés comme Alvin : scientifique. Tandis que Calvin, avec ses élans, son flair, son brio et par-dessus tout son sens de l’improvisation, c’était, lui, un artiste. Un seul ennui : lorsqu’il s’agissait de toucher aux nerfs de la jambe impériale, il ne pouvait guère se livrer à des expériences. Il ne croyait pas qu’une amitié solide puisse se nouer entre l’Empereur et lui si Bonaparte commençait par pousser des hurlements et des glapissements d’écureuil soumis à la torture.

Il réfléchit un moment à la question, tout en regardant un secrétaire se lever et se précipiter hors de la salle, et il lui vint alors à l’esprit qu’il y avait d’autres jambes présentes que celles de Bonaparte. Maintenant qu’il importait pour Calvin de savoir précisément à quoi correspondait chaque nerf et quel pincement éliminait la douleur au lieu de la causer, il devait jouer les scientifiques et s’exercer sur une série de jambes jusqu’à ce qu’il trouve.

Il commença par le secrétaire en tête de file, un courtaud (encore plus petit que l’Empereur, lequel était déjà de stature réduite) qui s’agitait un peu sur sa chaise. Mal à l’aise ? lui demanda mentalement Calvin. Alors voyons si on parvient à te soulager. Il envoya sa bestiole dans la jambe droite de l’homme, découvrit le nerf le plus évident et pinça.

Pas un tressaillement, pas une grimace. Calvin était contrarié. Il pinça plus fort. Rien.

Le secrétaire en exercice bondit alors de sa chaise et se précipita hors de la salle. C’était maintenant le tour du courtaud que Calvin avait pincé. L’homme voulut bouger sur son siège pour assurer la position de l’écritoire, mais, au grand plaisir de Calvin, une expression étonnée passa sur sa figure, suivie d’une rougeur lorsqu’il lui fallut se baisser et se déplacer la jambe droite avec les mains. D’accord. Ce gros nerf – ou était-ce un faisceau de tout petits nerfs ? – n’avait rien à voir avec la sensation. Il avait plutôt l’air de régir le mouvement. Intéressant, ça.

Le type écrivait en silence, mais Calvin savait qu’il ne pensait qu’à une chose : à ce qui allait arriver quand il devrait bondir sur ses pieds et sortir en courant. Pour sûr, lorsqu’il eut fini de noter l’édit – à propos d’une exemption d’impôt spéciale accordée à certains négociants en vin du sud-ouest de la France à cause d’une mauvaise récolte – l’homme bondit sur ses pieds, pivota et s’étala par terre, la jambe droite emmêlée dans la gauche comme les lignes d’enfants à la pêche.

Tous les regards se tournèrent vers le malheureux, mais aucun mot ne fut prononcé. Calvin le regarda avec amusement se redresser sur les mains et le genou gauche, tandis que la jambe droite pendait, inutile. Le genou se pliait correctement, bien entendu, et l’homme ramena sous lui sa jambe qui donnait l’impression de vouloir fonctionner, mais par deux fois il essaya de prendre appui dessus et par deux fois il retomba.

Bonaparte, l’air agacé, finit par lui demander : « Êtes-vous secrétaire, monsieur, ou bouffon ?

— Ma jambe, sire, fit le pauvre scribouillard. On dirait que ma jambe droite ne marche plus. »

Bonaparte se tourna sèchement vers les gardes qui flanquaient Calvin. « Aidez-le à sortir. Et trouvez quelqu’un pour nettoyer l’encre qu’il a renversée. »

Les gardes hissèrent l’homme sur ses pieds et entreprirent de l’entraîner vers la porte. Le Petit Napoléon jugea alors le moment propice pour s’affirmer. « Prenez son écritoire, imbéciles, fit le neveu de l’Empereur. Et l’encrier, et la plume, et l’édit s’il n’est pas fichu.

— Et comment vont-ils faire tout ça ? demanda Bonaparte avec irritation. Vu qu’ils sont obligés de soutenir ce malheureux unijambiste ? » Il fixa alors le visage du Petit Napoléon, l’air d’attendre une réaction.

Il fallut un moment au Petit Napoléon pour comprendre ce que l’Empereur attendait de lui, et encore un autre plus long pour ravaler sa fierté et s’exécuter. « Oui, bien sûr, mon oncle, dit-il avec une douceur prudente. Je serai ravi de les ramasser moi-même, sire. »

Calvin réprima un sourire tandis que l’homme arrogant qui l’avait arrêté s’agenouillait à présent et ramassait papiers, écritoire, plume et encrier en prenant bien garde de ne pas en renverser une seule goutte sur lui. Le secrétaire que Calvin avait pincé était maintenant sorti. L’idée le traversa d’envoyer sa bestiole pour retrouver l’homme et lui relâcher le nerf, mais il ne savait pas exactement où il était allé, et puis quelle importance ? Ce n’était qu’un secrétaire.

Une fois le Petit Napoléon parti, Bonaparte reprit ses dictées, mais plus lentement, d’une voix moins mordante. Il marquait même des pauses, se corrigeait de temps en temps, voire se taisait un long moment pendant que les secrétaires attendaient, la plume en l’air. Calvin en profitait pour faire glisser l’encre le long de la plume et tomber brusquement sur le papier – ah, la rafale soudaine de coups de buvard ! Bien sûr, pareille agitation n’aboutissait qu’à distraire encore davantage l’empereur.

Restait cependant la question des jambes. Calvin explora chaque secrétaire à tour de rôle, trouva d’autres nerfs à pincer, mais très légèrement. Il épargna désormais les nerfs du mouvement ; il découvrit ceux de la douleur, constata ses progrès par les yeux écarquillés, les figures empourprées et les sursauts réguliers des infortunés secrétaires. Bonaparte était conscient de leur malaise, ce qui le distrayait d’autant plus. Finalement, alors qu’un homme sursautait en réaction à un pincement particulièrement violent – Calvin manquait parfois de précision lorsqu’il s’agissait de manier des fibres aussi fines que des nerfs – Bonaparte se tourna dans son fauteuil, grimaça sous la douleur que lui infligeait sa propre jambe et dit, pour autant que Calvin pouvait comprendre son français : « Est-ce pour vous moquer de moi que vous vous plaignez et gémissez ? J’endure le martyre en silence dans ce fauteuil, tandis que vous, qui ne souffrez que de rester trop longtemps assis pour prendre des lettres, vous geignez, vous suffoquez, vous faites des mines et vous soupirez, à tel point que j’ai l’impression de me trouver au milieu d’un chœur de hyènes ! »

À cet instant Calvin découvrit enfin ce qu’il cherchait, il exerça la pression idéale sur un nerf conducteur de la douleur d’un secrétaire pour que toute sensation disparaisse, et le visage de l’homme, au lieu de se déformer, se détendit de soulagement. Voilà, se dit Calvin. C’est comme ça qu’il faut faire.

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