Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les mariages dynastiques sont un instrument capital de la politique lituanienne. Les héritiers de Guédimine sont rattachés par de très nombreux liens à Tver : Olgerd a épousé la fille d’Alexandre de Tver et Ivan de Tver s’est marié avec la fille de Keistutis. Boris, prince de Nijni-Novgorod (qui, au XIVe siècle, devient un important centre de négoce sur la Volga et autour de laquelle sont regroupés de vastes territoires allant presque jusqu’à Moscou), prend pour femme une fille d’Olgerd. Il a pour beaux-frères Ivan de Novossil et Sviatoslav de Karatchev, également voisins des terres moscovites.
À l’instar des princes de Moscou, Olgerd vise le pouvoir autocratique et veut assurer la couronne aux représentants d’une seule dynastie, dont tous les membres auront une terre (chacun de ses douze fils reçoit un domaine), à la condition de se soumettre à l’aîné. Là encore, le modèle, pour le grand-duc de Lituanie, est Moscou. Dans les années du règne d’Olgerd et Keistutis, la Lituanie devient un puissant État militaire, dont l’armée se couvre de gloire. L’écrivain grec Nicéphore Grégoras (mort en 1360) traduit l’opinion communément admise, dans la Constantinople du XIVe siècle, sur la Lituanie : « Soumis à un unique gouvernant, les Lituaniens sont innombrables et fort braves, voire invicibles… Leur roi dépasse en force et en vaillance guerrière tous les princes chrétiens de la Rus du Nord. Et il ne paie pas le tribut aux Mongols, car son royaume est très puissant et bien fortifié5… »
La force militaire, la diplomatie, une politique dynastique permettent à la Lituanie d’étendre ses limites « d’une mer à une autre mer ». Ayant stoppé l’avance des croisés aux frontières occidentales, Olgerd dirige ses forces vers le sud-est. En 1361, il prend Kiev, déjà dépendante de la Lituanie depuis Guédimine, et place sur le trône son fils Vladimir. Poussant plus loin vers le sud, il met en déroute un détachement tatar (1362) sur la Siniaïa Voda, un affluent du Boug, et occupe la Podolie. L’État lituano-russe englobe le territoire de la Russie kiévienne. Affaiblie par des querelles intestines, la Horde préfère s’entendre avec la Lituanie. Le raid d’Olgerd contre Moscou témoigne de cet affaiblissement de l’influence du khan. En 1368, l’armée lituanienne arrive aux portes de la ville ; elle met en pièces les troupes de garde, sans toutefois parvenir à prendre Moscou. Pour la première fois depuis 1238, la capitale de la principauté est en danger. Les Tatars de Batou, alors, s’en étaient emparés et l’avaient saccagée ; à présent, c’est le prince lituanien qui y porte atteinte, accompagné du prince de Tver, Michel Alexandrovitch, pour lequel Moscou est, par excellence, la ville honnie. Les succès impressionnants de la Lituanie ne résolvent pas le principal problème : écarter le grand rival, Moscou, qui empêche la réunion de toutes les terres russes sous le sceptre d’Olgerd. L’échec des projets lituaniens s’explique avant tout par l’attitude de l’Église orthodoxe, qui soutient inconditionnellement Moscou.
En 1351, la « mort noire », la peste, qui s’est abattue en 1348-1349 sur l’Europe occidentale, pénètre dans la Rus par Pskov. En 1353, elle atteint Moscou, décimant la population. Le prince Siméon meurt avec toute sa famille (son frère, Ivan le Rouge, sera le seul survivant et occupera le trône), ainsi que le métropolite Théognoste. Avant de rendre l’âme, le métropolite a le temps de désigner son successeur, Alexis. Olgerd, lui, soutient activement le métropolite de Kiev, Théodoric, choisi par le patriarche bulgare : entre Constantinople et Tarna (capitale du patriarcat de Bulgarie), des dissenssions se font jour. Constantinople se refuse à entériner la décision de Tarna et nomme à Kiev Roman, avec lequel le prince lituanien passe un accord, dans l’espoir de contrôler la « métropole de toute la Russie ». Remarquable diplomate et fin politique, Alexis se rend à Constantinople où il obtient confirmation de sa nomination en qualité, lui aussi, de « métropolite de toute la Russie ». Officiellement, l’Église orthodoxe est dirigée, jusqu’à la mort de Roman au cours de l’hiver 1361, par deux métropolites, mais Constantinople penche nettement en faveur de Moscou et soutient Alexis.
À la fin de 1370 et au début de l’année suivante, Olgerd adresse au patriarche de Constantinople une lettre qui sera examinée à la loupe par les historiens. Le grand-duc de Lituanie y souligne la nécessité de créer une métropole pour ses possessions, qui englobent Kiev, Smolensk, Tver, Nijni-Novgorod et bien d’autres villes. Évoquant son intention de soumettre les territoires de Moscou à la Lituanie, Olgerd nomme deux ennemis mortels contre lesquels il mène une guerre incessante : Moscou et l’Ordre teutonique. La Lituanie opère dans deux directions : elle tente de se protéger des croisés qui continuent à grignoter et dévorer ses terres (en 1362, ils s’emparent de Kaunas ; en 1367 ils font une incursion à Troki, capitale de Keistutis ; en 1377, ils assiègent Vilnius…), et élargit constamment ses domaines, au détriment de Moscou. En 1368, Olgerd arrive aux portes de Moscou ; en 1370, il assiège à nouveau la capitale du prince moscovite ; en 1372, il revient pour la troisième fois. Mais aucun de ces affrontements ne résout rien. Lors de son premier raid, Olgerd reste trois jours devant Moscou, et à peine plus de temps pour le second ; pour le troisième, les droujinas lituanienne et moscovite, s’étant mesurées du regard, se séparent sans combattre.
Dans les années 1360-1370, les forces des deux adversaires sont à peu près égales. Bien plus, les parties en présence redoutent de se lancer dans de vraies actions militaires, chacune se sentant menacée sur ses arrières : pour l’une, par les Tatars, pour l’autre, par les croisés allemands. Dans ce contexte, l’Église va jouer un rôle décisif, faisant pencher l’un des plateaux de la balance. Plus que les princes moscovites, le vainqueur d’Olgerd sera le métropolite Alexis. Il obtient de Constantinople la confirmation de Vladimir-sur-la-Kliazma comme capitale de la métropole « de toute la Russie ». Mais, depuis Pierre, le métropolite a sa résidence à Moscou.
Vassili Klioutchevski écrit à propos du métropolite Alexis, devenu un saint de l’Église orthodoxe : « Issu d’une famille de boïars, habitué de tous temps à partager avec les princes la tâche de défendre et d’administrer le pays, le métropolite Alexis emprunta une voie militaire et politique ; il fut successivement le principal conseiller de trois princes moscovites, dirigea leur douma des boïars, se rendit à Saraï pour amadouer les khans, les persuadant de renoncer à leurs mauvais desseins envers la Russie, guerroya contre les ennemis de la Rus avec tous les moyens que lui offrait sa charge, punit d’excommunion les princes russes qui refusaient de se soumettre au souverain moscovite dont il défendait la suprématie, soutint avec une énergie sans faille la primauté de Moscou, comme seul centre religieux de toute la Terre russe politiquement brisée6. » L’historien met en évidence les grandes lignes d’action du métropolite Alexis : élévation de Moscou au rang de centre politique, donc religieux (ou religieux, donc politique) de la Russie ; recours, pour y parvenir, à la diplomatie (dans les rapports avec la Horde) et à la force (dont dispose l’Église) contre les ennemis de Moscou (en particulier contre les princes russes qui refusent de se soumettre à la volonté du souverain moscovite, et contre la Lituanie). Pour le métropolite Alexis, les adversaires russes de Moscou, surtout lorsqu’ils s’allient contre elle avec la Lituanie, sont autrement plus dangereux que les Tatars.