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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Je vis deux jeunes amants d’une grande beauté en train d’accomplir les Changements et je sus, sans que l’on eût besoin de me le dire, qu’il s’agissait de Selemoy, celui qui règne sur les Soleils, et de Nir-i-Sellin, la déesse des Lunes, qui s’étreignaient de telle sorte que la lumière de l’un tombait sur l’autre et réciproquement ; pas très loin d’eux il y avait les Trois Nourrissons, nus, dodus et heureux, le nombril orné de pierres d’étoiles vertes ; je vis encore Veega, qui apporte la pluie, Lasht, qui fait mûrir le fruit sur la branche, et Sept, qui donne aux étoiles leur éclat ; et tous riaient et plaisantaient ensemble, comme les membres joyeux d’une Maison réunis un jour de baptême ou de vieux amis célébrant quelque heureux événement. Et il y en avait d’autres, des dieux que je ne pouvais reconnaître, des dieux inconnus qui ne s’étaient pas encore révélés à l’humanité, mais tous avaient l’aura éclatante de la beauté divine et du rayonnement divin, et il y avait une telle perfection dans tous leurs aspects que je versai à leur vue des larmes de pure joie. Car ce que cette vision m’apprenait, c’est que le Monde avait véritablement un sens et une finalité, que les dieux existaient réellement et qu’ils étaient bons, que toutes choses, aussi obscures et terribles fussent-elles, convergeaient vers ce Sommet doré de Kosa Saag où des êtres merveilleux menaient jour après jour une existence remplie de merveilles dont ils laissaient des reflets rejaillir sur les niveaux inférieurs du Monde et pénétrer l’âme des humbles créatures que nous étions. Il m’était arrivé à certaines époques de ma vie de mettre tout cela en doute. Mais, là, je sentais en moi la présence de la grâce divine et tous mes doutes se dissipaient : que faire d’autre que de témoigner par des larmes ma gratitude et ma joie ?

— Poilar ? murmura Hendy. Qu’est-ce que tu as, Poilar ? Pourquoi pleures-tu ?

Le son de sa voix me fit ciller et je demeurai quelques instants la bouche ouverte, incapable de parler. Puis je lui expliquai que je venais d’avoir une vision des dieux et que les larmes que je versais étaient des larmes de ravissement. À cette heure-là de la nuit, il n’y avait pas une seule lune dans le ciel et je distinguais à peine son visage ; mais je l’entendis retenir son souffle comme si j’avais dit quelque chose d’inconvenant, quelque chose qui l’avait blessée. Cela me troubla légèrement, mais ma vision, même si elle s’estompait rapidement, demeurait en moi et j’étais encore trop empli de sa splendeur pour pouvoir m’intéresser à autre chose. J’essayai de raconter ce que j’avais vu, mais qu’il était difficile de trouver les mots pour en décrire la magnificence. Hendy m’écouta sans mot dire, jusqu’à ce qu’il ne me reste plus rien à lui décrire.

— Comme je t’envie, Poilar ! dit-elle enfin.

— Tu m’envies ? Pourquoi ?

— De faire des rêves si merveilleux.

— Ils ne le sont pas tous.

— Mais celui-là… Jamais je n’ai fait un rêve comme celui-là, Poilar.

Elle tremblait malgré la douceur de la nuit. Je passai le bras autour de ses épaules.

— J’ai souvent peur de m’endormir, reprit-elle, car mes rêves sont terrifiants.

— Non, Hendy ! Non !

Je la serrai dans mes bras. Sa douleur devint ma douleur ; la joie que mon rêve m’avait apportée s’évanouit totalement, et il ne me resta qu’un sentiment de culpabilité de lui avoir causé cette peine en m’efforçant de partager ma joie avec elle. Mais je ne lui dis rien, sachant que cela ne ferait qu’aggraver les choses. Elle se calma peu à peu et se serra tout contre moi.

— Je suis désolée, Poilar, dit-elle très doucement. Parle-moi encore de ce que tu as vu.

— Je ne me souviens de rien d’autre.

— Mais tout ce que tu as vu était beau, tout était merveilleux ?

— Oui, répondis-je, car je ne voulais pas lui mentir.

— Même le Vengeur ?

— Oui, même lui. Son aspect était effrayant, mais il n’a rien à voir avec les images que nous faisons de lui. Bien sûr qu’il était effrayant, mais il était beau aussi. Car ce sont tous des dieux réunis en un même lieu où ils vivent en harmonie.

J’aurais pu lui en dire plus sur ce que j’avais vu, car, même si la vision s’était évanouie, les sentiments qu’elle avait fait naître dans mon esprit bouillonnaient encore en moi. Mais j’avais peur de lui faire encore du mal.

— Veux-tu que je te raconte un rêve que j’ai fait il y a un certain temps ? dit-elle au bout d’un moment, d’une voix qui semblait moins s’adresser à moi qu’au ciel vers lequel elle était tournée, comme elle le faisait souvent.

— Bien sûr, si tu en as envie.

— Oh ! oui !

Hendy garda le silence un petit moment avant de commencer, comme s’il lui fallait rassembler ses idées.

— Cela remonte à un certain temps, dit-elle, quand j’étais encore à Tipkeyn. J’ai rêvé que j’étais morte. Et sais-tu ce qu’était la mort, Poilar ? C’était être enfermée dans une boîte exactement de la taille de mon corps. Mais j’avais encore toute ma conscience : je percevais tout. Je pensais, je ressentais, il me semblait que je respirais, j’étais encore Hendy. Exactement comme si j’avais été vivante. Mais j’étais enfermée dans cette boîte dont il m’était impossible de sortir. Et je savais que j’y resterais pour l’éternité. Que j’y resterais à jamais allongée, consciente, mais incapable de bouger, incapable de me gratter si j’avais une démangeaison, avec cet air confiné et vicié, dans les ténèbres qui m’étouffaient comme si un cercle me serrait la poitrine. Emprisonnée dans cette boîte. À jamais enfermée. Pensant, pensant sans cesse. Impuissante à ne plus penser. Me souvenant des mêmes choses, les revivant éternellement, sans qu’il n’y ait jamais rien de nouveau. Que pourrait-il y avoir de nouveau quand on est enfermé dans une boîte où règne l’obscurité. Me répétant que j’étoufferais quand tout l’air serait parti, puis comprenant que, l’air parti, je serais toujours là, respirant avec difficulté, ayant l’impression d’être sur le point de mourir, mais incapable de mourir, puisque j’étais déjà morte. Poussant inlassablement des hurlements que personne ne pouvait entendre.

Elle avait débité tout cela d’une seule haleine, la voix chargée d’émotion. Elle commença à trembler.

— Attends, Hendy, fis-je en posant la main sur la sienne. Prends ton temps, reprends ton souffle…

Mais impossible de l’arrêter.

— Ma propre odeur me donnait des nausées, m’étouffait. Un fourmillement dans les orteils, un engourdissement du dos. Mais la boîte était exactement de la taille de mon corps et je ne pouvais pas bouger. Pas même le petit doigt. Rien d’autre à faire que de rester allongée. Éternellement, sans espoir d’en sortir, jusqu’à la fin des temps, sans que rien ne change jamais. Hendy à jamais enfermée dans sa boîte, respirant si difficilement. Je savais, dans mon rêve, que ce serait comme cela, quand je serais morte, que c’était comme cela pour tout le monde. C’est cela, la mort. Chacun est seul, conscient, sachant ce qui lui est arrivé, le corps emprisonné mais l’esprit bien éveillé, dans cette situation insupportable, sans espoir d’y échapper, enfermé pour l’éternité. Le temps à passer dans la boîte est mille fois plus long que le temps de la vie, un million de fois, il n’a pas de fin, jamais de fin… jamais… jamais…

— Hendy !

Je l’attirai contre moi et la serrai très fort, plaquant ma bouche sur la sienne pour faire cesser l’horrible torrent de mots, et elle se mit à trembler dans mes bras comme une brindille coincée entre deux rochers, au milieu d’un torrent impétueux. J’attendis qu’elle eût fini de trembler pour détacher mes lèvres des siennes.

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