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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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Les Trente Glorieuses étaient bel et bien finies. Le pétrole avait sonné son glas économique (crises de 1973 et 1979) ; le pétrole devait métaphoriquement (Dallas) annoncer la nouvelle ère qui lui succéderait : le retour à la guerre de tous contre tous.

Certains analystes ou esthètes iconoclastes, tel Jean Dutourd, admirèrent la série (« Dallas est un feuilleton génial »). Il y avait du Balzac dans Dallas, la noirceur assumée des personnages, le cynisme, le machiavélisme, la violence, la cupidité, l’argent comme moyen de domination des hommes et de possession des femmes, car le capitalisme revigoré de la fin du XXe siècle rappelait son ancêtre prédateur et inégalitaire du XIXe siècle. Un grand écrivain américain, Tom Wolfe, admirateur éperdu de Balzac et de Zola, établirait le lien littéraire entre ses maîtres français et l’Amérique de Dallas, dans Le Bûcher des vanités 2.

Mais la télévision frappait beaucoup plus fort que la littérature et même que Hollywood, qui se mit à son service. Les « biens culturels » devinrent le premier poste d’exportation des États-Unis devant l’aviation ; Dallas se révéla une redoutable arme de colonisation des esprits, que les Américains appelèrent soft power. Ils offrirent la série à l’Algérie pour la remercier de son rôle d’intermédiaire dans leur conflit avec l’Iran. Leur triomphe fut total lorsque l’Union soviétique communiste se passionna pour les méchants cow-boys texans ; le capitalisme avait gagné avant la chute du mur.

En France, les parents appelèrent leurs enfants Sue Ellen, Pamela, ou même JR. La jeunesse se précipita vers les Mc-Donald’s qui ouvrirent au même moment. La France devint, à la grande surprise des patrons américains eux-mêmes ; le plus grand consommateur de McDo, après l’Amérique. Des marchands habiles acclimatèrent dans nos contrées jusque-là rétives la fête des fantômes d’Halloween ; lors de leurs procès, les voyous appelèrent leurs juges « Votre Honneur ».

La société française, imprégnée d’une triple culture catholique, révolutionnaire et communiste, s’agenouillait devant les cow-boys texans.

Les esprits étaient mûrs pour un grand chambardement. Des décennies de modernisation économique et d’influence américaine avaient préparé le terrain. Les GI’s, les chewing-gums et le coca-cola, le rock and roll et Hollywood avaient été la première étape essentielle d’une américanisation des esprits qu’avait fort bien annoncée un Paul Morand dans son roman des années 1930, Champions du monde 3. On était prêt à une nouvelle vague.

26 avril 1981

Marchais en dernier des gaullistes

Le clown est condamné à finir triste et solitaire, cachant ses larmes derrière un masque rigolard. C’est sa malédiction, son destin, sa légende. Une caricature aussi. En ce dimanche 26 avril 1981, Georges Marchais rudoie quelque peu Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel, ses habituels acolytes journalistes ; il assure encore le spectacle, mais le cœur n’y est plus. Il n’a obtenu que 15,35 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle. Pis encore : le candidat socialiste – dont il est le seul à prononcer le nom « Mitt-rrrand », comme un pion punit un mauvais élève – le distance et a toutes les chances de l’emporter au second tour. Sa défaite est totale.

C’est au cours des années 1970 que le secrétaire général du Parti communiste français s’est peu à peu paré des atours de bouffon officiel de la République cathodique giscardienne, qui assure les bonnes audiences et les spectacles télévisuels. En quelques années, il est devenu l’homme à la vanne entre les dents. Il ne fait plus peur, mais rire ; pour le meilleur de ce qu’on n’appelait pas encore « la dédiabolisation » ; puis pour le pire de ce qu’on appelait déjà la décrédibilisation.

Peut-être en cette soirée funeste du 26 avril 1981, Marchais se remémorait-il l’éditorial sarcastique qu’avait publié dans L’Express du 13 mars 1978, après les élections législatives, un des plus pugnaces polémistes libéraux, Jean-François Revel : « Le Parti communiste français était le premier parti de France au temps de Maurice Thorez. Du temps du secrétariat de Waldeck Rochet, il était le deuxième parti de France et le premier parti de la gauche. Sous Georges Marchais, il est devenu le deuxième parti de la gauche et le troisième parti de France. »

À l’issue de la présidentielle de 1981, il rétrogradait encore à la place de quatrième parti de France. Celui que ses membres, qu’ils y soient ou non restés, et même ses adversaires appelaient révérencieusement « le Parti », ne cesserait plus sa dégringolade électorale jusqu’à être dépassé, suprême infamie, mais après la mort de Georges Marchais, par les candidats trotskistes. Au moins, lors des législatives de 1978, la gauche avait-elle perdu. Moscou en avait été satisfait, qui avait toujours privilégié le candidat de la droite gaulliste, soucieux d’indépendance par rapport aux États-Unis et d’équilibre des blocs ; même Giscard le centriste fut préféré au socialiste, toujours soupçonné de céder à la tentation atlantiste ; les Soviétiques n’avaient pas oublié Guy Mollet.

C’était le paradoxe fondateur de l’Union de la gauche : si le PCF était trop fort, la gauche ne gagnait pas car les électeurs avaient peur du « coup de Prague » ; mais si le PCF était trop faible, il ne pesait plus ; la gauche gagnait, mais les socialistes étaient alors libres de renouer avec leur vieux tropisme libéral et atlantiste. C’est ce qui se passerait à partir de 1983.

Lorsque, en 1972, socialistes et communistes (et radicaux de gauche) signent le Programme commun de gouvernement, le PCF est l’ogre de la fable, et le nouveau parti socialiste, forgé à Épinay quelques mois plus tôt, sur les ruines de la cacochyme SFIO, le Petit Poucet. Les rodomontades de Mitterrand promettant devant l’Internationale socialiste qu’il plumera 3 millions de voix de la volaille communiste font sourire les politiciens roués et effraient les démocrates sincères.

Le communisme semble alors installé pour mille ans en Russie, et pour un siècle en France. Dans un pays où la social-démocratie à la sauce germanique ou nordique n’a jamais pris, le PCF fut la seule force politique française à avoir réussi l’édification d’une contre-société ouvrière, avec ses rites, ses élites, sa culture. Par sa courroie de transmission, la CGT, le Parti est le partenaire privilégié du patronat et du gouvernement. C’est lui qui, à l’instar de la social-démocratie germanique ou suédoise, négocie et rationalise avec la bourgeoisie et l’État le partage des richesses nationales, et l’accroissement régulier du niveau de vie des plus modestes, rassemblés dans la mythique « classe ouvrière ».

Sur le plan géopolitique, le PCF est le grand allié du général de Gaulle dans sa politique d’indépendance. Après la mort de ce dernier, Georges Marchais renvoie à son tour dos à dos les deux blocs : l’OTAN mais aussi le pacte de Varsovie sont mis à distance respectueuse. À l’époque, les médias parlèrent d’eurocommunisme, parce que les communistes italiens (et espagnols) s’émancipaient eux aussi de leur allégeance à Moscou et refusaient, s’ils arrivaient au pouvoir, de fondre leur pays dans le giron du pacte de Varsovie ; mais les communistes italiens acceptaient la sujétion à l’OTAN, les Espagnols finiraient par s’y résoudre ; seuls les Français, dans une tradition gaullienne, la rejetaient autant que la soviétique.

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