La Bible amusante
- Автор: Таксиль Лео
- Год: 1904
- Язык: французский
- Жанр: Прочее юмористическое
Электронная книга - «La Bible amusante». Краткое содержание книги:
Notons que Pharaon ne s’était pas mis à la poursuite des Hébreux pour les exterminer, mais pour les envelopper et les ramener en servitude dans son royaume. Ceux-ci comptant parmi eux six cent mille hommes valides et armés, on peut, vu les vieux papas, les mamans, les épouses, les sœurs et les jeunes frères, évaluer l’ensemble des émigrants à environ trois millions de personnes. Pour capturer une telle population, il fallait des forces bien plus nombreuses. D’autre part, d’après le calcul si logique de tout à l’heure, c’est à vingt-quatre millions que se chiffre approximativement le total des familles égyptiennes; en comptant un soldat par famille, l’armée de Pharaon dut être de vingt-quatre millions de combattants. Il est vrai que Dieu avait déjà tué l’aîné de chaque famille; mais les cadets pouvaient être en âge de porter les armes; et, d’ailleurs, ce projet de poursuite souleva un grand enthousiasme, puisque l’auteur sacré nous dit que le peuple accourut en masse pour accompagner son roi. N’oublions pas les Égyptiens, à qui nos fuyards venaient de filouter vases précieux et beaux habits; ils ne durent pas hésiter, ceux-là, à s’élancer après leurs voleurs. Mais réduisons les chiffres de moitié, si l’on veut: au minimum, douze millions d’égyptiens furent noyés avec Pharaon.
On dira peut-être que, si aucun auteur égyptien ne souffla jamais mot de ce désastre aussi miraculeux qu’épouvantable, ni des dix plaies qui dévastèrent le royaume, ce fut par amour-propre national. Accordons-le. Mais les autres nations du monde, hein? comment n’eurent-elles pas connaissance d’aussi terribles événements? Voilà pourtant une gigantesque noyade qui exonéra d’un seul coup les cent quinze princes tributaires du pharaon Aménophis. Quoi! pas même Hérodote, que l’antiquité nomma «le père de l’Histoire» et qui recueillit tant de faits relatifs à la vieille Egypte, visitée par lui à fond; Hérodote qui a narré les exploits de Sésostris, qui a parlé de la statue d’Aménophis, le colosse de Memnon, n’aurait pas connu la fin tragique de ce prince et l’engloutissement de son armée!… Ce silence général des historiens de ces temps lointains est au moins aussi miraculeux que le prodige lui-même.
Les Israëlites virent donc la destruction de leurs ennemis. Si l’on accepte le fait, on peut ajouter que les descendants de Jacob rirent tant et tant de l’aventure, que plusieurs en devinrent bossus. En tout cas, le chapitre 15 de l’Exode nous apprend que Marie, sœur de Moïse et d’Aaron, prit un tambour à la main, et que toutes les femmes, saisissant des tambours et des flûtes, dansèrent de joie avec elle; ce chapitre nous fait savoir aussi que Moïse improvisa illico un cantique (il ne dit pas en quelle langue) et que tout Israël le chanta d’une seule voix. Ne perdons pas de vue que chanteurs et danseuses formaient un chœur de trois millions de personnes; paroles et musique furent apprises à l’instant même. Je vous prie de vous représenter cet orphéon exécutant cette cantate. Sapristi! que ça devait être beau!…
Voilà nos Hébreux en marche dans l’Arabie Pétrée, ainsi nommée parce qu’il n’y pousse guère que des pierres, des cailloux. Le but du voyage était le pays de Canaan, toujours convoité par leurs ancêtres; pourquoi ne pas s’y établir enfin, maintenant que l’on était en nombre?… D’ailleurs, Moïse leur avait affirmé, sur la parole du Seigneur, que cette terre de Canaan était d’une fertilité étonnante. Le difficile était de là trouver; car il n’y avait aucune route, et la boussole n’était pas encore inventée, Heureusement une nuée céleste se mit à la tête du peuple juif et leur montra le chemin nuit et jour; le jour, c’était une colonne de noire fumée; la nuit, c’était une nuée de feu. Le texte sacré dit que Jéhovah en personne était dans cette nuée d’aspect variable. Cette façon d’être guidés dans un désert avait sa commodité; mais elle avait bien aussi ses désagréments. En effet, souvent les lsraëlites auraient été fort aises de se reposer; ah! bien non! la nuée piquait sa course en avant; que faire? fallait-il s’exposer à perdre un guide aussi précieux? et pas moyen de retenir une colonne de fumée par les pans de sa redingote, n’est-ce pas?… Alors, obligation absolue de continuer la route. Ce vieux farceur de Jéhovah s’amusait, c’est clair. Ami Léon XIII, ne dis pas non! Tiens, en voici la preuve: pour aller de Baal-Zéphon (Suez) à Jéricho, le divin guide n’avait qu’à remonter au nord vers la Méditerranée, en longeant la chaîne du Djebel-Rabah; puis, à obliquer à l’est, en suivant les vallées du Djebel Maghara, qui conduisent tout droit à la côte méditerranéenne; il suffisait alors de la suivre jusqu’au pays des Philistins, que l’on contournait, et l’on arrivait bien vite en Canaan par le pays des Ethiens, nation amie. Pas du tout; au lieu d’aller au nord, Jéhovah conduisit nos Hébreux vers la pointe sud de la péninsule sinaïque; exactement comme si, chargé de guider un voyageur ayant à se rendre de Paris en Belgique, on lui faisait prendre la route de Lyon-Marseille!… Ainsi, tu vois, saint-père Léon, impossible de soutenir que Sabaoth-Jéhovah-Eheïeh n’est pas un fumiste!…
Comme il faut être juste, nous reconnaîtrons que, tout en allongeant ainsi la route, papa Bon Dieu paya quelques douceurs à son peuple. Ainsi, au départ de Baal-Zéphon, après la cantate, il conduisit nos Hébreux dans la partie occidentale du désert de Shur, où ils marchèrent trois jours sans trouver une goutte d’eau. Enfin, en un endroit qui depuis fut nommé Mara, ils furent agréablement surpris par le glou-glou d’une abondante source. On se précipite pour boire; v’lan! les eaux étaient amères, mais amères!… Grimace générale des trois millions de juifs.
«Alors le peuple murmura contre Moïse, en disant: Que boirons nous? Et Moïse poussa des cria vers l’Eternel. Et le Seigneur lui montra un arbuste, dont il coupa une branche qu’il jeta dans la source; et les eaux devinrent douces. Puis, les Hébreux descendirent jusqu’à Elim, où ils trouvèrent douze fontaines d’eau et soixante-dix palmiers, sous lesquels ils campèrent, s’abritant à leur ombre et s’abreuvant aux eaux limpides.» (15:24-27)
Pour abriter une population au sein de laquelle se trouvaient six cent mille combattants, ces soixante-dix palmiers devaient être fort espacés et avoir des feuilles immensément larges. En quittant Elim, on descendit, toujours au sud; on était alors au désert de Sin, qui est situé sur le versant est des collines du littoral du golfe de Suez; cette marche au sud conduisait vers le massif du Sinaï. La nature est là très grandiose, très imposante, mais absolument sauvage. Qu’on me permette d’emprunter à Elisée Reclus sa description de ce pays d’une célébrité classique. «Les collines du littoral, à l’ouest du Djebel-et-Tyh, dit le savant géographe, sont composées d’assises crayeuses, masses blanches et régulières d’un aspect monotone, hautes de quelques centaines de mètres. Mais les premières montagnes qui appartiennent au groupe sinaïque et qui s’élèvent au sud de la chaîne bordière, du golfe de Suez à celui d’Akabah, sont formées de grès au profil bizarre et au coloris varié, qui se groupent en paysages pittoresques. Au sud, s’élèvent les granits, les gneiss et les porphyres. Uniformes par la composition de leurs roches, les monts du Sinaï ne le sont pas moins par l’aridité de leur surface; ils sont d’une nudité formidable; leur profil à vives arêtes se dessine sur le bleu du ciel avec la précision d’un trait buriné sur le cuivre. Ainsi, la beauté du Sinaï, dépourvue de tout ornement extérieur, est-elle la beauté de la roche elle-même: le rouge-brique du porphyre, le rose tendre du feldspath, les gris blancs ou sombres du gneiss et du syénite, le blanc du quartz, le vert de différents cristaux donnent aux montagnes une certaine variété, encore accrue par le bleu des lointains, les ombres noires et le jeu de la lumière brillant sur les facettes cristallines. La faible végétation qui se montre çà et là dans les ravins et sur le gneiss décomposé des pentes ajoute par le contraste à la majesté de formes et à la splendeur de coloris que présentent les escarpements nus; sur les bords des eaux temporaires dans les ouadi, quelques genêts, des acacias, des tamaris, des petits groupes de palmiers ne peuvent en rien voiler la fière simplicité du roc. Cette forte nature, si différente de celle qu’on admire dans les contrées humides de l’Europe occidentale, agit puissamment sur les esprits. Tous les voyageurs en sont saisis; les Bédouins nés au pied des montagnes du Sinaï les aiment avec passion et dépérissent de nostalgie loin de leurs rochers… Ces rochers sont en outre fort riches en gisements de turquoises… Vue de l’un des sommets, la région ressemble à une mer agitée dont les vagues s’entrecroisent sous l’influence de vents opposés et tournoyants; dans la partie la plus élevée (le Djebel-Katherin), on voit les traces d’anciens glaciers. Une rangée de montagnes s’en détache vers le nord-ouest; là est le Serbal (2,046 mètres), que la plupart des explorateurs considèrent comme le vrai Sinaï. Jadis les Arabes allaient y sacrifier des brebis et y porter des touffes d’herbes; ce que la nature leur donne de plus précieux. Entouré de ouadi inférieurs en altitude à ceux du Djebel Katherin. le Serbal se dresse à une plus grande hauteur relative, et de tout temps les Arabes y virent le géant de la Péninsule. C’est du moins le plus grandiose: au-dessus des contreforts s’élèvent des parois nues, coupées de précipices et se terminant par une crête, ingravissable en apparence, déchiquetée en aiguilles et en pyramides. On peut y monter cependant, et depuis Burckhardt plusieurs Européens en ont fait l’ascension. Par suite d’un phénomène assez rare dans le granit, il se trouve que certaines parties du Serbal sont percées de grottes naturelles: les cristaux de feldspath se sont disposés dans la roche sous forme de rayons divergents, et, se trouvant les premiers attaqués par l’action du temps, ils laissent en se désagrégeant des cavités profondes. Enfin, sur les pentes du Serbal, on a fréquemment l’occasion d’entendre les sons pénétrants qu’émettent les sables cristallins en mouvement. Un couloir de la montagne, incliné dans la direction de l’ouest et large d’environ quinze mètres, est empli de débris des parois de quartz: on nomme ce couloir le Djebel-Nakous (la montée des cloches), parce qu’on y entend, disent les Bédouins, le son des cloches d’un couvent fantôme qui se promène dans l’intérieur du Serbal. Le voyageur perçoit un son délicieux, tantôt faible, comme celui de flûtes lointaines, tantôt plus fort, comme celui d’un orgue rapproché; suivant l’ardeur du soleil, l’humidité de l’air et de la terre, la quantité de sable qui se détache, la force de la brise qui précipite ou ralentit les sons, la musique semble un soupir harmonieux ou comme la voix mugissante de la montagne.» Telle est la région où, caché dans sa colonne de nuée, Jéhovah entraînait son peuple.