Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1993
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-07450-5
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
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Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entreprennent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescendus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affronter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
— Oui, j’ai compris ce que tu voulais dire.
— C’est parce que j’étais surpris de voir que tu prenais sa défense alors que tu ne t’étais jamais mêlée jusqu’alors à aucune de ces querelles. Et tu es venue me voir juste après Grycindil qui, elle, accomplit les Changements avec Muurmut. Alors, j’ai eu le sentiment que vous étiez de connivence. Et, dans ma colère…
— Je t’ai dit que j’avais compris. Il est inutile de ressasser les mêmes explications. Tu ne ferais qu’embrouiller encore les choses.
Hendy posa la main sur mon poignet qu’elle serra avec une force étonnante.
— Je ne supporte pas de te voir frissonner comme ça, dit-elle. Viens avec moi.
Et elle ouvrit son sac de couchage.
— Tu parles sérieusement ? Je vais tout tremper à l’intérieur.
— Ce que tu peux être bête, tout de même !
Pour la seconde fois en cinq minutes, je me mis à rire de ma propre stupidité et me glissai à côté d’elle. Elle se poussa vers la droite pour me faire de la place ; il restait un espace entre nous, mais je ne fis pas un mouvement pour le combler. Je percevais la lutte qui se déroulait entre sa défiance profonde à l’égard d’autrui et son désir de se laisser enfin aller, de s’ouvrir à une autre personne et de s’abandonner à son étreinte. Thissa, elle aussi, avait été comme cela. Mais Thissa était une santha-nilla, isolée de tous ceux qui l’entouraient par la puissance de ses pouvoirs ; jamais elle ne pourrait être plus qu’une visiteuse dans la vie des autres. J’avais au contraire le sentiment qu’Hendy luttait pour sortir enfin de cette réserve dans laquelle elle était cloîtrée. La lutte ne devait pas être facile, mais elle avait décidé que le moment était venu d’y mettre un terme. J’étais à la fois surpris et reconnaissant d’être celui qu’elle avait choisi. Elle pouvait avoir de moi tout ce qu’elle désirait, que ce fût une longue discussion tranquille, un moment de tendresse ou bien les Changements. Je me dis que j’allais me montrer aussi patient et aussi doux que j’étais capable de l’être. J’avais commis assez de maladresses pour cette nuit.
— Ce n’est pas vrai que tu es bête, Poilar, dit-elle en s’allongeant, le visage levé vers le ciel. Je sais que tu essayais seulement d’être gentil.
Des paroles de ce genre n’appellent pas de réponse. Je restai donc étendu à côté d’elle, sans rien dire.
— Et tu savais depuis le début, poursuivit-elle, qu’il n’y avait rien entre Muurmut et moi, qu’il ne pourrait jamais rien y avoir entre nous.
— Oui, je le savais. Je te parle sincèrement.
— Jamais je ne choisirais comme amant un homme tel que Muurmut. Il me rappelle trop les hommes de Tipkeyn qui m’ont arrachée de notre village quand j’étais petite. Tu sais, Poilar, reprit-elle après un silence, je n’ai jamais choisi personne comme amant.
Je la regardai avec stupéfaction.
— Tu n’as jamais accompli les Changements ? Avec personne ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, répondit-elle, et je me sentis une fois de plus parfaitement stupide. J’ai dit que je n’ai jamais choisi personne. Choisir signifie agir en toute liberté.
— Tu veux dire que, pendant que tu vivais à Tipkeyn… contre ton gré… on a essayé de te…
— Oui. Mais ne me pose pas de questions, je t’en prie.
Je ne pus m’empêcher de le faire.
— Comment est-ce possible ? On ne peut pas accomplir les Changements sous la contrainte. C’est impossible si la femme ne les provoque pas en elle-même…
La voix me manqua et je gardai le silence. Que pouvais-je savoir de ces choses ? Il y avait en ce monde des maux dont je ne soupçonnais même pas l’existence et, à l’évidence, certains avaient frappé Hendy… Encore une fois, je me conduisais stupidement.
Je me sentais incapable de la regarder, je ne voulais pas surprendre la honte sur son visage. Je me retournai de manière à être allongé sur le dos, les yeux levés vers le ciel éclairé par les lunes, comme elle.
— J’avais dix ans, reprit-elle doucement. J’étais dans un village inconnu, complètement terrorisée. Ils m’ont donné du vin, un vin très fort, et la peur a commencé à me quitter. Puis ils se sont mis à me toucher. Ils m’ont dit ce que je devais faire et, quand je regimbais, ils me faisaient boire. Au bout d’un moment, je ne savais plus où j’étais, ni qui j’étais, ni ce que je faisais.
— Non ! m’écriai-je. C’est monstrueux ! On ne traiterait pas un animal de la sorte !
Pour ne pas l’embarrasser, je continuai à regarder en l’air au lieu de me tourner vers elle, et, comme elle, je parlai au ciel, de sorte qu’on eût dit une conversation entre deux êtres désincarnés.
— J’étais une étrangère dans ce village, reprit-elle. Ils n’avaient aucun lien de parenté avec moi. Je n’avais pas de Maison. Pour eux, je n’étais qu’un animal, rien d’autre. Une femelle, quelque chose dont on se sert.
Sa voix prit brusquement des intonations effrayantes.
— Alors, ils se sont servis de moi. Au bout d’un certain temps, ils ont cessé de me donner à boire. Je me débattais, je les mordais, je leur donnais des coups de pied, mais c’était inutile.
— Cela s’est produit plusieurs fois ?
— J’ai passé quatre années à Tipkeyn.
— Par tous les dieux ! Non !
— Puis j’ai réussi à m’enfuir. Un jour d’orage, où des éclairs zébraient tout le ciel et où ils étaient si terrifiés qu’ils ne pensaient qu’à courir se mettre à l’abri, je me suis enfoncée dans la forêt. Mais l’un d’eux m’a vue, il m’a rattrapée et m’a dit qu’il me tuerait si je ne revenais pas au village avec lui. Il avait un couteau. Je lui ai souri comme on m’avait appris à le faire. Je lui ai dit de poser son couteau, que nous allions faire les Changements sans perdre de temps, car l’orage était bientôt fini et que j’avais terriblement envie de lui. Il m’a crue. J’ai pris le couteau et je lui ai tranché la gorge. Ce sont trois femmes de notre village qui m’ont trouvée errant dans les champs, bien plus tard… Quelques jours, une semaine, un mois, je n’en sais rien. J’étais à moitié folle de faim et d’épuisement. Elles m’ont ramenée au village. Personne de ma famille ne m’a reconnue, car j’étais devenue une femme alors que c’est une fillette qui avait été enlevée. Personne ne voulait de moi, à cause de ce qui m’était arrivé à Tipkeyn. C’est la première chose qu’on m’a demandée : est-ce qu’ils t’ont forcée ? Et j’ai répondu oui, oui, ils m’ont forcée, maintes et maintes fois. J’aurais peut-être mieux fait de mentir, mais comment cacher cela ? Ils voulaient de nouveau me chasser du village, mais les chefs des Maisons sont venus me voir. Parmi eux, il y avait ton parent, Meribail, qui a demandé : « Qu’allons-nous faire d’elle ? » Et le chef de ma propre Maison a répondu…
— Quelle est ta Maison ? fis-je en constatant avec étonnement que je ne le savais pas.
— Les Glorieux.
— Les Glorieux ? Mais…
— Oui, je sais, le Pèlerinage nous est interdit. Le chef de ma Maison a donc répondu : « Nous devrions lui demander ce qu’elle a envie de faire. » Et, moi, j’ai dit : « Devenir un Pèlerin. » Je n’étais plus chez moi dans notre village et j’aurais préféré me tuer plutôt que de repartir à Tipkeyn, alors la seule solution était le Mur. Mon Pèlerinage avait commencé le jour où les hommes de Tipkeyn m’avaient enlevée et tout le monde le savait. Tout fut donc arrangé. Mon nom fut rayé de la liste de la Maison des Glorieux et il fut convenu avec les Maîtres de la Maison du Mur que je serais du nombre des Pèlerins de mon année. On me permettrait de partir sur Kosa Saag pour m’y perdre à jamais. Je n’avais rien à craindre des criblages, car les Maîtres savaient que j’avais été choisie à l’avance pour faire le Pèlerinage. Voilà pourquoi je suis ici.