Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Comme le général de Gaulle, les communistes avaient compris que la construction européenne n’était que le cache-sexe de la Pax americana et de la fin de la souveraineté nationale. À l’instar de la politique de « la chaise vide » du Général en 1965, qui conduisit au compromis de Luxembourg – maintenant le vote à l’unanimité au sein du Marché commun –, les communistes firent disparaître du texte du Programme commun la référence au vote à la majorité et à la supranationalité dans la Communauté européenne.
La fin des années 1970 est une période confuse où le vieux monde tarde à mourir et où le nouveau peine à émerger. Les communistes sont brocardés, ringardisés par une nouvelle génération individualiste et hédoniste qui ne supporte plus les contraintes et la pruderie de Jeannette Thorez-Vermeesch vitupérant les homosexuels et les filles faciles. Georges Marchais est à la fois dénoncé comme stalinien (malgré son abandon officiel de la dictature du prolétariat) et collabo (bien qu’il fût parti dans les usines Messerschmitt dans le cadre contraint du STO pendant la guerre).
Pourtant, la grille de lecture marxiste n’a jamais été aussi efficiente qu’en cette fin des années 1970 où un nouveau capitalisme mondialisé apparaît lentement dans les brumes de la fin des Trente Glorieuses et des crises du pétrole. Conformément aux intuitions de Marx, le capitalisme a entamé un nouveau cycle révolutionnaire – afin de rétablir une meilleure rentabilité du capital – qui passe par une contre-réforme sociale destinée à limiter et rogner les « acquis des travailleurs » depuis la Libération, sur fond de financiarisation et d’internationalisation des productions et des marchés.
Le contrat à durée indéterminée (CDI), devenu la norme depuis 1945, est remis en cause par la création du CDD en 1979 (qui deviendra peu à peu le contrat de référence proposé aux jeunes qui entrent dans le marché du travail), tandis que les premières usines de textile s’installent dans les pays du Maghreb comme la Tunisie. Ces deux mouvements – flexibilité du marché du travail et délocalisation – vont de pair, se complètent et se renforcent l’un l’autre, et ne cesseront plus de s’étendre. Les communistes tentent d’arrêter cette offensive libérale avec le bouclier national. Ils se font les chantres du « Produire et acheter français ». Depuis la Résistance, le patriotisme ne fait plus peur à l’ancien parti internationaliste. C’est même pour son chauvinisme – paradoxe croustillant – qu’il est attaqué par les muscadins de la nouvelle philosophie.
En 1977, le PCF lance une grande campagne pour forcer les entreprises à investir dans l’Hexagone, afin de permettre « de travailler et de vivre au pays ». Mais à l’époque, les élites politiques, économiques et médiatiques ne jurent que par le grand air du large et les effluves gourmands du libre-échange. C’est alors que les communistes décident de faire pression sur les socialistes pour renégocier le Programme commun. Au-delà du folklore médiatique (« Liliane, fais les valises ! »), des arrière-pensées tactiques (le PCF veut provoquer la défaite électorale de l’Union de la gauche aux législatives de 1978), Marchais tente une nouvelle fois, dans la veine colberto-gaulliste, d’utiliser l’État pour contenir les tentations internationalistes du patronat français qui conduiront à cette hémorragie de l’industrie française dont Giscard, trente ans plus tard, avouera n’avoir pas deviné la portée.
Les communistes, eux, ont bien compris que l’Europe faisait le lien entre l’otanisation de la France et la contre-réforme libérale. Américanisation et libéralisation sont les deux mamelles du monde qui s’annonce. L’Europe en est le cheval de Troie. C’est la souveraineté nationale qui assure le fonctionnement démocratique mais aussi la protection sociale des salariés en mettant les élites et le patronat sous la menace du peuple. La seule manière de desserrer cet étau démocratique est de crever le plafond de la souveraineté nationale pour éloigner le patronat et les décideurs de leurs peuples ombrageux. La « construction européenne » sera l’arme absolue pour débrancher cette tradition révolutionnaire née en 1789, qui fait encore si peur – le XIXe siècle qui s’achève en Mai 68 n’est pas si loin – aux élites françaises et européennes.
Lors des Européennes en 1979, les communistes mènent l’assaut contre l’Europe des marchés au nom de la souveraineté nationale, nouant, lors des débats télévisés, une complicité idéologique et même personnelle – qui ne surprend que les naïfs et les ignorants – avec les RPR Chirac et Debré qui exaltent, eux, la souveraineté nationale pour contenir l’Europe des marchés. Cette première campagne européenne sera la dernière manifestation de l’alliance scellée pendant la guerre entre gaullistes et communistes. Mais la liste gaulliste subira un camouflet (16 %), tandis que les communistes maintiendront vaille que vaille leurs positions traditionnelles avec 20,6 % des voix. Marchais est élu député européen et le restera jusqu’en 1989. Après l’échec de l’appel de Cochin, le RPR ne mourra pas tout de suite mais s’empressera d’abandonner et de trahir l’héritage gaulliste, avant de se fondre, comme le fleuve se jette dans la mer, au sein d’une UMP qui n’est que le nom de code de l’ancienne rivale UDF, parti de notables, centriste, européiste et décentralisateur. Le PCF, lui, mourra à petit feu, mais ne ressuscitera pas en abandonnant et en trahissant l’héritage de la Résistance.
Alors, Marchais joue son va-tout. Dans les derniers jours de cette année 1979, on le retrouve tout sourire sur les écrans télévisés, en direct de la place Rouge à Moscou, soutenant fièrement – presque avec l’arrogance du vainqueur, du collabo, dira-t-on – l’intervention militaire soviétique en Afghanistan. L’effet est catastrophique. Le secrétaire général du PCF ruine en une image des années d’efforts « eurocommunistes ». Les chars russes à Kaboul évoquent les chars russes à Budapest ou à Prague. L’impérialisme soviétique semble revigoré avec la bénédiction des communistes français. Personne ne s’aperçoit alors qu’une fois encore, ce qu’on prend pour un épisode du vieux monde de la guerre froide est en vérité un événement fondateur du nouveau monde. L’intervention en Afghanistan est une réponse à la révolution iranienne ; les musulmans soviétiques commencent à s’agiter ; l’URSS n’est pas aux avant-postes du totalitarisme communiste pour combattre l’Occident, mais aux avant-postes de l’Occident pour combattre le nouveau totalitarisme islamique.
L’Amérique mettra treize ans à le comprendre, jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001.
Lorsque Marchais dénonce le rigorisme islamiste qui règne alors en Afghanistan, les droits des femmes à marcher dans la rue sans voile et des petites filles à aller à l’école, il ignore que ses arguments seront repris une décennie plus tard par la droite française – qui sur le moment le conspue et le moque – pour légitimer l’offensive de l’OTAN contre les mêmes islamistes afghans.
On ne sait pas – on ne saura peut-être jamais – si la lutte contre l’islam aux confins de l’Empire russe a conduit Georges Marchais à s’interroger en géostratège qu’il n’était pas, sur l’immersion soudaine de l’islam sur les rives de la Seine. En revanche, tous les élus des banlieues rouges alertaient depuis des mois leur secrétaire général des conséquences catastrophiques causées par l’arrivée brutale, mal préparée, d’innombrables familles maghrébines dans leurs cités.
Là aussi, là encore, la grille de lecture marxiste donnait aux communistes l’intelligence de ce qui se passait sous leurs yeux.
Beaucoup d’ouvriers français supportaient fort mal cette promiscuité envahissante. Le parti de la classe ouvrière se devait de les défendre avec vigueur.
Le 24 décembre 1980, le maire de la commune de Vitry-sur-Seine ordonnait la destruction au bulldozer d’un foyer de travailleurs maliens. Paul Mercieca dénonçait ainsi la politique de la mairie voisine de Saint-Maur-des-Fossés qui transférait le plus possible d’immigrés vers Vitry.