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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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— Eh bien, répéta-t-il, presque muet d’étonnement. Eh bien, Poilar, dans ce cas…

Jamais il ne m’avait vu me comporter ainsi. Ni lui ni personne. Et il n’était pas du tout sûr de ce qu’il fallait en penser. Une partie de lui devait encore redouter que je sois en train de lui tendre un piège afin de lui infliger une nouvelle humiliation.

Je le regardai au fond des yeux. C’était très difficile pour moi, mais j’étais résolu à aller jusqu’au bout.

— Alors, Muurmut ? Acceptes-tu mes excuses, oui ou non ?

— Si elles sont sincères, oui, je les accepte. Pourquoi ne le ferais-je pas ? Mais je dois avouer que je ne comprends pas pourquoi tu te donnes cette peine.

— Parce que nous avons déjà gaspillé beaucoup trop d’énergie à nous haïr, Muurmut. Et nous aurons besoin de toute celle dont nous disposons.

Il n’y avait guère de chaleur dans ma voix, pas du tout dans mes yeux. Il m’était vraiment pénible de me forcer à m’aplatir ainsi devant lui. Mais je parvins à lui tendre la main.

— Pouvons-nous mettre un terme à nos chamailleries ?

— Tu renonces donc à ton autorité pour me la transmettre ? demanda-t-il avec froideur.

Je faillis encore une fois le pousser dans la rivière, mais je serrai les dents.

— Nos compagnons de Pèlerinage m’ont choisi comme chef en m’accordant leurs suffrages, dis-je en m’efforçant de parler aussi calmement que possible. S’ils veulent me désavouer, libre à eux de le faire. Mais il n’est pas dans mon intention de me démettre. Je te demande de reconnaître de bonne grâce mon autorité sur ce Pèlerinage, Muurmut. En échange, je te promets de renoncer à la froideur que je t’ai témoignée et de te prendre parmi mes conseillers.

— Tu veux que nous soyons amis ? demanda-t-il d’un ton incrédule.

— Disons plutôt alliés. Des compagnons de Pèlerinage qui œuvrent ensemble pour le bien commun.

— Eh bien…

Grycindil, qui se tenait maintenant à ses côtés, lui donna un grand coup de pied. Il lui lança un regard furibond, puis se leva et déplia sa longue carcasse, me dominant de la tête, car il était très grand. J’avais gardé la main tendue. Il la prit, mais avec une expression bizarre et d’un air contraint.

— Soit, dit-il. Des alliés. Des compagnons de Pèlerinage. Bon, d’accord, Poilar. Des Pèlerins unis dans une œuvre commune.

Ce n’était pas la plus affectueuse des réconciliations, mais il fallait s’en contenter. Je décidai de prendre discrètement Muurmut à part dès le lendemain et de lui demander s’il avait une idée de la direction à suivre pour quitter la vallée des ruisseaux.

Tandis que je regagnais mon côté du feu, Grycindil se porta à ma hauteur pour me murmurer quelques mots de remerciement. Je hochai la tête sans m’arrêter. Je venais de passer un moment très désagréable. Je l’avais fait comme on laisse appliquer un cautère sur une plaie profonde : parce qu’il n’y a pas d’autre remède.

14

Cette nuit-là, toutes les lunes étaient au firmament. Une clarté si vive aurait pu empêcher n’importe qui de dormir, mais ce n’était pas la lumière qui me tenait éveillé. Après ma petite conversation avec Muurmut, j’étais absolument incapable de trouver le sommeil et des pensées bouillonnantes se bousculaient dans mon esprit. Je me tournai et me retournai pendant un temps qui me sembla durer plusieurs heures, en me demandant si je n’avais pas détruit mon autorité par mon empressement à faire un geste de conciliation que d’aucuns pourraient prendre pour de la lâcheté ou, au mieux, un manque de fermeté d’âme.

Je me répétai qu’un chef a tout à gagner en se montrant magnanime. Qu’il était plus sage de neutraliser Muurmut et de le désarmer par la douceur plutôt que de laisser la rage continuer à couver dans son cœur.

Mais aucune de ces belles pensées philosophiques ne m’aidait à trouver le sommeil. J’étais comme un poing serré, incapable de se détendre. Enfin vint le moment où je ne pus plus supporter de rester allongé. Je me glissai hors de mon sac de couchage et descendis au bord du ruisseau pour me passer de l’eau sur le visage.

Les autres dormaient, éparpillés autour du feu, tous sauf Kilarion et Malti qui étaient de garde. Eux-mêmes avaient l’air assoupis. Quand je passai devant eux, ils me saluèrent d’une molle inclination de tête et je les enviai d’être si près du sommeil.

En regardant sur l’autre rive du ruisseau, je vis Hendy qui, selon son habitude, s’était installée à l’écart. J’avais attiré plusieurs fois son attention sur les risques qu’il y avait à rester loin des autres, mais elle continuait à n’en faire qu’à sa tête et j’avais fini par renoncer à lui faire entendre raison.

Hendy était parfaitement réveillée, assise dans son sac de couchage, une main sous le menton, le regard fixé sur moi. Ses yeux étincelaient à la clarté de toutes les lunes. Je me souvins de l’instant où elle m’était apparue d’une beauté rayonnante, quelques heures plus tôt, quand elle était venue m’exhorter à me réconcilier avec Muurmut, et de l’odeur suave montant de ses épaules. Je la regardai et j’attendis, espérant contre toute raison qu’elle me ferait signe de la rejoindre. Mais elle se contenta évidemment de soutenir mon regard sans un geste. C’est alors qu’il me revint à l’esprit que je lui avais demandé sous l’empire de la colère si elle accomplissait les Changements avec Muurmut, tout cela parce qu’elle était venue plaider en sa faveur, et je sentis un flot de sang monter à mon visage à la vitesse de l’éclair.

Il me fallait faire amende honorable pour la grossièreté de mes propos. Bien qu’elle ne m’y eût pas invité, je commençai à traverser le ruisseau à gué. À mi-chemin, je trébuchai sur une pierre glissante et m’étalai de tout mon long ; je restai à croupetons dans l’eau froide, pestant contre ma maladresse, mais sans pouvoir m’empêcher de rire. Dans certaines circonstances, le rire est le meilleur remède. Mais la nuit n’avait pas été amusante et, plus elle avançait, plus les choses semblaient empirer.

Je me relevai et repartis. Je m’arrêtai juste devant elle, ruisselant d’eau. Elle leva les yeux vers moi et, l’espace d’un instant, je vis passer sur son visage une émotion fugitive. Était-ce de la peur ? Ou quelque chose de plus complexe ?

— Voilà, commençai-je, j’ai parlé à Muurmut comme tu me l’avais demandé.

— Oui, je sais.

— Je lui ai fait des excuses. Il ne les a pas acceptées avec beaucoup d’élégance et peut-être n’en ai-je pas mis beaucoup à les présenter. Mais nous avons fait la paix, si l’on peut dire.

— Bien.

— Et, à partir de demain, je l’inviterai à prendre part au conseil.

— Oui. Bien.

Elle n’en dit pas plus. Je restai debout, attendant autre chose. Je me sentais beaucoup plus comme un gamin de treize ans que comme l’homme de vingt ans que j’étais, avec déjà la moitié de sa vie derrière lui.

— Je peux m’asseoir à côté de toi ? finis-je par demander.

Je crus déceler sur ses lèvres l’ébauche d’un sourire.

— Si tu veux. Tu es tout mouillé. As-tu froid ?

— Pas vraiment.

— Je t’ai vu tomber en traversant.

— Oui. Je te regardais au lieu d’examiner le lit du ruisseau. Ce n’est pas le moyen le plus intelligent de passer un cours d’eau à gué. Mais c’est toi que j’avais envie de regarder à ce moment-là.

Elle ne dit rien. Son regard demeura indéchiffrable.

— Tu sais que je ne parlais pas sérieusement, poursuivis-je en m’agenouillant près d’elle, quand je t’ai demandé si tu accomplissais les Changements avec Muurmut ?

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