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Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]

Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:

Ce jour-là, tous les humains qui avaient jamais vécu se réveillèrent, nus, sur les rives du fleuve de l’éternité. Ils étaient trente ou quarante milliards, de toutes les époques et de toutes les cultures, parlant chacun sa langue et éprouvant quelques difficultés à se faire comprendre.
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
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Spruce avait pâli et transpirait abondamment.

— Vous risquez de vous priver de la vie éternelle si vous faites une chose pareille, Burton. Vous régresserez sur la voie qui conduit au but final.

— De quoi parlez-vous ?

— Nous ne pouvons supporter la douleur physique, gémit Spruce en ignorant la question de Burton. Nous sommes trop sensibles.

— Allez-vous parler ? demanda Targoff d’un air menaçant.

— L’idée même d’autodestruction nous est pénible et ne doit être envisagée qu’en cas de nécessité absolue, reprit Spruce sur le même ton. Et pourtant, nous savons que la mort n’est pas définitive.

— Placez-le au-dessus du feu, dit Targoff aux deux hommes qui le maintenaient.

— Une seconde, intervint Monat. Ecoutez-moi bien, Spruce. La civilisation à laquelle j’appartenais était beaucoup plus avancée que celle de la Terre. Je suis donc le plus qualifié pour émettre quelques hypothèses scientifiques qui vous éviteront peut-être d’avoir à choisir entre la torture physique et la douleur morale de celui qui trahit sa cause. Si vous vous contentez d’approuver ou de dénier mes suppositions, votre trahison n’en sera pas une.

— Parlez, dit Spruce.

— Selon ma théorie, vous n’êtes pas un extra-terrestre. Vous venez de la Terre, mais vous appartenez à une époque largement postérieure à 2008. Vous devez être le descendant des rares personnes qui ont survécu à la catastrophe que j’ai provoquée. A en juger par le niveau de technologie nécessaire pour aménager cette planète comme vous l’avez fait, vous devez venir d’une époque très éloignée de la nôtre. Disons, au hasard, le cinquantième siècle après J.— C. ?

Spruce jeta un regard oblique en direction du feu, et répondit d’une voix étranglée :

— Ajoutez une vingtaine de siècles.

— Cette planète paraît être des dimensions de la Terre. Nous évaluons à quarante milliards, au maximum, le nombre d’humains qu’elle peut contenir. Cela est peu, comparativement à la durée de vie de l’humanité. Où sont donc les autres ? Où sont les mort-nés, les enfants morts avant cinq ans, les idiots, les demeurés, où sont ceux qui sont nés après le vingtième siècle ?

— Ils sont ailleurs, balbutia Spruce.

— Certains savants de mon peuple, poursuivit Monat, professaient une théorie selon laquelle il serait possible, un jour, de jeter un regard sur notre passé. Grosso modo, ils disaient que des émanations visuelles du passé pourraient être captées, puis enregistrées. Naturellement, cela n’a rien à voir avec le rêve chimérique du voyage dans le temps. Mais pourquoi votre civilisation n’aurait-elle pas pu accomplir ce dont nous avions théoriquement envisagé l’existence ? Supposons que vous possédiez le moyen de reproduire artificielle ment tous les êtres humains qui ont existé. Supposons que vous ayez choisi cette planète pour l’aménager en une immense réserve à notre intention. Supposons toujours. Quelque part, peut-être dans les profondeurs mêmes de cette planète, vous installez des convertisseurs énergie-matière qui puisent, par exemple, leur énergie dans la chaleur du noyau planétaire. Grâce à d’immenses banques de matrices individuelles, vous recréez tous ceux qui sont morts et vous leur faites subir un traitement biologique de réparation et de rajeunissement, restaurant les membres et les yeux perdus, etc., en profitant de l’occasion pour corriger les défauts physiques. Ensuite, vous constituez de nouveaux enregistrements de ces corps tout neufs et les conservez dans d’immenses mémoires. Puis vous détruisez ces corps sans qu’ils aient jamais vécu. Il ne vous reste plus qu’à les recréer une bonne fois à l’aide du métal conducteur. Les conduites pourraient être enterrées sous le sol. La résurrection ne demande ainsi aucun recours au surnaturel. Mais la grande question, c’est : Pourquoi faites-vous ça ?

— Si vous aviez le pouvoir de faire toutes ces choses que vous décrivez si bien, votre devoir éthique ne serait-il pas de les réaliser à tout prix ?

— C’est bien possible, mais je ferais au moins une sélection parmi ceux que je ressusciterais.

— Et si vos critères n’étaient pas les mêmes que ceux des autres ? Vous croyez-vous assez bon et assez sage pour juger ? Qui êtes-vous donc, pour vous hausser à l’égal de Dieu ? Non ; tout le monde doit avoir une seconde chance, quelle que soit la stupidité, la bassesse ou la mesquinerie dont il a fait preuve au cours de sa vie. C’est à chacun de se déterminer selon…

Spruce s’interrompit subitement, comme s’il regrettait d’en avoir trop dit.

— En route, reprit Monat, je suppose que vous profitez de l’opération pour étudier l’humanité telle qu’elle a existé depuis le commencement. Vous devez recenser les langages que l’homme a parlés, les mœurs, les doctrines philosophiques, les biographies des grands hommes. Pour accomplir cela, vous avez besoin d’observateurs, déguisés en ressuscités, qui puissent se mêler aux autres pour les étudier sans éveiller l’attention. Combien de temps ces recherches dureront-elles ? Mille ans ? Deux mille ? Dix ? Un million ? Et quel sort nous attend ensuite ? Sommes-nous ici pour l’éternité ?

— Vous resterez ici aussi longtemps qu’il faudra pour vous réhabiliter ! hurla Spruce. Ensuite, vous serez…

Il serra obstinément les lèvres, leur jeta un regard de colère et murmura d’une voix lasse :

— A votre contact, même les plus aguerris d’entre nous finissent par vous ressembler. Nous-mêmes, nous devrons être réhabilités. Déjà, je me sens impur…

— Mettez-le au-dessus du feu ! dit Targoff. Nous voulons toute la vérité !

— Jamais ! s’écria Spruce. Il y a longtemps que j’aurais dû faire ça. Qui sait ce que…

Il s’écroula à terre. Son visage prit une couleur cyanosée. Le Dr Steinborg, qui faisait partie du Conseil, l’examina aussitôt, mais sa mort ne faisait de doute pour personne.

— Occupez-vous de lui tout de suite, docteur, demanda Targoff. Faites son autopsie. Nous attendrons vos conclusions ici.

— Avec des couteaux de pierre, sans microscope et sans produits chimiques, quelles sortes de conclusions voudriez-vous que je vous fournisse ? demanda Steinborg. Mais je vous promets de faire de mon mieux.

Il sortit et deux gardes vinrent aussitôt enlever le corps. Burton prit la parole :

— Nous avons tout de même récolté quelques renseignements, grâce à Monat. Si Spruce avait refusé de parler, nous n’aurions pas pu continuer longtemps à bluffer.

— Tu veux dire que vous n’aviez pas vraiment l’intention de le torturer ? demanda Frigate. Je l’espérais un peu, à vrai dire. Si vous aviez fait une chose pareille, je serais parti d’ici et je n’aurais plus jamais accepté de revoir aucun d’entre vous.

— Nous voulions seulement lui faire peur, dit Ruach. Si nous l’avions torturé, c’est lui qui aurait eu raison. Nous aurions été pires que Goering. Mais nous aurions peut-être essayé d’autres moyens de persuasion. L’hypnotisme, par exemple. Burton, Monat et Steinborg étaient experts en ce domaine.

— L’ennui, c’est que nous n’avons aucun moyen de savoir s’il nous a dit la vérité ou pas, commenta Targoff. Après tout, c’était trop facile pour lui. Monat a fait une série de suppositions plus ou moins gratuites. L’occasion était trop bonne de nous lancer sur une fausse piste, si elles ne correspondaient pas à la réalité. Ce qui fait que nous ne sommes pas tellement plus avancés qu’avant.

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