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Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]

Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:

Ce jour-là, tous les humains qui avaient jamais vécu se réveillèrent, nus, sur les rives du fleuve de l’éternité. Ils étaient trente ou quarante milliards, de toutes les époques et de toutes les cultures, parlant chacun sa langue et éprouvant quelques difficultés à se faire comprendre.
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
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Frigate avait d’affreuses blessures à la tête et à l’épaule. Cependant, il ne saignait plus comme avant et avait retrouvé une partie de ses couleurs.

— Nous voilà donc devenus esclaves, dit-il. Je serais curieux de savoir ce que tu en penses, Dick, toi qui as tant parlé de cette institution. Quel effet cela te fait-il d’être de ce côté de la barrière ?

— Je me suis intéressé uniquement à la forme orientale de l’esclavage. Ici, ces pauvres types n’ont aucune chance de regagner leur liberté. Entre le maître et l’esclave, il n’y a d’autre sentiment que la haine. En Orient, c’était différent. Cela dit, comme toutes les autres institutions humaines, celle-là aussi avait ses défauts.

— Je n’ai jamais rencontré de type aussi têtu que toi. Tu as vu que la moitié des esclaves qui sont ici sont des juifs ? Quelle ironie ! Ils viennent pour la plupart de la deuxième moitié du vingtième siècle, où ils vivaient dans l’Etat d’Israël. D’après cette fille qui est là-bas, Goering aurait fait naître l’esclavage des graals en suscitant d’abord un vaste courant d’antisémitisme dans la région. En fait, il devait exister déjà à l’état latent parmi les populations concernées. Mais quand il s’est emparé du pouvoir avec l’aide de Tullus, il a réduit en esclavage une grande partie de ses anciens partisans !

Frigate soupira. Il se massa l’épaule en grimaçant.

— Le plus drôle dans tout ça, reprit-il, c’est que Goering n’est pas, relativement parlant, bien sûr, un authentique antisémite. Il est intervenu personnellement auprès d’Himmler et d’autres pour tenter de sauver des juifs. Mais il a un défaut encore pire que le racisme. C’est un opportuniste. L’antisémitisme a balayé l’Allemagne comme un raz de marée. Pour arriver où que ce soit, il était nécessaire de chevaucher la vague. Goering l’a fait là-bas comme il est en train de le faire ici. Des antisémites authentiques comme Goebbels ou Frank croyaient dans les principes qu’ils professaient. Des principes mauvais et haïssables, certes, mais des principes tout de même. Tandis que ce bouffi à la va-comme-je-te-pousse ne s’est jamais soucié des juifs, ni d’une manière ni d’une autre. Tout ce qu’il voulait, c’était se servir d’eux.

— Tout ça, c’est très joli, dit Burton, mais qu’est-ce que ça a à voir avec moi ? Ah, oui ! Je vois ! Quand tu fais cette tête-là, c’est que tu es prêt à me sermonner.

— Dick, permets-moi de te dire que je t’admire comme j’ai rarement admiré d’autres hommes. J’ai autant d’estime et d’affection pour toi qu’un homme peut en éprouver. Je suis aussi ravi d’avoir eu l’extraordinaire bonne fortune de tomber sur toi que l’aurait été, disons, Plutarque, s’il avait connu Alcibiade ou Thésée. Mais je ne suis pas aveugle. Je connais tes points faibles, qui sont nombreux, et je les déplore.

— Lequel est-ce, cette fois-ci ? demanda Burton.

— Ce livre. Le Juif, le Gitan et l’Islam. Comment as-tu pu l’écrire ? Un recueil haineux d’insanités sanglantes, de superstitions grotesques et de contes de bonnes femmes à dormir debout. Des crimes rituels, ah, oui ! Vraiment !

— J’étais sous le coup de la colère. Je venais d’être injustement traité à Damas. On m’avait expulsé du consulat à cause des honteuses calomnies que répandaient mes ennemis, au nombre desquels…

— Ce n’était pas une excuse pour écrire des mensonges sur tout un groupe…

— Des mensonges ! Tout ce que j’ai écrit est vrai !

— Tu l’as peut-être cru. Mais je viens d’une époque où nous savions la vérité de façon certaine. D’ailleurs, même à la tienne, personne de sensé ne pouvait ajouter foi à ces inepties.

— Les faits sont pourtant là. La vérité, c’est que les usuriers juifs de Damas pratiquaient des taux d’intérêt exorbitants, allant jusqu’à mille pour cent. La vérité, c’est qu’ils ne rançonnaient pas seulement ainsi les pauvres d’origine chrétienne ou musulmane, mais aussi ceux de leur race. La vérité, c’est que lorsque mes ennemis, en Angleterre, m’ont accusé d’antisémitisme, beaucoup de juifs de Damas ont pris ma défense. N’est-ce pas moi qui ai solennellement protesté auprès des Turcs quand ils ont vendu la synagogue des juifs damascènes à l’évêque orthodoxe grec, pour qu’il la transforme en église ? N’ai-je pas réuni moi-même dix-huit musulmans qui sont venus témoigner en faveur des juifs ? N’ai-je pas protégé des Druzes les missionnaires chrétiens ? Qui donc a prévenu ces mêmes Druzes que ce gros Turc plein de graisse, Rachid Pacha, voulait les inciter à se révolter afin de mieux pouvoir les massacrer ensuite ? Sais-tu que, lorsque j’ai été rappelé de mes fonctions consulaires, à cause des mensonges des prêtres et des missionnaires chrétiens, de Rachid Pacha et des usuriers juifs, des milliers de chrétiens, juifs et musulmans sont venus m’apporter leur soutien, bien qu’il fût déjà trop tard à ce moment-là ? Sais-tu aussi que je n’ai à répondre de mes actions ni devant toi ni devant personne ?

C’était bien de Frigate, de mettre sur le tapis un sujet de conversation aussi déplacé en de pareilles circonstances. Peut-être l’Américain voulait-il éviter d’avoir à se blâmer lui-même en détournant sur lui sa rage et ses angoisses. Peut-être avait-il vraiment l’impression que son héros lui avait failli.

Lev Ruach était assis à côté d’eux sans rien dire, la tête entre les mains. Il se tourna soudain vers Burton et déclara d’une voix emphatique :

— Je te souhaite la bienvenue dans ce camp de concentration, Richard. Je suppose que c’est ta première expérience. Pour moi, c’est une vieille histoire. Je la connais par cœur depuis le début. J’ai été déporté dans un camp nazi, et j’en ai réchappé. J’ai séjourné dans un camp russe, et j’en ai réchappé. En Israël, j’ai été capturé par des Arabes, et j’en ai réchappé. Peut-être que je sortirai d’ici aussi, mais pour aller où ? Dans un autre camp ? Ils semblent n’avoir pas de fin. Les hommes ne cessent de les construire pour y jeter cet éternel prisonnier, le juif, ou un de ses nombreux substituts. Même ici, où nous avions pris un nouveau départ, où toutes les religions, tous les préjugés, auraient dû être fracassés sur l’enclume de la Résurrection, bien peu de choses ont changé.

— Tais-toi donc un peu, dit un homme qui venait de s’asseoir à côté de Ruach.

Il avait des cheveux roux si bouclés qu’on eût dit qu’ils étaient crépus, des yeux bleu clair et un visage dont les traits auraient été harmonieux n’eût été son nez cassé. Il mesurait un mètre quatre-vingts et avait un corps de lutteur.

— Je m’appelle Dov Targoff, poursuivit-il avec l’accent d’Oxford. Ex-commandant de la Marine israélienne. Ne faites surtout pas attention aux propos de cet homme. C’est un juif de l’ancienne génération, un pessimiste, un de ces types qui ne savent que se lamenter devant le Mur au lieu de se battre comme des hommes.

Ruach se dressa d’un bond, indigné :

— Ecoutez-moi ce sabra insolent ! Je me suis battu, moi aussi ! J’ai tué ! Je n’ai pas l’habitude de pleurnicher ! Que fais-tu donc de plus que moi, guerrier à la manque ? N’es-tu pas un esclave comme nous tous ici ?

— C’est l’éternelle histoire, commenta une femme qui écoutait aussi la conversation. (Elle était grande et brune. Si son corps n’avait pas été aussi décharné, elle aurait sans doute été très belle…) C’est l’éternelle histoire, répéta-t-elle. Nous nous battons entre nous pendant que l’ennemi conquiert. Nous nous battions ainsi quand Titus assiégeait Jérusalem. Nous avons massacré plus de nos frères que de Romains. De même que…

Les deux hommes la prirent violemment à partie. Une discussion animée s’ensuivit, à laquelle un garde mit fin en distribuant quelques coups de bâton.

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