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Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]

Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:

Jason Taverner est un homme comblé : toutes les semaines, 30 millions de Fans regardent son show télévisé.
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
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Alys a dit que j’avais déjà été chez elle.

Apparemment, c’est la vérité. J’y suis allé. Pour me ravitailler.

Peut-être que je fais seulement partie d’une foule de gens qui mènent une vie artificielle où ils sont populaires, riches et puissants grâce à une capsule alors que, en fait, ils végètent dans des taudis grouillant de vermine. Au fin fond de la zone. Des épaves, des rien du tout, des zéros, mais qui rêvent dans leur coin.

— Vous avez l’air d’avoir des idées noires, dit Mary Anne.

Elle avait fini son gâteau. À présent, elle semblait rassasiée. Et heureuse.

— Dites-moi une chose, fit Jason d’une voix rauque. Est-ce que mon disque est vraiment dans le juke-box ?

Elle ouvrit tout grand les yeux, s’efforçant de comprendre la question.

— Que voulez-vous dire ? Nous l’avons écouté. Et le titre est noté sur le panneau de sélection. Les juke-boxes ne se trompent jamais.

Il sortit une pièce de monnaie de sa poche.

— Allez le remettre. Pour trois fois de suite.

Docilement, elle se leva de la banquette, remonta l’allée et alla s’affairer autour du juke-box. Ses longs cheveux flottaient gracieusement sur ses épaules. Bientôt, la musique s’éleva. Le grand tube de Taverner. Et les gens assis aux tables ou debout au comptoir hochaient la tête en lui souriant. Ils savaient que c’était lui qui chantait. C’était son public.

Quand la chanson prit fin, quelques applaudissements crépitèrent. Le réflexe professionnel joua et Jason remercia d’un sourire.

— Il est là, dit-il tandis que le disque reprenait.

(Il frappa brutalement du poing la table de plastique.) Il est là, sacré nom de Dieu !

— Moi aussi, je suis là, fit Mary Anne, poussée par un curieux désir, profond, intuitif et bien féminin, l’envie de l’aider.

— Je ne suis pas en train de rêver dans une chambre d’hôtel minable.

— Non.

Le ton de Mary Anne était tendre, anxieux. Manifestement, elle se tourmentait pour lui. De le voir inquiet.

— Je suis à nouveau réel. Mais si cela s’est produit une fois pendant deux jours…

Ces éclipses…

— Nous ferions peut-être mieux de partir, suggéra Mary Anne avec appréhension.

Cela lui remit les idées en place.

— Partons, dit-il pour la rassurer.

— Je dis ça seulement parce que les gens écoutent.

— Eh bien, qu’ils écoutent ! Ça ne leur fera pas de mal. Qu’ils voient un peu comme c’est pénible d’être une vedette universellement connue ! (Néanmoins, Jason se mit debout.) Où voulez-vous qu’on aille ? Chez vous ? (C’était revenir en arrière, mais il était suffisamment optimiste pour accepter ce risque.)

— Chez moi ? répéta Mary Anne d’une voix mal assurée.

— Vous pensez que je vous ferai subir des sévices ?

Elle resta un moment silencieuse à peser le pour et le contre, intimidée.

— N-non, finit-elle par répondre.

— Avez-vous un tourne-disque ?

— Oui. Seulement, il n’a rien d’extraordinaire. C’est une simple chaîne stéréo. Mais elle marche.

— Parfait, fit-il en la poussant en direction de la caisse. Allons-y.

23

Mary Anne Dominic avait elle-même décoré les murs et le plafond de son appartement. De belles couleurs, fortes, riches ; ébloui, Jason écarquillait les yeux. Et les quelques objets d’art qui ornaient le séjour étaient d’une beauté captivante. Des céramiques. Il prit un ravissant vase vernissé bleu et l’examina.

— C’est moi qui l’ai fait, précisa Mary Anne.

— Ce vase sera présenté dans mon émission. (Elle le regarda avec ébahissement.) Je vais montrer ce vase très bientôt. En fait… (Il visualisait déjà la séquence.)… une belle mise en scène, où j’émergerai du vase en chantant, tel le génie qui l’habite. (Tenant le vase d’une main, il le fit pivoter.) En chantant Nowhere Nuthin’ Fuck-up. Et votre carrière démarrera en flèche.

— Vous devriez peut-être le tenir à deux mains, dit Mary Anne d’une voix timide.

— Nowhere Nuthin’ Fuck-up, la chanson qui nous fait mieux nous connaître…

Le vase lui échappa des doigts et tomba à terre. Mary Anne bondit mais trop tard : il se brisa en trois morceaux, trois fragments aux bords pâles, ternes et irréguliers, sans la moindre qualité esthétique.

Un ange passa.

— Je crois que je pourrai le recoller.

Jason ne trouva rien à dire.

— La situation la plus embarrassante que j’aie connue, enchaîna Mary Anne, ce fut un jour avec ma mère, il y a longtemps. Voyez-vous, elle souffrait d’une affection rénale irréversible, la maladie de Bright. Quand j’étais toute gamine, elle passait son temps à l’hôpital. Dans la conversation, elle répétait sans arrêt qu’elle allait mourir et que ça me serait bien égal – comme si c’était ma faute. Je croyais dur comme fer qu’elle allait y passer. Et puis, j’ai grandi, j’ai quitté la maison. Elle n’était toujours pas morte. Je l’ai plus ou moins oubliée. J’avais ma vie, mes activités. Tout naturellement, j’ai fini par ne plus penser à ses fichus reins. Un beau jour, elle est venue me rendre visite. Pas ici. À mon ancien appartement. J’ai failli devenir chèvre. Elle m’a fait par le menu le récit de tous ses maux, de toutes ses douleurs. Ça n’en finissait pas. Au bout du compte, je l’ai interrompue sous prétexte que je devais faire des courses pour le dîner. Elle m’a accompagnée en boitillant et m’a annoncé la nouvelle : à présent, ses deux reins étaient atteints à tel point qu’il allait falloir les lui enlever, on lui mettrait un rein artificiel mais, selon toute probabilité, il ne fonctionnerait pas. Sa prophétie se réaliserait, elle mourrait comme elle l’avait toujours dit. Brusquement, j’ai levé les yeux et j’ai réalisé que nous étions au supermarché, au rayon boucherie, et le commis sympa que j’aimais bien s’approchait pour me dire bonjour. « Qu’est-ce que ce sera pour aujourd’hui, mademoiselle ? » me demanda-t-il. Et moi de répondre : « J’aimerais une tourte aux rognons pour ce soir. » C’était gênant. « Une grosse tourte à la pâte bien feuilletée et pleine de jus. – Ce serait pour combien de personnes ? » Ma mère me regardait d’un air qui me flanquait la chair de poule. Je ne savais plus comment m’en sortir. Finalement, j’ai acheté une tourte aux rognons mais il a fallu que j’aille à la charcuterie ; c’était une conserve importée d’Angleterre. Je crois que je l’ai payée quatre dollars. Ce fut excellent.

— Je vous rembourserai le vase, dit Jason. Combien en voulez-vous ?

Mary Anne hésita.

— Je suis forcée de vous demander le prix de détail, pas le prix de gros, parce que vous n’êtes pas…

Il sortit son portefeuille.

— Combien ?

— Vingt dollars.

— Je pourrais vous faire mousser autrement. Ce qu’il nous faut, c’est une astuce. Tenez, par exemple… On montrerait au public un vase ancien d’une valeur inestimable – disons un vase chinois du Ve siècle. Un expert des musées en uniforme se présenterait pour certifier son authenticité. Votre tour serait sur le plateau et vous fabriqueriez un vase sous les yeux du public. Et on lui démontrerait que le vôtre est plus beau.

— C’est impossible. La poterie chinoise primitive est…

— Je vous dis qu’on le leur démontrerait. On le leur ferait croire. Je connais mon public. Ma réaction détermine celle de trente millions de gens. On panotera sur mon visage, montrant bien mon expression.

— Je ne pourrai pas monter sur une scène avec toutes ces caméras de télévision braquées sur moi, murmura Mary Anne. Je suis… Je suis trop grosse. Les gens riraient.

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