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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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— Je suis désolée, murmura-t-elle, en dérobant son regard. Tu dois penser que je suis folle pour te raconter des choses comme ça.

— Non. Non, ce n’était qu’un rêve.

— Un rêve que j’ai fait souvent. Des dizaines de fois. Des centaines. Il revient sans cesse. J’ai toujours peur de m’endormir, car je pense que je vais le refaire.

— L’as-tu déjà fait sur Kosa Saag ?

— Deux fois.

Je levai les yeux vers la voûte étoilée du ciel nocturne. Faire ce genre de rêve ici, si près de la demeure des dieux, qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? J’avais rêvé de splendeurs alors qu’elle rêvait d’une mort qui n’était pas du tout la mort, mais une torture éternelle.

Son rêve m’épouvantait. Jamais je n’avais rien entendu d’aussi lugubre et terrifiant. Je ne passe pas beaucoup de temps à penser à la mort, mais j’avais toujours cru, comme la plupart d’entre nous, que la mort n’est rien d’autre que la fin de la vie, les ténèbres, le silence, le retour de nos tissus organiques à la terre dont ils viennent. C’est un sujet que nous avions abordé quelques fois, Traiben et moi, quand nous étions plus jeunes, et nous avions la même opinion : il n’y a pas plus de conscience dans la mort qu’il n’y a de lumière quand la bougie a été mouchée. C’est un effacement. Chacun vit ses quatre dizaines d’années, ou quelques dizaines de plus si les dieux lui ont donné le privilège de la double vie, puis disparaît et c’est tout. Mais l’horrible vision d’Hendy – cette épouvantable représentation de tourments éternels – me secouait comme je l’avais rarement été. Je demeurai éveillé pendant plusieurs heures, redoutant, si je m’endormais, de faire le rêve d’Hendy, ce rêve qui m’emplissait d’effroi. À la longue, je succombai au sommeil et je ne fis pas de rêve dont il me resta un souvenir le lendemain. Mais, quand je m’éveillai, ce n’était pas la gloire de ma vision divine qui restait dans mon âme, mais la désolation cauchemardesque des descriptions d’Hendy.

Ce jour-là, je grimpai comme un possédé, avalant presque au pas de course la distance qui séparait la prairie de la montagne rouge dénudée et commençant à gravir la paroi qui donnait accès à la montagne en forme de selle. Les autres avaient toutes les peines du monde à suivre mon allure et ils furent rapidement distancés. Quand je débouchai dans la dépression, je vis au loin la pente qui remontait, nous permettant d’atteindre le palier suivant de Kosa Saag qui commençait juste devant nous.

La magie céleste de Muurmut n’était peut-être qu’esbroufe et invention, mais elle nous avait amenés là où il fallait. J’attendis que tout le monde me rattrape, puis nous fîmes une halte pour ouvrir notre dernier flacon de vin qui passa de main en main et dont nous n’eûmes que quelques gouttes par tête. Je portai un toast en l’honneur de Muurmut. Qu’il jouisse de sa gloire ! Cela ne me faisait ni chaud ni froid. L’important était d’avoir repris notre ascension.

— Muurmut ! crièrent-ils en chœur. Muurmut ! Muurmut ! Muurmut !

Il souriait avec suffisance, comme l’imbécile qu’il était. Mais nous étions de nouveau sur le bon chemin. Les dieux en leur palais aux colonnes de cristal nous attendaient au Sommet. C’est du moins ce que je me répétais, dans l’espoir de chasser de mon esprit une autre vision de ténèbres, de terreur et d’éternité dans une boîte pas plus grande que mon corps.

Nous arrivâmes dans une contrée totalement différente, un pays dénudé, escarpé, dont la roche rouge était sculptée en une myriade de formes fantastiques, avec une profusion de grottes, d’aiguilles cannelées et d’encorbellements. Il n’y avait pas un nuage dans le ciel d’un bleu intense, plus bleu que nous ne l’avions jamais vu. Il y avait de petits cours d’eau au lit rocailleux. Après le froid mordant que nous avions enduré, l’air était étonnamment doux et chaud, mais nous avions renoncé depuis longtemps à essayer de comprendre les rythmes et les variations climatiques de Kosa Saag. Nous savions simplement que la montagne était un monde à part.

Elle s’élevait devant nous comme une suite de larges marches plates. Nous avions l’impression qu’il nous suffirait de poser le pied sur la première de ces marches et de continuer à les gravir une par une jusqu’à ce que nous soyons arrivés en haut. Mais je pressentais que, en atteignant la première de ces larges plates-formes rocheuses, nous découvririons que nous n’étions que des grains de sable sur sa surface et que l’ascension ne serait pas des plus aisées.

J’ordonnai une halte pour nous approvisionner en eau et en nourriture, car, devant nous, le paysage semblait fort aride. Pendant ce temps, je partis reconnaître le terrain en compagnie de Traiben. Mais, chemin faisant, je ne dis pas grand-chose, et, quand Traiben me parlait, je répondais laconiquement.

— Tu es d’humeur bien sombre, me fit-il remarquer au bout d’un moment, pour quelqu’un qui vient de prendre une nouvelle maîtresse.

— Oui, répondis-je. C’est comme ça.

— Je suppose que cela peut arriver. Quand on assouvit un désir longtemps contenu et qu’on découvre que la réalité n’est pas à la hauteur de…

— Non, répliquai-je avec sécheresse. Que sais-tu de ces choses ? Cela n’a rien à voir !

— Bon, fit Traiben, je me suis trompé. Je te demande pardon, Poilar.

Ce fut à son tour de garder le silence et nous avançâmes sans mot dire pendant toute la matinée, comme deux étrangers cheminant côte à côte sur la même route. Les deux soleils brillaient dans le ciel. Dans l’air raréfié des hauteurs, il n’y avait pas le moindre nuage pour nous protéger de l’ardeur des rayons blancs d’Ekmelios et même de la chaleur dispensée par le disque rouge et plus éloigné de Marilemma. La pente se fit très raide et, comme je l’avais pressenti, le sol devint de plus en plus desséché à mesure que nous avancions. Et pourtant je sentais une étrange émanation qui provenait de la première terrasse de la montagne, un appel d’une nature bizarre, comme une grosse voix ensommeillée qui eût répété : Oui, vous êtes sur la voie, venez à moi, venez à moi, venez.

Le silence de Traiben commençait à devenir pesant et j’avais honte de lui avoir parlé si durement.

— Je pense que, si je suis d’humeur si sombre, dis-je enfin, c’est à cause d’un rêve qu’Hendy m’a raconté il y a quelques jours, dans la vallée. Aujourd’hui encore, son ombre pèse sur moi.

Et j’entrepris de lui raconter le rêve d’Hendy, exactement comme elle l’avait fait. Quand mon récit fut terminé, je tremblai encore une fois d’horreur, mais Traiben se contenta de hausser les épaules.

— Pauvre femme, fit-il d’une voix qui manquait singulièrement de compassion. Quelle idée sinistre et extravagante à entretenir en soi.

— Et si ce n’était pas une idée extravagante ? Imaginons que ce soit ce qui nous arrive réellement quand nous mourons.

— Après la mort, il n’y a rien, répliqua-t-il en riant. Rien, Poilar.

— Comment peux-tu en être si sûr ?

— Nous avons déjà parlé de cela quand nous étions bien plus jeunes. L’aurais-tu oublié ? Une bougie continue-t-elle à brûler quand on en éteint la flamme ?

— Nous ne sommes pas des bougies, Traiben.

— C’est la même chose. Nous nous éteignons et c’est la fin.

— Et si ce n’était pas vrai ?

Il haussa derechef les épaules. Je voyais bien que le rêve d’Hendy ne lui faisait absolument aucun effet. À moins qu’il ne se donnât beaucoup de mal pour le cacher. Hendy était peut-être pour lui un sujet sensible. Il lui était déjà arrivé de considérer une de mes nouvelles conquêtes comme un obstacle à notre amitié.

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