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Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]

Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:

Jason Taverner est un homme comblé : toutes les semaines, 30 millions de Fans regardent son show télévisé.
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
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— Non.

Cependant, il en avait entendu parler.

— Vos penchants sexuels – ceux de chacun – sont électroniquement reliés, et aussi amplifiés jusqu’à la limite du supportable. Il y a accoutumance en raison de ce renforcement électronique. Certaines personnes sont tellement intoxiquées qu’elles ne peuvent plus s’en sortir. Toute leur existence a pour pôle ce contact téléphonique hebdomadaire. Que dis-je ? Quotidien ! On se sert de vidéophones courants. Il suffit d’une carte de crédit de sorte que la séance ne coûte rien. On reçoit la facture tous les mois et si on ne paye pas, on vous coupe la ligne.

— Il y a beaucoup de gens qui s’adonnent à cet exercice ?

— Des milliers.

— En même temps ?

Alys acquiesça.

— La plupart pratiquent le réseau depuis deux ou trois ans et cela les détruit physiquement et intellectuellement. Pour la bonne raison que la partie du cerveau où l’orgasme se produit se détériore progressivement. Mais gardez-vous de mépriser ces gens. Quelques-uns des esprits les plus fins et les plus sensibles de la Terre sont dans le coup. Pour eux, c’est une sorte de sainte communion. Toutefois, les usagers du réseau se remarquent tout de suite. Ils ont l’air de débauchés, ils sont vieux, gros et apathiques… Enfin, apathiques uniquement dans l’intervalle de leurs orgies téléphoniques, bien entendu.

— Et vous faites ça ?

Elle n’avait l’air ni débauchée, ni vieille, ni grosse, ni apathique.

— De temps en temps. Mais je ne suis jamais tombée dans l’accoutumance. Je décroche toujours quand le moment en est venu. Vous voulez essayer ?

— Non.

— Très bien, dit Alys sur un ton impassible. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Nous avons une bonne collection de disques de Rilke et de Brecht en traduction interlinéaire. L’autre jour, Felix a rapporté à la maison une version son et lumière des sept symphonies de Sibelius. Un excellent enregistrement. Pour le dîner, Emma prépare des cuisses de grenouilles. Felix adore les cuisses de grenouilles et les escargots. En général, il prend ses repas dans de bons restaurants français et basques mais aujourd’hui…

Jason l’interrompit :

— Ce qui me ferait plaisir, ce serait de savoir où je suis.

— Ne pouvez-vous pas vous contenter d’être heureux, tout simplement ?

Il se leva – avec difficulté – et la dévisagea. En silence.

20

La mescaline commençait à l’affecter furieusement. La pièce brasillait de multiples couleurs et la perspective se modifiait. Il avait l’impression que le plafond se trouvait à un million de kilomètres. Il regarda Alys et vit la chevelure de celle-ci s’animer. Comme celle de la Méduse, pensa-t-il. Il eut peur. Insouciante, Alys continuait sur sa lancée : – Felix aime tout particulièrement la cuisine basque, mais ils y mettent tellement de beurre que ça lui donne des spasmes pyloriques. Il a aussi une bonne collection de Weird Tales et il adore le baseball. Et… laissez-moi voir. (Perdue dans ses pensées, elle se tapota les lèvres tout en réfléchissant.) Il s’intéresse à l’occultisme. Est-ce que vous…

— Il y a quelque chose.

— Quoi donc ?

— Je ne peux pas bouger.

— C’est la mesca. Ne vous affolez pas.

— Je… (Il méditait ; une lourde chape pesait sur la cervelle de Jason, traversée de temps à autre d’éclairs lumineux, de visions de satori.)

— Ma collection, poursuivit Alys, se trouve à côté. Dans ce que nous appelons la bibliothèque. Ici c’est le bureau. Tous les bouquins de droit de Felix sont dans la bibliothèque. Saviez-vous qu’il n’est pas seulement général de police mais également juriste ? Et il a fait des choses pas mal, je dois le reconnaître. Voulez-vous que je vous dise ce qu’il a fait une fois ?

Jason était incapable de répondre. C’était tout juste s’il pouvait tenir debout. Inerte, il entendait les mots mais leur sens lui échappait.

— Pendant un an, il a eu la responsabilité du quart des camps de travail forcé de Terra. Il a découvert qu’en vertu d’une loi obscure datant d’une éternité, de l’époque où ces camps étaient plus des camps de mort que des camps de travail et où ils étaient bourrés de Noirs… bref, il a découvert que lesdits camps ne pouvaient statutairement fonctionner que pendant la seconde guerre civile. Et qu’il avait le pouvoir de fermer quand il le voulait tous ceux dont il estimait que la fermeture était conforme à l’intérêt général. Les Noirs et les étudiants détenus dans ces camps et habitués à l’effort physique sont terriblement forts et coriaces. Aucun rapport avec les étudiants décadents et lymphatiques qui vivent sous les campus. Felix a alors fait des recherches et il a retrouvé un autre règlement oublié. Tout camp qui ne fait pas de bénéfices doit – ou, plutôt, devait être fermé. Il a alors modifié les salaires – très faibles, naturellement – versés aux prisonniers. Tout ce qu’il avait à faire, c’était donc d’augmenter leur paye, créant ainsi un déficit sur les registres, et vlan ! Il pouvait fermer les camps.

Elle éclata de rire. Jason essaya de dire quelque chose, mais ce fut en vain. Son cerveau tournoyait comme un ballon de caoutchouc percé, qui se vide et se regonfle, ralentit, accélère, pâlit et flamboie tour à tour. Des fulgurations lui transperçaient le corps de part en part.

— Mais l’action de Felix a été surtout spectaculaire au niveau des kibboutzim étudiants installés sous les campus brûlés. Beaucoup d’entre eux connaissent une terrible pénurie de vivres. Vous savez comment ça se passe : les étudiants essayent de faire des sorties en ville pour se procurer du ravitaillement. Ils pillent et saccagent tout. Il y a beaucoup d’agents provocateurs parmi eux. Qui font de l’agitation pour fomenter des affrontements décisifs avec la police. Ce que les pols et les nats attendent en brûlant d’impatience. Vous voyez ?

— Je vois un chapeau, dit-il.

— Mais Felix s’est efforcé d’empêcher les heurts. Pour cela, il lui a fallu ravitailler les étudiants, vous voyez ?

— Un chapeau rouge. Comme vos oreilles.

— Du fait de sa position hiérarchique – il était maréchal –, il avait accès aux rapports des informateurs sur la situation de chaque kibboutz. Il connaissait ceux qui tombaient en quenouille et ceux qui marchaient bien. Son travail consistait à déterminer à partir d’une multitude de données abstraites ceux qui étaient en perte de vitesse et ceux qui tenaient le coup. Quand il avait établi la liste des kibboutzim en difficulté, il y avait une conférence au sommet au cours de laquelle on étudiait les moyens d’accélérer leur déconfiture : propagande défaitiste entretenue par des mouchards, sabotage du ravitaillement en vivres et en eau, coups de main désespérés – une fois, par exemple, à Columbia, on avait mis au point un plan visant à libérer et armer les détenus du camp Harry-Truman. En cette occasion, même Felix se prononça pour l’intervention. Toujours est-il que sa tâche consistait à déterminer la tactique à utiliser pour chaque kibboutz sous observation. À maintes et maintes reprises, il recommanda de ne pas agir. Naturellement, les durs le critiquèrent et réclamèrent sa destitution. (Alys ménagea une pause.) Il était maréchal titulaire. Vous vous rendez compte ?

— Votre rouge est fantastitionnel.

— Je sais. (Alys fit la moue.) Vous ne pourriez pas arrêter de délirer ? J’essaye de vous dire quelque chose. Felix fut limogé. De maréchal, il devint simple général de police. Parce que, quand il le pouvait, on fournissait des médicaments, des soins hygiéniques, de la nourriture, de la literie aux étudiants des kibboutzim. Exactement comme dans les camps de travail forcé placés sous sa juridiction. Maintenant, il n’est plus que général mais on le laisse tranquille. Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient faire et il a toujours un poste important.

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