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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « Non, non », poursuivit Jacques, « l’homme peut s’expatrier, mais il ne peut pas se dépatrier. Et ce patriotisme-là n’a rien de foncièrement incompatible avec notre idéal de révolutionnaires internationalistes !… Alors, je me demande s’il n’est pas imprudent de s’attaquer, comme fait Fritsch, à ces éléments qui sont essentiellement humains, qui représentent des forces. Je me demande même s’il ne serait pas nuisible d’en dépouiller l’homme de demain. » Il se tut quelques secondes, puis, sur un autre ton, indécis, comme embarrassé de scrupules : « Je le pense, et pourtant je n’ose pas l’écrire. Surtout dans un compte rendu de quelques pages. C’est tout un livre qu’il faudrait faire, pour éviter les malentendus. » Il se tut de nouveau, et, soudain : « D’ailleurs, ce livre, je ne l’écrirai pas non plus… Parce que, après tout, je ne suis sûr de rien ! Est-ce qu’on sait ? L’homme dépatrié n’est pas inconcevable. L’homme s’adapte. Peut-être finirait-il pas s’accommoder de cette mutilation… »

Vanheede se détacha de la table et fit spontanément un pas vers Jacques. Sur son visage d’aveugle errait une expression de joie angélique :

— « Il y trouvera de telles compensations ! »

Jacques sourit. C’était pour de semblables élans qu’il chérissait le petit Vanheede.

— « Maintenant, je vous laisse », dit l’albinos.

Jacques continuait à sourire. Il regarda Vanheede gagner la porte à pas sautillants, faire un petit signe d’adieu et quitter sans bruit la chambre.

Quoique rien ne l’obligeât plus à terminer son article — peut-être même à cause de cela — il se remit avec entrain au travail.

Il écrivait encore lorsqu’il entendit sonner quatre heures dans le vestibule. Meynestrel l’attendait. Il sauta du lit. À peine debout, il s’aperçût qu’il avait faim. Mais il ne pouvait prendre le temps de s’arrêter en ville. Il avait, encore, au fond d’un tiroir, deux sachets de chocolat pulvérisé qui se délayait instantanément dans l’eau chaude. Justement, sa lampe à alcool était regarnie de la veille. Tandis qu’il se lavait la figure et les mains, l’eau bouillait déjà dans la petite casserole. Il but, en se brûlant, son bol de chocolat, et partit en hâte.

III

Meynestrel habitait assez loin de la place Grenus, dans ce quartier de Carouge qu’avaient adopté beaucoup de révolutionnaires, principalement les réfugiés russes. C’était une banlieue sans caractère, au bord de l’Arve, au-delà de la plaine de Plainpalais. Des entrepreneurs qui avaient besoin d’espace, marchands de bois ou de charbon, fondeurs, carrossiers, parqueteurs, ornemanistes, y avaient installé leurs chantiers : le long des rues larges et aérées, leurs hangars alternaient avec des îlots de vieilles maisons, des jardins mutilés et des terrains à lotir.

L’immeuble où logeait le Pilote s’élevait au coin du quai Charles-Page et de la rue de Carouge, à l’entrée du Pont-Neuf : une longue bâtisse de trois étages, jaunasse, plate et sans balcons, mais qui, sous le soleil d’été, prenait des tons savoureux de crépi italien. Des nuées de mouettes passaient devant les fenêtres, et s’ébattaient sur les berges de l’Arve, dont le cours rapide mais peu profond se donnait des airs de torrent en couvrant d’écume ses rochers à fleur d’eau.

Meynestrel et Alfreda occupaient, au fond d’un couloir, un appartement de deux pièces, séparées par une étroite entrée. L’une, la moins grande, servait de cuisine ; l’autre, de chambre et de bureau.

Près de la fenêtre ensoleillée dont les persiennes étaient closes, Meynestrel, penché sur une petite table volante, travaillait en attendant l’arrivée de Jacques. D’une écriture menue, fébrile, pleine d’abréviations, il jetait sur des feuillets de papier pelure quelques brèves notes, qu’Alfreda se chargeait de déchiffrer, et qu’elle tapait ensuite, à l’aide d’une vieille machine à écrire.

Pour l’instant, le Pilote était seul. Alfreda venait de quitter la chaise où elle s’asseyait toujours, une chaise basse, placée tout contre celle de Meynestrel. Profitant d’un arrêt dans le travail de son maître, elle était allée dans la cuisine faire couler le robinet pour emplir une carafe d’eau fraîche. L’odeur acidulée d’une compote de pêches, qui mijotait à feu doux sur le gaz, flottait dans l’air chaud : ils se nourrissaient presque exclusivement de laitage, de légumes et de fruits cuits.

— « Freda ! »

Elle acheva de rincer le filtre à café qu’elle tenait à la main, le mit à égoutter, et s’essuya vivement les doigts.

— « Freda ! »

— « Oui… »

Elle se hâta de revenir vers lui, et vint se rasseoir sur la chaise basse.

— « Où étais-tu donc, petite fille ? » murmura Meynestrel en mettant la main sur la nuque brune, inclinée. La question n’appelait aucune réponse. Il l’avait posée d’une voix rêveuse, sans interrompre son travail.

Le visage levé, elle souriait. Son regard était chaud, fidèle et calme. Ses prunelles, largement dilatées, exprimaient le désir de tout voir, de tout comprendre, de tout aimer ; mais il n’y perçait jamais la moindre lueur d’insistance ni de curiosité. Elle semblait née pour contempler et pour attendre. Dès que Meynestrel se mettait, pour elle, à penser tout haut (ce qu’il faisait sans cesse), elle se tournait vers lui et semblait écouter avec ses yeux. Parfois, quand la pensée était subtile, elle approuvait d’un battement des cils. Cette présence toute proche, silencieuse et constamment attentive, c’était tout ce dont Meynestrel avait besoin : mais de cela, maintenant, il avait besoin autant que d’air pour vivre.

Elle n’avait que vingt-deux ans : elle était de quinze ans plus jeune que lui. Personne n’aurait su dire au juste comment ils s’étaient rencontrés, ni quelle sorte d’union les liait, sous les apparences de leur vie commune. Ils étaient arrivés ensemble à Genève, l’année précédente. Meynestrel était Suisse. Elle, on la savait d’origine sud-américaine, bien qu’elle ne fît guère allusion à sa famille ni à son enfance.

Meynestrel continuait à griffonner. Sa figure mince, — encore allongée par une barbe noire, taillée courte et en pointe, — se penchait en avant. Le front étroit et comme serré aux tempes, saillait dans la lumière. Sa main gauche s’attardait sur la nuque d’Alfreda. Immobile, l’échine courbée, la jeune femme se prêtait à cette caresse avec la frémissante immobilité d’une chatte.

Sans déplacer la main, Meynestrel s’arrêta d’écrire, regarda dans le vague, et secoua négativement la tête :

— « Danton disait : Nous voulons mettre dessus ce qui est en dessous, et dessous ce qui est en dessus. Ça, petite fille, c’est un mot de politicien. Ce n’est pas un mot de socialiste révolutionnaire. Louis Blanc, Proudhon, Fourier, Marx, n’auraient jamais dit ça. »

Elle tourna les yeux vers lui. Mais il ne la regardait pas. Son visage, levé maintenant vers le haut de la fenêtre où les persiennes laissaient passer un rai de soleil, restait impassible. Les traits étaient réguliers, mais étrangement dénués de vie. Le teint, sans être maladif, était grisâtre, comme si le sang, sous la peau, eût été incolore ; les lèvres, sous la moustache noire coupée ras, étaient exactement du même ton que la chair. Toute la vitalité se trouvait concentrée dans les yeux : ils étaient petits et bizarrement rapprochés ; les prunelles, très noires, occupaient toute la place libre dans la fente des paupières, laissant à peine paraître le blanc ; leur éclat avait une intensité presque insoutenable, et cependant il n’en émanait aucune chaleur. Ce regard sans nuances, uniquement lucide, et toujours tendu, semblait-il, à la limite de l’attention, n’était pas tout à fait celui d’un homme : il subjuguait et irritait ; il faisait penser au regard pénétrant, sauvage, mystérieux, de certains animaux, de certains singes.

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