L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1965
- Язык: французский
- Год: Presse Pocket
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]». Краткое содержание книги:
Et pourtant le nom le plus important est absent de nos places, de nos avenues, de nos boulevards et même de nos impasses : celui de Bérurier. Or, ce sont les Bérurier qui ont vraiment fait la France. Avec leurs mains, leur sang et leur sueur.
Avec leur esprit aussi.
Soucieux de réparer cette criante injustice, j'ai essayé de reconstituer leur trajectoire dans le temps.
Comme le langage, l'Histoire se doit de rester vivante ; c'est pourquoi je me suis attaché à en secouer la poussière, à en « plumeauter » les toiles d'araignée, à en dédorer les tranches, les couronnes et les auréoles et à la saupoudrer d'éclats de rire.
Un petit travail de réfection, quoi !
Il m'a permis de constater qu'on nous avait doré l'Histoire de France avec cette même poudre aux yeux qui sert aussi à nous dorer la pilule !
SAN-ANTONIO
— Ça vous donne une preuve supplémentaire de l'importance de Richelieu. Ça n'est pas le portrait de Louis XIII qui figure sur les billets trois cents ans plus tard, mais celui de son ministre.
— Il devait être bel homme, admire Berthy.
— Avec son col Claudine et son béret, y ressemble au petit chaperon rouge, ton marchand de burettes ! Et puis aussi à la Ninon, tu trouves que ça fait sérieux ? Tu rencontrerais Monseigneur Felting coiffé commak que tu écrirais au pape pour protester ou que tu te ferais musulwoman.
Mais Berthy demeure farouchement sur ses positions : Armand du Plessis, duc de Richelieu, lui a tapé dans l'œil, et désormais il est clair que les billets de dix balles auront pour elle une signification particulière. Elle ne les considérera plus jamais comme de la vulgaire monnaie.
— En conclusion, dis-je, Louis XIII fut un bon roi parce qu'il laissa gouverner la France par Richelieu. Et Richelieu fut un grand ministre parce qu'il sut où étaient les intérêts de la France et qu'il les servit corps et âme. Signalons que cet homme clairvoyant sut toujours bien s'entourer. Lorsqu'il était jeune, il eut comme confident et conseiller le père Joseph, un religieux plein d'astuces ; puis, quand il fut vieux, il prit au contraire à ses côtés un jeune gars tout ce qu'il y a de futé et dont nous parlerons longuement plus tard : Jules Mazarin. Quand il mourut, en 1642, bouffé par les ulcères, il désigna le petit Mazarin au roi pour lui succéder. Louis XIII ne devait survivre que quelques mois à son ministre. Il était tubard et lâcha la rampe après une interminable agonie en mai 1643. Cette agonie lui permit de mettre ses affaires en ordre avant de prendre congé. Il commença par faire baptiser le Dauphin alors âgé de cinq ans en lui donnant Mazarin pour parrain, ce qui était une façon éclatante de renforcer la position de celui-ci. Puis il organisa la future Régence en homme pondéré qu'il était. En somme, il tenait à sauver les meubles.
— Et c'est peut-être pourquoi on trouve tellement de Louis XIII chez les antiquaires aujourd'hui, conclut pertinemment Béru.
Par une froide matinée du mois de décembre 1637, Anne d'Autriche se tenait embusquée dans l'embrasure d'une fenêtre du Louvre.
Une neige molle coulait sans bruit le long des vitres. Elle fondait instantanément au contact du sol, pour se transformer en une boue visqueuse dans laquelle glissaient les sabots des chevaux. Le ciel était d'un noir d'encre. Anne, qui s'ennuyait prodigieusement dans ce palais glacial, laissa retomber le rideau pour s'approcher de la vaste cheminée où un feu de bûches pétillait. Il était insuffisant pour chauffer la vaste pièce et surtout le cœur de la reine qui songeait à son Espagne natale toute baignée d'un soleil glorieux. Les années de vie à la cour de France avaient fini pas altérer son moral. Cela faisait plus de vingt ans qu'elle s'étiolait, sans joies véritables et surtout sans enfants, entre un mari impuissant, triste comme un bonnet de nuit, et un cardinal aux pensées tortueuses qui ne lui pardonnait pas d'avoir jadis repoussé ses avances.
Une de ses dames d'honneur s'avança vers elle.
— Madame, dit-elle, il y a là un mousquetaire qui insiste pour vous parler.
— Que me veut-il ? demanda Anne d'Autriche, surprise.
— Il n'a pas voulu le dire, Madame. Il prétend que c'est secret.
La reine fronça les sourcils. S'agissait-il encore d'un piège de Son Éminence ? Pourtant, un mousquetaire ne pouvait être la créature du Cardinal, car l'antagonisme entre les gardes de Richelieu et les mousquetaires du roi continuait de couver et il se produisait fréquemment des étincelles. Anne se dit que, par contre, le machiavélique ministre était fort capable de lui dépêcher un faux mousquetaire afin de tromper sa confiance et d'endormir sa méfiance.
— Quel est son nom ? demanda-t-elle.
— Sergent Bérugnan, Madame.
Anne d'Autriche hocha la tête[40].
— J'ai ouï ce nom, fit-elle. Mais je ne connais point l'homme. Dites à La Porte de venir immédiatement.
Quelques instants plus tard, le fidèle valet de chambre de la reine se présenta.
— Sa Majesté a besoin de moi ?
— Pierre, fit la souveraine qui, bien que reine, savait se montrer familière, connaissez-vous un sergent des mousquetaires nommé Bérugnan ?
Pierre La Porte était pour Anne le plus précieux des auxiliaires. Ses fonctions de valet de chambre de la reine n'étaient que théoriques. En fait, il lui servait de confident, de conseiller, de Bottin, d'espion et de pense-bête[41].
Ce garçon était à ce point précieux que la reine et ses amies l'avaient surnommé S-V-P.
— Si fait, Majesté, répondit La Porte, je connais.
— Alors traversez l'antichambre et faites-moi savoir si l'homme qui s'y trouve et Bérugnan ne font bien qu'un[42].
La Porte s'inclina très bas. Son absence dura à peine une minute. Il réapparut moins d'un quart d'heure plus tard avec un visage serein.
— L'homme de l'antichambre et le mousquetaire Bérugnan ne forment qu'une seule et même personne, Majesté, affirma le précieux valet.
— Vous pensez donc que je puis avoir confiance en lui ? demanda Anne d'Autriche.
La Porte dessinait une figure géométrique dans la buée des vitres. Cette figure était un carré. Pour préciser, il s'agissait d'un carré de valet.
— Sans aucun doute, Majesté, répondit-il.
— Très bien, dit la reine. Faites entrer ce mousquetaire et laissez-nous seuls.
Le valet introduisit le visiteur. Après quoi, La Porte prit la porte.
Anne d'Autriche regarda l'arrivant et lui trouva fort belle allure. Traçons le portrait de ce dernier d'un seul trait de plume. Le sergent Bérugnan avait presque trente-deux ans. Il n'était pas grand mais bien pris. Il avait le visage ovale, le nez un peu fort et bombé, le menton court et rond, l'oeil pétillant, la lèvre jouisseuse. Il avait du poil aux bras, sur les épaules, sur la poitrine, dans le dos, sur le ventre et le bas ventre, le long des jambes et même au cœur selon les gens qui le connaissaient bien. Son appétit était féroce. Dans ses meilleurs jours, au sortir du carême, il était capable de manger un veau entier pendant son week-end[43]. Infatigable, il pouvait parcourir cent lieues d'une seule traite, car il montait à cheval comme un centaure. Il déchirait avec les dents un jeu de quarante-huit cartes (c'est-à-dire de cinquante-deux duquel, par galanterie, il sortait les quatre reines) et transformait une enclume en plat à barbe d'un seul coup de poing. Il buvait seize litres de vin par repas sans éprouver la moindre migraine. Au lit, c'était la meilleure affaire de la compagnie des Mousquetaires.
Ses prouesse laissaient ses compagnons humiliés. Il était capable de mettre sur le flanc une dizaine de femelles en une seule nuit après les avoir honorées au moins six fois chacune.
Il était gascon comme la lune, assurait son ami Aramis, l'étroit mousquetaire dont parle Gérard Calvi et avant de quitter la demeure de ses ancêtres pour venir tenter fortune à Paris, son père l'avait pris entre trois yeux (car il était borgne) et lui avait dit dans ce beau patois béarnais qui faisait le charme du roi Henri IV :
— Mon cher fils, c'est par son courage et sa loyauté que l'homme d'aujourd'hui fait son chemin à la cour. Vous savez manier l'épée aussi bien que la fourchette ; de plus, vous avez un poignet d'acier et un jarret de veau dans un gant de velours, profitez-en pour vous imposer. Ne craignez que Dieu et le roi. Placez votre honneur au-dessus de tout et votre virilité partout où vous en aurez l'occasion. Vous savez lire, écrire et compter jusqu'à dix, c'est plus qu'il n'en faut pour viser haut. Vous êtes jeune et brave. La jeunesse vous passera mais pas la bravoure ! Au contraire, cette dernière devra croître en vous comme une plante vivace dans un jardin bien exposé et que le jardinier n'oublie pas d'arroser. Vous serez brave parce que vous êtes gascon, certes, mais surtout parce que je suis votre père du moment que vous êtes mon fils. Ne vous hâtez point de prendre femme. Épousez d'abord l'aventure. Et quand votre nom rayonnera, quand votre bourse sera gonflée et que votre épée fera trembler, revenez au pays pour y chercher une payse. Les Béarnaises ont le secret d'accommoder les restes de viande froide.
40
L'expression « Branler le chef » nous a paru trop osée pour parler d'une reine.
41
Si nous osons nous permettre.
42
A cette époque, on manquait de simplicité même dans le langage courant.
43
Mot composé importé à la cour de France par Buckingham et qui, à l'époque, signifiait fin de semaine.