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Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]

Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:

Ce jour-là, tous les humains qui avaient jamais vécu se réveillèrent, nus, sur les rives du fleuve de l’éternité. Ils étaient trente ou quarante milliards, de toutes les époques et de toutes les cultures, parlant chacun sa langue et éprouvant quelques difficultés à se faire comprendre.
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
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Burton se sentit rougir. Goering, après avoir tiré une bouffée de sa pipe, continua :

— Le Führer était un grand homme, mais il avait certains côtés ridicules. En particulier, son attitude envers les juifs. Moi-même, je n’étais certes pas aussi sensibilisé que lui à ce problème, mais que voulez-vous… L’Allemagne de mon époque était profondément antisémite. Il faut savoir prendre le train en marche, si l’on veut arriver quelque part dans la vie. Assez parlé de ça. Même ici, on ne peut leur échapper !

Il monologua encore quelques instants, puis posa à Frigate plusieurs questions concernant le sort de ses contemporains et l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre.

— Si vous, les Américains, vous aviez eu le moindre bon sens politique, vous auriez déclaré la guerre à la Russie aussitôt après notre capitulation. Nous aurions pu combattre ensemble les Bolcheviks ; nous les aurions écrasés.

Frigate ne répondit pas. Goering leur raconta alors plusieurs histoires « drôles » d’une obscénité extrême. Puis, sans transition, il demanda à Burton de lui donner des précisions sur l’étrange expérience qu’il avait faite juste avant sa résurrection dans la vallée.

Burton fut sidéré. Comment Goering avait-il pu entendre parler de cela ? Par Kazz, peut-être ? A moins qu’il n’y eût un informateur parmi les esclaves ?

Il raconta, sans rien dissimuler, tout ce qui s’était passé entre le moment où il avait ouvert les yeux dans cet endroit étrange où flottaient les corps inanimés et celui où le passager de la pirogue volante avait pointé sur lui le tube de métal.

— Monat, l’extra-terrestre, a une théorie intéressante, expliqua-t-il. D’après lui, la Terre n’aurait cessé d’être observée par des créatures supérieures depuis que l’homme a dépassé le stade du primate, c’est-à-dire depuis deux millions d’années au moins. Ces supercréatures auraient, d’une manière ou d’une autre, enregistré les cellules de tous les êtres humains ayant jamais existé, depuis le moment de leur conception, j’imagine, jusqu’à celui de leur mort. L’idée semble incroyable, mais elle ne l’est pas plus que la résurrection générale de toute l’humanité dans cette vallée. Les enregistrements ont peut-être été faits du vivant des enregistrés, ou encore à partir de vibrations rémanentes, après leur mort, un peu comme la lumière des étoiles qui est encore perçue, au loin, des milliers d’années après leur disparition.

Quoi qu’il en soit, Monat penche plutôt pour la première théorie. Il ne croit pas à la possibilité de remonter le passé, même d’une manière restreinte. Il pense que ces extra-terrestres avaient stocké les enregistrements, grâce à une technique qu’il est incapable d’expliquer. Il lui paraît évident que ce monde a été spécialement aménagé à notre intention. Les rives du Fleuve sont faites pour accueillir l’humanité entière. Au cours de notre long voyage, nous avons eu l’occasion de parler à des dizaines de personnes qui ont vécu aux quatre coins de cette planète. Certaines, d’après leurs descriptions, venaient de régions situées tout au nord de l’hémisphère septentrional ; d’autres, du sud de l’hémisphère austral. Partout, le paysage est le même : le Fleuve, la vallée, l’humanité grouillante et les pierres à graal. Tout indique que cette planète a été artificiellement préparée et uniformisée pour recevoir les populations de la Terre.

Les personnes que nous avons interrogées étaient toutes mortes, une ou plusieurs fois, après leur résurrection, à la suite d’un crime ou d’un accident. Elles avaient été ressuscitées, au hasard, semble-t-il, dans les régions que nous traversions. Toujours d’après Monat, nous sommes tous enregistrés en permanence. Lorsque l’un de nous meurt, sa matrice, parfaitement à jour, est placée quelque part, peut-être dans les profondeurs de la planète, dans un convertisseur énergie-matière. Le corps est reproduit exactement tel qu’il était au moment de la mort. Puis il subit, inanimé, un processus de rajeunissement et de réparation. Sans doute à l’endroit même où je me suis réveillé, la première fois. Après cela, les corps remis à neuf sont de nouveau enregistrés, puis détruits. Le stade suivant consiste à les reproduire à la surface de la planète, près des pierres à graal, grâce à un équipement dissimulé sous terre, qui utilise sans doute comme source d’énergie la chaleur du noyau planétaire. J’ignore pourquoi les gens qui meurent ici ne sont pas ressuscités au même endroit. Mais il est vrai que j’ignore aussi pourquoi nous nous sommes réveillés glabres, pourquoi la barbe des hommes ne repousse pas, pourquoi ils sont circoncis, pourquoi les femmes redeviennent vierges au moment de leur résurrection. Et pourquoi nous ressuscite-t-on ? Pour quel mystérieux dessein ? Ceux qui nous ont placés ici n’ont pas daigné se montrer pour nous expliquer pourquoi.

— Le fait est, dit Frigate, que nous ne sommes pas les personnes que nous étions sur la Terre. Nous sommes morts. Burton est mort, vous êtes mort, Hermann Goering. Je suis mort, moi aussi, et rien ne peut nous redonner la vie !

Goering aspira bruyamment sur sa pipe, contempla Frigate et déclara avec un haussement d’épaules :

— Rien ? Je me sens parfaitement en vie ! Prétendez-vous le contraire ?

— Oui, je le prétends ; en un sens. Vous êtes bien en vie, mais vous n’êtes pas le même Hermann Goering que celui qui est né au sanatorium de Marienbad, à Rosenheim, en Bavière, le 12 janvier 1893. Vous n’êtes pas le Hermann Goering qui avait pour grand-père un certain Dr Hermann Eppenstein, juif converti au christianisme. Vous n’êtes pas le Goering qui a succédé à von Richthofen après sa mort et continué à mener ses escadrilles au combat contre les Alliés, même après la fin de la guerre. Vous n’êtes pas le Reichsmarschall de l’Allemagne hitlérienne, ni le réfugié arrêté par le lieutenant Jerome N. Shapiro. Eppenstein et Shapiro ! Ha, ha ! Vous n’êtes pas non plus le Hermann Goering qui a mis fin à ses jours en avalant du cyanure de potassium pendant le procès où l’on jugeait ses crimes contre l’humanité !

Goering bourra méthodiquement sa pipe tout en déclarant doucement :

— Vous semblez savoir beaucoup de choses sur moi. Je suppose que je devrais me sentir flatté. Au moins, je n’ai pas été oublié.

— Vous l’avez été, en un sens, répliqua Frigate. La seule chose qui vous a survécu, c’est une réputation de clown sinistre, de raté et de lèche-cul.

Ces paroles surprirent Burton. Il n’aurait jamais cru l’Américain capable de se dresser ainsi contre quelqu’un qui avait sur lui pouvoir de vie et de mort. Mais peut-être Frigate espérait-il ainsi être tué plus vite.

Il était plus probable qu’il tablait sur la curiosité de Goering.

— Expliquez-vous, demanda ce dernier. Pas en ce qui concerne ma réputation. Tout homme occupant une position tant soit peu importante doit s’attendre à être méconnu et calomnié par les masses stupides. Mais dites-moi pourquoi je ne serais pas le même homme.

Frigate sourit légèrement en disant :

— Vous êtes le produit hybride de l’union d’une matrice et d’un convertisseur. Vous avez en vous les souvenirs de Goering et vos cellules sont un duplicata des siennes. Vous lui ressemblez en tout point. Vous croyez donc être Hermann Goering ; mais vous faites erreur ! Vous n’êtes qu’une vulgaire copie. L’original n’existe plus. Ses molécules ont été dispersées, absorbées par le sol et l’air, par les plantes, les animaux et les hommes, pour être ensuite rejetées sous forme d’excréments, und so weiter. Mais vous, qui êtes devant moi, vous n’êtes pas l’original. Pas plus que les sillons d’un disque qui ont capté la voix d’un chanteur ne sont capables de reproduire un homme !

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