Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Le 7 février 1981, le maire de Montigny-lès-Cormeilles, un certain Robert Hue, accusait une famille marocaine de vendre de la drogue à des enfants, et organisait une manifestation hostile sous ses fenêtres.
Georges Marchais publiait en une de L’Humanité du 6 janvier 1981 une longue lettre qu’il avait envoyée au recteur de la mosquée de Paris : « Quant aux patrons et au gouvernement français, ils recourent à l’immigration massive comme on pratiquait autrefois la traite des Noirs pour se procurer une main-d’œuvre d’esclaves modernes, surexploitée et sous-payée. Cette main-d’œuvre leur permet de réaliser des profits plus gros et d’exercer une pression plus forte sur les salaires, les conditions de travail et de vie, les droits de l’ensemble des travailleurs, immigrés ou non. […] Dans la crise actuelle, elle [l’immigration] constitue pour les patrons et le gouvernement un moyen d’aggraver le chômage, les bas salaires, les mauvaises conditions de travail, la répression contre tous les travailleurs, aussi bien immigrés que français.
C’est pourquoi nous disons : il faut arrêter l’immigration sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage. […] Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine, mais non chasser par la force les travailleurs immigrés déjà présents en France comme l’a fait le chancelier Helmut Schmidt en Allemagne fédérale. »
Plus avant dans la lettre, il justifiait la réaction du maire de Vitry qui avait été critiquée par le recteur : « En effet, M. Giscard d’Estaing et les patrons refusent les immigrés dans de nombreuses communes ou les rejettent pour les concentrer dans certaines villes, et surtout dans les villes dirigées par les communistes. Ainsi se trouvent entassés dans ce qu’il faut bien appeler des ghettos, des travailleurs et des familles aux traditions, aux langues, aux façons de vivre différentes. Cela crée des tensions et parfois des heurts entre immigrés des divers pays. Cela rend difficiles leurs relations avec les Français. Quand la concentration devient très importante […] la crise du logement s’aggrave ; les HLM font cruellement défaut et les familles françaises ne peuvent y accéder. Les charges d’aide sociale nécessaires pour les familles immigrées plongées dans la misère deviennent insupportables pour les budgets des communes peuplées d’ouvriers et d’employés. L’enseignement est incapable de faire face et les retards scolaires augmentent chez les enfants, tant immigrés que français. Les dépenses de santé s’élèvent […] la cote d’alerte est atteinte. Il n’est plus possible de trouver des solutions suffisantes si on ne met pas fin à la situation intolérable que la politique raciste du patronat et du gouvernement a créée. »
Il reprit ce thème à chacun de ses meetings au cours de la campagne présidentielle de 1981 qui commençait, dans une défense vibrante et talentueuse du prolétariat français submergé.
Mais les communistes se retrouvèrent seuls. La presse de droite, Le Figaro, et de gauche, Libération, dénoncèrent de concert « le racisme » du PC. La télévision giscardienne et les belles âmes de la gauche médiatique et artistique s’allièrent pour piétiner le corps de leur ennemi commun.
Marchais se battit valeureusement, mais il fut ridiculisé, insulté, abattu. Le parti communiste payait cher son opposition à la politique de fermeture des frontières esquissée par le gouvernement avec les lois Bonnet et Stoléru. Son internationalisme inné se retournait contre son patriotisme acquis.
Après une réunion secrète du bureau politique, où Pierre Juquin convainquit Georges Marchais de reculer sous la mitraille médiatico-politique, le PCF capitula. Renonça à combattre l’immigration. Cette défaite laissa des traces durables. Marchais avait perdu sur les deux tableaux, celui de la générosité, de la jeunesse, de la fraternité internationaliste, et celui des intérêts et du mode de vie du « peuple de France ». Le parti socialiste de Mitterrand, angélique et ambigu à souhait, engrangea tous les bénéfices de cette volte-face ; les ouvriers cherchèrent de nouveaux hérauts qui ne se coucheraient pas devant « les belles personnes », un nouveau parti de la classe ouvrière ; ils tardèrent à trouver, mais ils entamèrent alors leur grande transhumance électorale.
Marchais avait joué et perdu. Dans cette course à l’inéluctable, le secrétaire général du parti communiste aura tout tenté pour retarder le moment fatidique. Il avait fait feu de tout le bois national dont il disposait. Il avait tenté d’exalter la ferveur patriotique pour maintenir l’indépendance de la France, la souveraineté nationale et populaire, l’industrie française, le niveau de vie des salariés français, les conditions de travail des ouvriers français, jusqu’à l’unité du peuple français.
Dans un de ses livres, L’Espoir au présent 4, Marchais écrit : « Je me suis rendu dans toutes les régions françaises. Je peux témoigner que l’aspiration première des femmes et des hommes de notre pays est de vivre libres et heureux chez eux. J’ai constaté également combien les Françaises et les Français ont la passion de l’Histoire de France. Cela va des références historiques vivaces auxquelles on accroche dans toutes nos régions des événements vécus aujourd’hui, jusqu’au succès des émissions télévisées qui restituent les grands moments et les grandes figures de notre vie nationale. L’Histoire nous donne des matériaux, des enseignements pour réfléchir sur le présent et le transformer. C’est ce que craint Monsieur Giscard d’Estaing qui prétend que nous sommes entrés dans un “monde sans mémoire” et fait tout pour affaiblir l’enseignement de l’Histoire de France à l’école. Cette Histoire, nous y tenons. Elle nous apprend que la France est l’une des plus anciennes nations de la Terre. Elle s’est constituée ici, à l’ouest du continent européen, au carrefour de grands courants humains, dans un mouvement qui a duré des siècles. »
Mais on n’était plus en 1944. Marchais n’avait pas réussi à concilier son internationalisme révolutionnaire et sa passion patriotique.
Sous le masque du triste clown communiste vaincu, se cachait un gaulliste qui s’ignorait.
Juillet 1981
Sa Majesté des mouches aux Minguettes
Quand les explications abondent, c’est que personne ne comprend. Voitures brûlées, boutiques pillées, commissariats barricadés. Avant cet été 1981, on pensait ces scènes réservées aux « émotions » de l’Ancien Régime ou aux émeutes raciales des États-Unis et d’Angleterre. On veut alors croire à une révolte juvénile, une crise d’adolescence. C’était l’été, le temps des vacances scolaires ; il faisait beau et chaud ; les jeunes s’ennuyaient ; ils étaient refoulés des boîtes de nuit…
Quelques années plus tôt pourtant, le regroupement familial avait fait basculer les banlieues des grandes villes françaises dans une nouvelle ère. Très vite, les relations avec les indigènes – les ouvriers et leurs familles, issus de l’exode rural ou de l’immigration européenne – se détérioraient. Les enfants maghrébins étaient habitués à une éducation patriarcale, rude et même violente, que la société française née de Mai 68 était en train de rejeter au nom de la pacification des relations humaines, de la mort du père, et de l’éveil des enfants comme personnes autonomes et apprentis consommateurs.
Publié dans les années 1950, le roman Sa Majesté des mouches 5 contait l’histoire d’enfants laissés à eux-mêmes sur une île déserte à la suite d’un naufrage ; ils s’organisaient en bandes farouches et hiérarchisées, violentes et cruelles. La banlieue française dans les années 1970 s’apprêtait à entrer dans le monde de Sa Majesté des mouches en se croyant encore dans l’univers acidulé de La Guerre des boutons, où des adolescents se servaient de la bande pour s’arracher à la matrice familiale.