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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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— Par tous les dieux ! murmurai-je, incapable de dire autre chose. Par tous les dieux, par tous les dieux !

— Pourquoi est-ce que je te raconte tout cela ? reprit-elle d’une voix étrangement lointaine, fragile et ténue comme un air de flûte.

— Je ne sais pas.

— Moi non plus. J’imagine qu’il fallait que j’en parle à quelqu’un.

Je perçus un mouvement à côté de moi, et je vis qu’elle s’était tournée vers moi et que l’espace qu’il y avait entre nous s’était réduit à la largeur d’un doigt.

— Ce que je veux, poursuivit-elle de la même voix lointaine, c’est voir les dieux du Sommet et être purifiée à leur contact. Je veux qu’ils me transforment. Qu’ils fassent de moi quelqu’un d’autre. Ou même quelque chose, cela m’est égal. Je ne veux plus être celle que je suis. Ces souvenirs qui me hantent sont trop lourds à porter, Poilar. Je veux m’en débarrasser.

— Il en sera fait selon ton désir. Les dieux nous attendent tout là-haut, Hendy, j’en suis sûr. Et je sais aussi qu’ils feront ce qu’il faut pour toi quand nous nous présenterons devant eux.

— Tu crois cela ? demanda-t-elle avec ferveur. Tu le crois vraiment ?

— Non.

Ma voix sonna comme un grelot fêlé quand je lâchai ce non. Mon pieux mensonge me laissait une amertume dans la bouche. Que savais-je de ce qui nous attendait au Sommet ? Et puis Hendy n’était plus une enfant ; comment pouvais-je espérer la réconforter avec une histoire à dormir debout ?

— Non, Hendy, repris-je en secouant la tête, en fait je ne le crois pas. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui nous attend là-haut. Mais j’espère que nous trouverons les dieux, qu’ils sont miséricordieux et qu’ils soulageront ta peine. Je prie pour qu’il en soit ainsi, Hendy.

— Tu es très gentil. Et franc.

Il y eut un nouveau silence.

— Je me suis souvent demandé ce que cela fait de choisir un amant pour les Changements, comme les autres. De regarder quelqu’un et de lui dire : « Toi, tu me plais, viens t’allonger près de moi, donnons-nous mutuellement du plaisir. » Cela paraît si simple. Mais jamais je n’ai pu me résoudre à le faire.

— À cause de Tipkeyn ?

— Bien sûr, à cause de Tipkeyn.

Je la regardai plus attentivement. Le bord de son sac de couchage était partiellement rabattu et, à la clarté des cinq lunes, je vis qu’elle avait commencé à prendre sa forme femelle, que ses seins pointaient et que sa peau luisait de la mince pellicule de sueur indiquant que le Changement se poursuivait plus bas. Cela suffisait en général à un homme. Mais, si je me décidais maintenant et commençais à l’étreindre, sans qu’elle me l’eût demandé, aurait-elle le sentiment de m’avoir choisi ? Peut-être était-elle incapable de s’en empêcher, peut-être amorçait-t-elle les Changements d’une manière automatique, simplement parce que nous étions étendus côte à côte, tout près l’un de l’autre. Peut-être s’efforçait-elle désespérément de résister, de se forcer à revenir à l’état neutre.

Mon propre membre viril était apparu et j’avais toutes les peines du monde à me maîtriser. Mais je me contraignis à attendre.

Mon hésitation fut interminable et rien ne se passa. Nous restâmes comme nous étions, tout près l’un de l’autre, mais sans nous toucher.

C’est elle qui finit par rompre le silence de plus en plus tendu.

— Tu n’as pas envie de moi, dit-elle. À cause de Tipkeyn.

— Pourquoi cela aurait-il de l’importance ?

— Ils m’ont souillée. Ils m’ont couverte de leur saleté. Ils ont fait de moi quelque chose de sale.

— Ils ne se sont servis que de ton corps, Hendy. De ton corps, pas de toi. Quand ils en avaient fini avec ton corps, tu étais encore toi. Le corps peut être souillé, mais pas l’esprit qu’il renferme.

— Si tu avais envie de moi, poursuivit-elle d’un air peu convaincu, tu m’aurais prise dans tes bras. Mais tu ne l’as pas fait.

— Tu ne me l’as pas demandé. Je ne le ferai pas, si tu ne me le demandes pas.

— C’est vrai, ce que tu dis ?

— Tu m’as expliqué que tu n’as jamais choisi un amant. Je voudrais te laisser faire ce choix.

— Mon corps a choisi, dit-elle. Mon corps et moi, nous avons choisi.

Elle plaça les mains sous ses seins et les remonta vers moi.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? D’où crois-tu qu’ils viennent et pourquoi ? Oh ! Poilar ! Poilar !

C’en était trop. Je posai les mains sur les siennes et, pendant quelques instants, nous restâmes ainsi, puis ses mains se retirèrent. Mes lèvres effleurèrent sa joue et descendirent le long de sa gorge.

— J’ai peur, dit-elle d’une toute petite voix.

— N’aie pas peur.

— Mais je ne sais pas ce qu’il faut faire. Tout ce que je sais faire, c’est rester allongée et attendre qu’on se serve de moi.

— Tu crois ça, mais ce n’est pas vrai. Fais ce que tu as envie de faire et ce sera bien.

Ma main glissa le long de son ventre jusqu’à l’endroit tout chaud entre ses cuisses. Elle était prête.

— J’ai peur, Poilar, répéta-t-elle.

— Tu veux que je parte ?

— Non… Non…

— Alors, de quoi as-tu peur ?

— Que ce ne… soit pas bien… pour toi…

— Ne t’occupe pas de moi. Fais en sorte que ce soit bien pour toi.

Ce qu’elle fit ensuite fut tout à fait inattendu. Elle s’enfonça dans le sac de couchage et posa la main sur ma jambe torse, d’abord timidement, puis avec plus d’assurance, caressant très délicatement la cheville. Jamais personne ne m’avait fait cela et je n’en revenais pas. Je faillis la repousser. Puis je compris, du moins je le pense, ce qu’elle voulait me dire avec cette caresse, à savoir qu’elle acceptait mon infirmité comme j’acceptais la sienne, la mienne étant physique, la sienne intérieure, une infirmité de l’esprit. C’était une manière de déclaration d’amour. Je la laissai continuer à caresser ma cheville pendant un petit moment, puis je l’attirai doucement vers moi jusqu’à ce que son visage revienne à la hauteur du mien et je lui souris en hochant la tête. Ses yeux brillaient dans l’obscurité. J’y lus la peur et aussi le désir.

— Poilar ?

— Oui ?

— Poilar…

— Oui. Oui.

L’image des hommes de Tipkeyn faisant cercle autour d’elle, la forçant à boire du vin et riant plus fort à mesure que l’ivresse la gagnait passa fugitivement devant mes yeux. Je la chassai avec rage. Il ne fallait pas qu’ils soient présents dans mon esprit s’ils devaient être un jour expulsés de celui d’Hendy.

— Poilar, dit-elle doucement quand je m’allongeai sur elle.

— Oui.

— Poilar. Poilar. Poilar…

Après, nous allâmes nous baigner dans le ruisseau. Elle était calme, apaisée, apparemment heureuse. Les Changements permettent à celui qui les accomplit de sortir de la prison de sa chair solitaire pour être transporté vers les dieux ; pendant un petit moment, il a le sentiment de ne faire qu’un avec eux, mais le retour, inéluctable, se fait toujours trop tôt. J’espérais qu’il en était allé ainsi pour Hendy. Je ne lui posai aucune question, ni sur ce qu’elle avait ressenti pendant notre étreinte, ni sur ce qu’elle éprouvait maintenant, non pas parce que je redoutais une réponse désagréable, mais simplement parce que je voulais que ce moment existe par lui-même, sans interrogatoire, sans analyse ni introspection. Elle savait ce qu’elle avait ressenti, comme je savais ce que j’avais ressenti. Je pensais que cela devait nous suffire.

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