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L'angoisse du roi Salomon

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L'angoisse du roi Salomon
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On avait toute une liste d’associations pour ça aussi. Après, j’ai porté une livre de caviar de la part de monsieur Salomon à la princesse Tchchetchidzé, une ci-devant, à la maison de retraite pour dames de bonne société à Jouy-en-Josas. Monsieur Salomon disait qu’il n’y avait rien de pire que de déchoir. Après j’ai couru à la municipale avec la liste de bouquins que Chuck m’avait indiqués comme indispensables. Il avait écrit dans l’ordre Kant, Leibniz, Spinoza et Jean-Jacques Rousseau. Je les ai pris, je les ai mis sur la table, et j’ai passé là une bonne heure sans les ouvrir. Ça m’a fait du bien de ne pas y toucher, c’était quand même un souci de moins.

Après je suis passé voir les copains et il y avait tout le monde : Chuck, Yoko et Tong et ils faisaient une drôle de gueule. Il y avait par terre sur un papier d’emballage un maillot de corps rouge et blanc, un canotier, une large ceinture de cuir et quelque chose que je n’ai pas compris d’abord et qui s’est révélé une fausse moustache. Ils étaient tous autour de ça, à regarder.

— C’est pour toi.

— Comment, pour moi ?

— C’est ta copine qui te l’a apporté. Une blonde.

— Aline ?

— On n’a pas cherché à savoir.

— Mais c’est pour quoi foutre, ce truc ?

— Pour canoter.

J’ai sauté sur le téléphone. J’ai eu du mal à parler tellement je m’étranglais.

— Qu’est-ce qui te prend ?

— Je t’ai apporté un canotier, un maillot de corps et tout.

— Et tout ?

— C’est comme ça qu’ils s’habillaient, chez les Impressionnistes. C’est ce qu’elle veut, non ? Ça lui rappellera des souvenirs de jeunesse.

— Ne sois pas vache, Aline.

— Tu mets le maillot, le canotier, et tu es tout pareil. Allez, salut.

— Noon. Ne raccroche pas ! Et la ceinture ? Pourquoi la ceinture ?

— Pour que tu te la mettes.

Plouc. Ça a fait plouc au téléphone, en raccrochant. J’ai nettement entendu.

Ils me regardaient tous avec intérêt.

— C’est pas possible ! j’ai gueulé. Elle peut pas être jalouse d’une bonne femme qui va avoir soixante-six ans à la première occasion !

— Ça n’a rien à voir, dit Yoko. Il y a toujours le sentiment.

— Oh là alors, c’est drôle, Yoko. Oh là alors, tu as de l’esprit !

— Moi bon nègre, dit Yoko.

— Nom de Dieu, elle sait que c’est seulement bénévole chez moi. C’est humanitaire, non ? Elle le savait et elle n’a pas abjecté.

Chuck a rectifié :

— Objecté, tu veux dire.

— Et qu’est-ce que j’ai dit ?

— Abjecté.

Ça m’a achevé. Je me suis assis.

— Je veux pas la perdre !

— Mademoiselle Cora ? s’enquit Chuck.

— Non mais tu veux mon poing sur la gueule ?

Ils nous ont séparés pragmatiquement. Yoko me tenait d’un côté et Tong de l’autre.

Je ne pouvais pas imaginer Aline jalouse de mademoiselle Cora. Ou alors il faut qu’elle soit jalouse de toutes les espèces menacées et en voie d’extinction. J’ai pris la photo de mademoiselle Cora sous mon oreiller, j’ai sauté du lit et dans l’escalier et dehors et sur mon Solex et c’est tout juste si je ne suis pas entré dans la librairie avec. Il y avait du monde et ils ont tous compris que c’était elle et moi. Je ne pouvais pas parler, je croyais pourtant qu’on s’était compris pour la vie, la nuit dernière, et que j’avais une vie. Elle m’a tourné le dos et on est allés dans l’arrière-boutique sous les rayons de l’Histoire universelle.

— Je t’ai apporté la photo de mademoiselle Cora.

Elle a jeté un coup d’œil. C’était le goéland englué dans la marée noire, qui n’y comprenait rien, ne savait pas qu’il était foutu et essayait encore de voler en battant des ailes.

— Quelqu’un a déjà essayé de sauver le monde, Jean. Il y a même eu autrefois une Église comme ça, qui s’appelait catholique.

— Donne-moi un peu de temps, Aline. Il faut du temps. J’ai jamais eu personne, alors c’était tout le monde. Je me suis tellement lancé loin de moi que maintenant je tourne en roue libre. Je ne suis pas pour mon propre compte. Je ne me suis pas encore établi pour mon propre compte. Donne-moi un peu de temps et il n’y aura plus que toi et moi.

Je la faisais rire, maintenant. Ouf. J’aime être une source de comique.

— Et tu es pute comme ce n’est pas permis, Jeannot.

— On va s’établir à notre propre compte, toi et moi. On va ouvrir une petite épicerie à deux. Peinards. C’est fini, pour moi, les grandes surfaces. Il paraît que le Zaïre à lui seul est deux fois plus grand que toute l’Europe.

— Écoute-moi. Tout à l’heure, quand je t’ai apporté ton déguisement impressionniste, j’ai parlé à un de tes copains…

— Chuck est une ordure. Tout dans la tête, rien ailleurs.

— D’accord, Jean. Il ne nous reste plus que l’affectivité. Je sais que la tête a fait faillite. Je sais que les systèmes ont fait faillite, surtout ceux qui ont réussi. Je sais que les mots ont fait faillite et je comprends que tu n’en veuilles plus, que tu essayes d’aller au-delà et même de t’inventer un langage à toi. Par désespoir lyrique.

— Ce Chuck est la plus grande ordure que j’ai rencontrée depuis la dernière, Aline. Je ne sais pas ce qu’il t’a raconté, mais c’est lui.

— L’autodidacte de l’angoisse…

— C’est lui. C’est lui. Il passe son temps à se branler sur moi. Tantôt il dit que je suis métaphysique, tantôt il dit que je suis historique, tantôt il dit que je suis hystérique, tantôt il dit que je suis névrotique, tantôt il dit que je suis sociologique, tantôt il dit que je suis clinique, tantôt il dit que je suis comique, tantôt il dit que je suis pathologique, tantôt il dit que je ne suis pas assez cynique, tantôt il dit que je ne suis pas assez stoïque, tantôt il dit que je suis catholique, tantôt il dit que je suis mystique, tantôt il dit que je suis lyrique, tantôt il dit que je suis biologique et tantôt il ne dit rien parce qu’il a peur que je lui casse la gueule.

Je me suis assis sur un tas de livres qui étaient là pour ça. Elle s’appuyait contre l’Histoire universelle en douze volumes et elle m’observait comme si je n’étais que ça.

— Mais c’est beaucoup plus simple que ça, Aline. C’est l’impuissance. Tu sais, la vraie, celle où tu ne peux rien quand tu ne peux rien, d’un bout du monde à l’autre, et avec les voix d’extinction qui viennent de toutes parts. Et c’est l’angoisse, l’angoisse du roi Salomon, de Celui qui n’est pas là et laisse crever et ne vient jamais aider personne. Alors, quand tu trouves quelque chose ou quelqu’un, quand tu peux aider un tout petit peu à souffrir, un vieux par-ci un vieux par-là, ou mademoiselle Cora, alors, je me sers. Je me sens un peu moins impuissant. J’ai eu tort de baiser mademoiselle Cora mais ça ne lui a pas fait trop de mal, elle s’en est remise. Et il y a mon ami, le roi du pantalon bien connu, qui est déjà tout habillé pour sortir, et qui n’a jamais oublié mademoiselle Cora, alors j’essaye d’arranger ça entre eux, pour la fin du parcours. Je ne peux pas être de salut public, c’est trop grand, alors je bricole. Et quand Chuck te sort que j’ai la névrose des autres et le complexe du Sauveur, il déconne. Je suis un bricoleur. C’est tout ce que je suis. Un bricoleur.

— Je vais te donner un livre à lire, Jean. C’est d’un auteur allemand d’il y a cinquante ans, qui écrivait sur la république de Weimar. Erich Kästner. Un humoriste, lui aussi. Ça s’appelle Fabian. À la fin du livre, Fabian passe sur un pont. Il voit une fillette en train de se noyer. Il se jette à l’eau pour la sauver. Et l’auteur conclut ainsi : « La petite fille a regagné le rivage. Fabian s’est noyé. Il ne savait pas nager. »

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