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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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J’eus de nouveau l’impression d’entendre l’appel de la montagne. Venez… venez… venez… Qu’est-ce que cela pouvait bien être ?

J’hésitais pourtant à demander à Traiben s’il percevait cet appel, de crainte qu’il ne croie que je souffrais d’hallucinations. Nous ne semblions pas, ce jour-là, être sur la même longueur d’onde. Nos deux âmes étaient plus éloignées l’une de l’autre qu’elles ne l’avaient jamais été dans mes souvenirs.

Pour détendre un peu l’atmosphère, je commençai à lui raconter mon propre rêve, mon rêve heureux de dieux dorés et resplendissants dans leur merveilleux palais de lumière, tout en haut du Mur.

Mais Traiben semblait à peine m’écouter. Il ne cessait de regarder de côté et d’autre, il ramassait des pierres qu’il lançait en l’air, il mettait sa main en visière et scrutait les lointains.

— Je t’ennuie ? demandai-je avant même d’être arrivé au milieu de mon récit.

— C’est un beau rêve, Poilar. Un très joli rêve.

— Mais un peu simplet à ton goût ?

— Non, non. Une merveilleuse vision.

— Oui, ce n’est qu’une vision. Et le rêve d’Hendy une illusion sinistre. Dépourvus l’un et l’autre de toute réalité, c’est bien ce que tu veux dire ?

— Qui sait ? Nous ne saurons pas à quoi ressemble la mort avant de mourir. Pas plus que nous ne saurons à quoi ressemblent les dieux avant d’avoir atteint le Sommet.

— Je préfère penser que les dieux sont tels que je les ai vus dans mon rêve. Que ce rêve même est peut-être un message des dieux pour nous exhorter à tenir bon, à poursuivre résolument notre ascension.

Traiben me lança un regard bizarre.

— Un message, tu penses ? Oui, c’est possible. Je croirais plutôt à ton rêve qu’à celui d’Hendy. Mais nous ne le saurons que lorsque le moment sera venu. J’ai fait une nuit un rêve qui était exactement le contraire du tien, Poilar ; est-ce que je te l’ai déjà raconté ? Un rêve blasphématoire, réellement affreux, un véritable cauchemar. J’ai rêvé que j’atteignais le Sommet… Les dieux étaient bien là, mais répugnants, affreux, difformes, les êtres les plus dépravés qui soient, des monstres d’une bestialité et d’une stupidité telles qu’ils auraient fait passer les Fondus pour des parangons de beauté. C’est pour cela qu’aucun des Pèlerins ayant jamais atteint le Sommet ne voulait parler à son retour de ce qu’il avait vu, car ils se sentaient incapables de révéler la terrible vérité sur les dieux que nous adorons.

Traiben se mit de nouveau à rire, de ce petit rire âpre que je connaissais bien, comme pour écarter avec détachement un sujet de conversation qui ne le laissait pas du tout indifférent.

— À propos de messages, reprit-il, n’as-tu pas perçu depuis déjà un petit moment quelque chose qui pourrait y ressembler ?

— Un message de la montagne ? Un appel… une force qui cherche à nous attirer ?

— Alors, tu l’as senti !

— Toi aussi, je vois.

— Cela fait déjà un certain temps. Une voix qui me parle, qui m’exhorte à avancer.

— Oui. C’est exactement cela. Crois-tu que ce soit la voix des dieux qui nous indique que nous sommes sur la bonne route ?

— Décidément, Poilar, tu ne penses qu’aux dieux aujourd’hui. Qui sait ce que signifie cet appel ? Des dieux… des démons… d’autres Fondus… un nouveau Royaume dont nous approchons… ?

— Je pense qu’il vaudrait mieux faire demi-tour. Aller voir si les autres ont perçu la même chose que nous. Et puis réunir le conseil pour décider de ce qu’il convient de faire.

— Oui, fit-il. C’est une bonne idée.

Nous rebroussâmes chemin sur le sentier caillouteux. À chaque pas, la voix se faisait moins distincte dans mon esprit. Il en allait de même pour Traiben et, en arrivant au bivouac, nous ne l’entendions plus du tout.

En notre absence, un étranger était entré dans notre campement et c’était un très étrange étranger.

Il se tenait au milieu du groupe et tout le monde s’agglutinait autour de lui, comme si chacun s’efforçait d’être le plus près possible afin de mieux le regarder. Seule Thissa se tenait à l’écart, maussade comme à son habitude, observant la scène de loin, le visage sombre. L’étranger dépassait tout le monde ou presque de la tête et des épaules ; il était même plus grand que Muurmut et Kilarion. Il semblait être en train de rire et de plaisanter, et tout le monde paraissait suspendu à ses lèvres. On eût dit qu’il était chauve, mais il bougea légèrement et je vis qu’il avait des cheveux, seulement sur un côté de son crâne, des cheveux très bizarres, blancs comme une brume de montagne et épais comme de l’étoupe, qui pendaient en longues mèches presque jusqu’à sa taille. Son corps paraissait dur et émacié, tellement maigre que l’on distinguait ses os saillants sous la peau tendue, une peau curieusement marbrée, noire comme la nuit à certains endroits ou d’un blanc éclatant. Ses épaules, bien que très larges, étaient bizarrement tordues, tout de travers, comme s’il s’était arrêté au beau milieu d’un changement de forme qu’il n’aurait pu mener à son terme. En m’approchant, je découvris qu’il avait une jambe torse, tout comme moi, mais son infirmité était poussée à l’extrême, la jambe gauche beaucoup plus longue que l’autre, qui s’écartait obliquement et revenait en s’incurvant, arquée en lame de faux. Tout son corps était tordu le long de son axe, une hanche plus haute que l’autre et de biais, ce qui provoquait la saillie marquée de la jambe.

En me voyant approcher, il se tourna vers moi et me sourit. Mais ce qui voulait être un sourire était froid et sans joie, évoquait plutôt la grimace d’un démon, une manière de rictus dévoilant des chicots noircis dans la bouche aux lèvres retroussées, souriant d’un côté, renfrognée de l’autre. La couleur de son œil gauche n’était pas la même que celle du droit, et ses deux yeux étaient petits et luisants, mais sans éclat, comme si le feu qui brûlait derrière eux était sur le point de s’éteindre. Le côté gauche de son visage, tiré vers le haut, était plissé et déformé d’une manière qui me rappelait celui de Min, mais ce qui était arrivé à Min semblait n’être rien en comparaison de la mutilation de cet homme. Si Min semblait avoir fondu au sortir de la grotte de la Source, l’étrange individu au corps asymétrique semblait sortir d’un four, desséché par la cuisson, brûlé, réduit à des dimensions irréductibles.

Je fus pendant quelques instants incapable d’articuler un seul mot.

Puis Kath sortit du groupe et s’adressa à moi avec quelque chose de sournois dans le regard.

— Te souviens-tu de cet homme, Poilar ?

— Si je me souviens de lui ? Où l’aurais-je connu ?

— Au village, répondit Kath. Il y a longtemps.

— Non.

J’examinai encore plus attentivement l’étranger et finis par secouer la tête.

— Pas du tout.

L’homme s’avança vers moi et me tendit une main aussi tordue et déformée que le reste de son corps.

— Je m’appelle Thrance, dit-il.

J’ouvris la bouche comme s’il venait de m’assener un coup de poing dans l’estomac. Lui, Thrance ? Thrance ?

En entendant ce nom, il me revint aussitôt à l’esprit une image resplendissante, inoubliable de mon enfance. J’avais douze ans, c’était le Jour de la Procession et du Départ, j’avais pris place avec Traiben dans la tribune principale et nous attendions que les nouveaux Pèlerins sortent du Pavillon. Les grandes portes d’osier pivotèrent enfin, les Pèlerins apparurent et je vis Thrance, Thrance le magnifique, Thrance l’incomparable, le plus grand des athlètes, célèbre pour sa vigueur et sa vaillance, un homme d’une beauté éclatante, au corps parfait, une force de la nature jaillissant du Pavillon, prenant juste le temps de sourire et d’agiter la main avant de s’élancer de sa fameuse foulée bondissante vers les premiers contreforts du Mur. Comme il était magnifique ce jour-là, comme il était beau ! Comme il ressemblait à un dieu ! Et c’est ça que Thrance était devenu ? Ça ? Ça ?

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