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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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L’apparition de la Lituanie sur la scène de l’Histoire relève de ces énigmes historiques que l’on explique de multiples manières, sans parvenir à épuiser le phénomène. On a calculé qu’à la fin de la période tribale, les trois principaux peuples baltes étaient à peu près égaux par le territoire et la population : près de cent quarante-cinq mille personnes et cinquante-huit mille kilomètres carrés pour la Lettonie, soit 2,5 habitants au kilomètre carré ; cent soixante-dix mille âmes et quarante-deux mille kilomètres carrés pour la Prusse, soit 4 habitants au kilomètre carré ; cent soixante-dix mille personnes et cinquante-huit mille kilomètres carrés pour la Lituanie, soit 3 habitants au kilomètre carré1. Un siècle plus tard, la Lituanie est un adversaire sérieux pour la Horde d’Or et la principauté de Moscou : les domaines du grand-duc de Lituanie s’étendent de la Baltique à la mer Noire.

Peu nombreux, se taillant un empire à la force du glaive, les Lituaniens ne sont cependant pas tout à fait une exception dans l’Histoire. Ils n’ont fait qu’imiter leurs voisins des bords de la Baltique, les Varègues ou Normands qui, au IVe siècle, atteignaient Kiev et entreprenaient d’y édifier leur puissance. Les Varègues suivaient les fleuves, les Lituaniens aussi, mais ils ont, en plus, une cavalerie. Comme les Varègues, les Lituaniens sont païens. La conversion de la Russie au Xe siècle devait jouer, nous l’avons vu, un rôle essentiel dans la création d’un État russe puissant. Les Lituaniens édifient leur État, en restant païens. Ils n’adopteront le christianisme qu’au XIVe siècle – les derniers en Europe.

L’apparition de l’Ordre de Livonie engendre un danger contre lequel les princes lituaniens unissent leurs forces. Entre 1200 et 1236, les Lituaniens effectuent vingt-trois raids contre les Livoniens, et quinze contre les Slaves voisins. Dans les années suivantes, la proportion s’inverse : entre 1237 et 1263, on compte cinq raids contre les Livoniens, et vingt-huit contre les Slaves. La raison en est évidente : les Porte-Croix sont de plus en plus forts, et les principautés russes, déchirées par les guerres intestines, de plus en plus faibles. C’est alors qu’apparaît Mindaugas, l’un des innombrables princes lituaniens. En 1248, il s’empare de Novgorodok, sur le cours supérieur du Niemen, et commence, obstiné et habile, à accroître ses possessions. La chronique rapporte les événements sans fioritures particulières, mais de façon éloquente : « Mindaugas était l’autocrate de toute la Lituanie… Régnant sur la terre lituanienne, il tua ses frères et neveux, chassa les autres et se mit à gouverner seul… »

Les trente années de son règne sont une période de consolidation de l’État lituanien, d’élargissement de son territoire au détriment des terres russes, et de résistance à la pression allemande. En 1250, Mindaugas, qui porte le titre de grand-duc, se convertit au catholicisme et reçoit du pape la couronne royale. Réunissant un nombre suffisant de forces, il met en déroute les Porte-Croix sur le lac Durbé, et revient au paganisme. Il fait massacrer les catholiques de son entourage, sans doute pour mieux affirmer la sincérité de son retour à sa foi originelle.

En 1263, Mindaugas est assassiné par son neveu. Commence alors une longue période de troubles, mais l’État instauré ne s’effondre pas. L’un des éléments essentiels de la consolidation, est l’adoption du principe de transmission de la couronne du père au fils, ou du frère aîné au cadet. À compter de la fin des années 1380, jusqu’en 1572, soit près de trois cents ans, la Lituanie sera gouvernée par une seule et même dynastie.

Le véritable fondateur de la puissance lituanienne est le grand-duc Guédimine, dont le règne s’étend approximativement de 1315 à sa mort, en 1341. La chronique rapporte que, chargé d’une nombreuse famille, il voulut doter ses fils et ses filles de terres et, en conséquence, ne cessa d’élargir ses possessions. Se protégeant, à l’ouest, des Chevaliers teutoniques, Guédimine progresse rapidement au sud et au nord. Sa puissance s’étend de Pskov aux limites méridionales de la terre de Kiev, de la Haute-Volga à la Volhynie. La capitale de l’État est transférée à Vilnius.

Les Slaves représentent une part importante de la population de l’État lituanien. Guédimine porte le titre de grand-duc des Lituaniens, des Samogitiens2 et des Russes. Le terme de « Russe » doit être entendu ici dans un sens religieux, et non ethnique. Les « Russes » en question sont donc, avant tout, orthodoxes. En même temps, l’orthodoxie est porteuse d’une culture bien supérieure à celle, païenne, des Lituaniens. Les Russes servent dans l’armée, on les trouve à la cour (une partie des fils de Guédimine s’est convertie à l’orthodoxie), ils remplissent fréquemment des missions diplomatiques. Le russe (en l’occurrence, un dialecte slave qui deviendra le biélorusse) est la langue parlée par la majorité de la population.

La mort de Guédimine, en 1341 – année où meurent également le khan Özbeg et Ivan Kalita – plonge la Lituanie dans cinq années de troubles : le frère du prince et ses sept fils morcellent le pays. Peu à peu, les deux fils les plus capables de Guédimine – les deux derniers païens de la famille –, Olgerd et Keistutis, prennent le pouvoir en main. Ils régneront en bonne intelligence pendant près de trente ans sur la Lituanie, dont ils feront une grande puissance. Les deux frères se répartissent les tâches et les capitales : à Troki, Keistutis défend les frontières occidentales du pays contre la pression allemande ; à Vilnius, Olgerd s’attache à étendre les possessions lituaniennes, au détriment des principautés russes. Keistutis demeure un païen convaincu. Olgerd, lui, est bienveillant envers l’orthodoxie – sa première femme est une princesse de Vitebsk, la seconde une princesse de Tver –, mais ne renonce pas au paganisme.

Le règne des fils de Guédimine est marqué par une lutte acharnée contre Moscou et représente un moment charnière dans l’Histoire. En 1358, Olgerd formule sa politique de la façon la plus concise et laconique qui soit : « Toute la Rus doit appartenir à la Lituanie3. » Cela signifie, d’emblée, un conflit avec Moscou qui, à l’époque, a des projets similaires ; un conflit particulièrement aigu, car la Lituanie et la principauté de Moscou se ressemblent, tout en gardant, chacune, nombre de traits spécifiques. Leur divergence politique fondamentale réside dans le fait que Moscou fonde invariablement sa politique sur la collaboration avec les Tatars, et la Lituanie sur l’alliance avec les princes russes, principalement celui de Tver.

En douze ans de règne, le prince de Moscou Siméon le Superbe ne se rend pas moins de cinq fois à Saraï, afin de demander de l’aide contre les Lituaniens. Le « bon khan Chadi-beg », comme le nomment les chroniqueurs, se montre bienveillant envers Siméon et lui apporte son soutien. Olgerd agrandit les frontières de la Lituanie, mettant à profit les querelles des princes russes, mais il laisse aux terres annexées une importante autonomie. Certains historiens évoquent même le caractère fédéral de l’État lituanien, en songeant plus particulièrement à Polotsk, Vitebsk, Smolensk, qui conservent une assez large indépendance. La tolérance religieuse est strictement pratiquée ; bien plus, les princes lituaniens se convertissent à l’orthodoxie pour renforcer leurs positions dans les territoires conquis. Évoquant l’annexion des « terres ukrainiennes » par les Lituaniens, Mihajlo Grouchevski explique la facilité avec laquelle ils remportèrent la victoire, par le fait que « les populations en avaient assez des désordres et de la servitude tatare ». Le pouvoir de la Lituanie était d’autant plus acceptable que « les princes lituaniens n’intervenaient pas dans les affaires locales et ne changeaient rien aux usages. Leur mot d’ordre était : “Nous ne touchons pas à l’ancien, nous n’imposons rien de nouveau”4. »

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