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Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]

Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:

Ce jour-là, tous les humains qui avaient jamais vécu se réveillèrent, nus, sur les rives du fleuve de l’éternité. Ils étaient trente ou quarante milliards, de toutes les époques et de toutes les cultures, parlant chacun sa langue et éprouvant quelques difficultés à se faire comprendre.
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
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Burton avait vu un phonographe d’Edison à Paris en 1888. Il comprit l’allusion, mais se sentit indigné par les affirmations de Frigate. Le visage écarlate et les yeux écarquillés de Goering indiquaient clairement qu’il se sentait, lui aussi, menacé dans tout son être. Après avoir grommelé quelque chose d’incompréhensible, l’Allemand demanda :

— Expliquez-moi, je vous prie, pourquoi ces êtres supérieurs se donneraient tout ce mal pour fabriquer de simples duplicata ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, avoua Frigate en haussant les épaules.

Goering bondit soudain de son siège en pointant sur Frigate le tuyau de sa pipe :

— Vous mentez ! hurla-t-il en allemand. Vous mentez, Scheisshund !

Frigate frémit, comme s’il s’attendait à être frappé. Mais il répondit quand même :

— Je suis sûr de ne pas me tromper. Evidemment, vous n’êtes pas obligé de me croire sur parole. Je ne peux rien prouver. Et je comprends parfaitement ce que vous ressentez. Moi aussi, je sais que je suis Peter Jairus Frigate, né en 1918, mort en 2008. Mais je suis également obligé d’admettre, parce que la logique me le dicte, que je ne suis rien d’autre qu’une copie dotée des souvenirs d’un certain Frigate qui est mort à jamais. En un sens, je suis son fils. Non pas chair de sa chair, sang de son sang, mais esprit de son esprit. Je ne suis pas l’homme qui est né d’une femme, sur une Terre désormais perdue. Je suis l’enfant oblique de la science et d’une machine. A moins que…

— A moins que ? demanda Goering.

— A moins qu’il n’existe une entité attachée au corps de l’homme, une entité qui serait l’être humain. Elle contiendrait le principe de l’individu, tout ce qu’il est, et même quand le corps serait détruit, elle continuerait d’exister. De sorte que si le corps était recréé, cette entité, qui contient l’essence de l’individu, n’aurait qu’à regagner sa nouvelle enveloppe pour assurer la continuité de l’individu, qui ne serait donc pas seulement une copie.

— Pour l’amour de Dieu, Pete ! s’écria Burton. Tu ne veux pas parler de l’âme ?

Frigate hocha lentement la tête :

— Quelque chose comme ça, Dick. Quelque chose dont tous les primitifs ont su confusément reconnaître l’existence. Je suppose qu’il s’agit de l’âme, oui.

Goering éclata d’un rire tonitruant. Burton aurait bien ri aussi, mais il ne voulait pas avoir l’air d’apporter un soutien, même moral ou intellectuel, à Goering.

Quand ce dernier eut fini de rire, il déclara :

— Même ici, dans un monde qui est indubitablement le produit de la science, les tenants du surnaturel ne désarment pas. Mais assez parlé de cela. Passons à des questions plus immédiates et plus pratiques. Dites-moi si vous avez changé d’avis en ce qui concerne la proposition que je vous ai déjà faite. Etes-vous prêts à vous joindre à moi ?

Burton lui jeta un regard fulgurant :

— Je n’ai rien à faire avec un homme qui abuse honteusement des femmes. De plus, j’éprouve un grand respect pour les Israéliens. Je préfère être esclave en leur compagnie que libre auprès de vous.

Goering plissa le front et répondit d’une voix dure :

— Très bien. Je m’attendais à une réponse de ce genre. Mais j’avais espéré, un instant… Quoi qu’il en soit, je vous avouerai que j’ai en ce moment quelques difficultés avec le Romain. S’il parvient à ses fins, vous comprendrez alors à quel point j’ai été clément envers mes esclaves. Vous ignorez de quoi il est capable. Sans mon intervention, chaque soir, l’un de vous serait torturé à mort, rien que pour son plaisir.

A midi, Frigate et Burton reprirent leur travail dans les collines. Ni l’un ni l’autre, cependant, n’eut l’occasion de parler à Targoff ou aux autres esclaves, leurs tâches respectives les maintenant constamment éloignés. Ils n’osaient pas se rapprocher ouvertement de lui, car l’attention des gardes aurait été immanquablement attirée et tout le monde aurait été sévèrement puni.

Le soir, dans l’enclos, Burton raconta aux autres ce qui s’était passé.

— Il est probable que Targoff ne voudra pas croire mon histoire. Il est déjà persuadé que nous sommes des traîtres. Même s’il subsiste un doute dans son esprit, il ne voudra pas prendre de risques. Il va donc y avoir des difficultés. Il est regrettable que les choses se soient passées ainsi, car le plan d’évasion devra être annulé pour cette nuit.

Rien d’anormal ne se produisit, au début de la nuit tout au moins. Les Israéliens évitaient Frigate et Burton, qui furent dans l’impossibilité de leur glisser un mot. Puis les étoiles baignèrent l’enceinte fortifiée d’une clarté presque aussi vive que celle de la pleine lune, sur la Terre.

Les prisonniers demeurèrent à l’intérieur des huttes. Ils parlaient à voix basse, tête contre tête. Malgré leur extrême fatigue, ils ne pouvaient dormir. Les gardes avaient dû sentir la tension qui était dans l’air. Incapables de voir ou d’entendre les prisonniers, ils ne cessaient d’arpenter le chemin de ronde, en s’arrêtant de temps à autre pour échanger quelques mots et pour scruter l’enclos à la lueur des étoiles et des torches de résine.

— Targoff ne fera rien avant la pluie, dit Burton.

Puis il distribua les tours de garde. Frigate s’apprêta à prendre la première faction. Ensuite viendrait Spruce, puis Burton en troisième. Il s’étendit sur sa litière de feuilles et, ignorant le murmure des hommes et leur agitation, s’endormit aussitôt.

Il lui sembla qu’il avait eu à peine le temps de fermer les yeux quand Robert Spruce le secoua. Il se leva vivement, en bâillant et en s’étirant. Les autres étaient déjà debout. Quelques instants plus tard, le premier nuage se forma. Au bout de dix minutes, les étoiles avaient disparu. Le tonnerre grondait dans les montagnes et le premier éclair zébra le ciel opaque. A sa lueur, Burton aperçut les gardes accroupis à l’abri de l’auvent qui dépassait des tours de guet, à chaque extrémité du mur d’enceinte. Ils se protégeaient tant bien que mal de la pluie et du froid à l’aide des tissus multicolores fournis par les graals.

Burton profita d’un répit entre deux éclairs pour se glisser furtivement jusqu’à la hutte voisine. Targoff était debout devant l’entrée.

— Votre plan tient toujours ? demanda Burton en se montrant soudain.

— Je vais vous le dire, fit Targoff, dont un éclair illumina le visage déformé par la rage. Espèce de Judas !

Il fit un pas en avant. Une douzaine d’hommes sortirent aussitôt de la hutte. Burton n’attendit pas. Il attaqua le premier. Mais tout en se lançant en avant, il entendit un étrange bruit sourd qui le fit s’immobiliser pour regarder derrière lui. Un autre éclair lui révéla la forme disloquée d’un garde étalé dans l’herbe au pied du mur d’enceinte.

— Que se passe-t-il ? demanda Targoff, qui avait baissé les poings quand Burton lui avait tourné le dos.

— Attendez une seconde, dit Burton.

Il n’avait pas la moindre idée de ce qui était en train de se passer, mais estimait que n’importe quelle diversion ne pourrait jouer qu’à son avantage. Un éclair illumina la silhouette massive de Kazz au milieu du chemin de ronde. Il était en train de faire tournoyer une énorme hache de pierre en direction d’un groupe de gardes apeurés acculés à l’angle de la muraille. Nouvel éclair, et il vit des gardes étendus en travers du chemin de ronde. Obscurité. A l’éclair suivant, un nouveau garde avait été abattu et deux autres fuyaient dans des directions opposées.

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