Psychopathologie de la vie quotidienne
- Автор: Фрейд Зигмунд
- Год: 22
- Язык: французский
- Жанр: Психология
Электронная книга - «Psychopathologie de la vie quotidienne». Краткое содержание книги:
Cette manière de voir, d'après laquelle les souvenirs succombent particulièrement facilement à l'oubli motivé, mériterait d'être étendue à beaucoup d'autres domaines dans lesquels on n'en tient pas encore suffisamment compte, sans parler des cas où elle n'est pas du tout prise en considération. C'est ainsi qu'à mon avis on n'y attache pas encore l'importance qu'elle mérite dans l'utilisation des témoignages en justice [63] et qu'on attribue aux témoignages faits sous la foi du serment une action trop purificatrice sur le jeu des forces psychiques du témoin. Tout le monde admet qu'en ce qui concerne les traditions et l'histoire légendaire d'un peuple, il faut tenir compte, si l'on veut bien les comprendre, d'un motif semblable, c'est-à-dire le désir de faire disparaître du souvenir du peuple tout ce qui blesse ou choque son sentiment national. Une étude plus approfondie permettra peut-être un jour d'établir une analogie complète entre la manière dont se forment les traditions populaires et celle dont se forment les souvenirs d'enfance de l'individu. Le grand Darwin, qui a très bien compris que l'oubli ne constitue le plus souvent qu'une réaction contre le sentiment pénible ou désagréable lié à certains souvenirs, a tiré de cette conception ce qu'il a appelé la «règle d'or» de la probité scientifique [64].
De même que l'oubli de noms, l'oubli d'impressions peut s'accompagner de faux souvenirs qui, dans les cas où le sujet les considère comme des expressions de la vérité, sont désignés sous le nom d'illusions de la mémoire. Ces illusions de la mémoire, de nature pathologique – et dans la paranoïa elles jouent précisément le rôle d'un élément constitutif de la folie – ont provoqué une littérature dans laquelle je ne trouve aucune allusion à une motivation quelconque. Comme cette question ressortit également à la psychologie des névroses, je n'ai pas à m'en occuper ici. Je citerai, en revanche, un exemple singulier et personnel d'illusion de la mémoire; on y reconnaît très nettement et sa motivation par des matériaux inconscients refoulés et la manière dont elle se rattache à ces matériaux.
Alors que j'écrivais les derniers chapitres de mon livre sur la Science des rêves, je me trouvais en villégiature, sans avoir à ma disposition ni bibliothèques, ni livres de référence, de sorte que j'ai été obligé, sous la réserve de corrections ultérieures, d'écrire de mémoire beaucoup de citations et de références. En écrivant le chapitre sur les «rêves éveillés», je me suis souvenu de l'excellente figure du pauvre comptable, de ce personnage du Nabab, auquel Alphonse Daudet attribue des traits qui peuvent bien avoir un caractère autobiographique. Je croyais me souvenir très nettement de l'un des rêves que cet homme (qui, d'après mes souvenirs, devait s'appeler M. Jocelyn) forgeait au cours de ses promenades à travers les rues de Paris et je commençai à le reproduire de mémoire. Or, comme M. Jocelyn se jette à la tête d'un cheval emballé pour l'arrêter, la portière de la voiture s'ouvre, un haut personnage descend du coupé, serre la main de M. Jocelyn et lui dit: «Vous êtes mon sauveur, je vous dois la vie. Que puis-je pour vous?»
Les quelques inexactitudes que j'ai pu commettre en reproduisant ce rêve seront faciles à corriger, pensais-je, quand je serai rentré à la maison et que j'aurai le livre sous la main. Mais lorsque, rentré de vacances, je me suis mis à feuilleter le Nabab, pour confronter le texte avec mon manuscrit, je fus tout honteux et étonné de n'y rien trouver qui ressemblât à la rêverie que j'avais attribuée à M. Jocelyn et même de constater que le pauvre comptable s'appelait, non M. Jocelyn, mais M. Joyeuse. Cette deuxième erreur m'a fourni aussitôt la clef pour l'explication de la première, c'est-à-dire de l'illusion de la mémoire. Joyeux (dont le nom Joyeuse représente la forme féminine): telle est la traduction française de mon propre nom (Freud). Mais d'où provenait la rêverie que j'avais faussement attribuée à Daudet? Elle ne pouvait être que mon produit personnel, un rêve éveillé que j'ai fait moi-même et qui n'a pas pénétré dans ma conscience ou qui, si jamais j'en ai eu conscience, a été depuis complètement oublié. Il est possible que j'aie fait ce rêve à Paris même, au cours d'une de mes nombreuses promenades tristes et solitaires, alors que j'avais tant besoin d'aide et de protection, avant que le maître Charcot m'eût introduit dans son cercle. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer l'auteur du Nabab dans la maison de Charcot. Ce qui me contrariait seulement dans cette affaire, c'est qu'il n'y a rien qui me répugne autant que la situation d'un protégé. Ce qu'on en voit dans notre pays est fait pour vous ôter toute envie de chercher des protections, et mon caractère ne s'accommoderait d'ailleurs pas de l'attitude que comportent les obligations d'un protégé. J'ai toujours tendu tous mes efforts à être libre et indépendant, un homme qui ne doive rien à autrui. Et c'est moi qui devais me rendre coupable d'un rêve pareil (qui n'a d'ailleurs jamais reçu même un commencement de réalisation!). Ce cas fournit encore un excellent exemple de la manière dont nos rapports avec notre propre moi (rapports réprimés à l'état normal, mais se manifestant victorieusement dans la paranoïa) nous troublent et embrouillent notre considération objective des choses.
Un autre cas d'illusion de la mémoire, qui se laisse, lui aussi, expliquer d'une façon satisfaisante, se rapproche de la «fausse reconnaissance» dont nous nous occuperons plus tard. Le voici: Je raconte à l'un de mes malades, homme ambitieux et très doué, qu'un jeune étudiant vient de s'affirmer comme un des mes élèves par un intéressant travail intitulé: L'artiste. Essai d'une psychologie sexuelle. Lorsque ce travail eut paru en librairie quinze mois plus tard, mon malade m'affirma qu'il se souvenait avoir déjà lu quelque part (dans un catalogue de librairie peut-être) l'annonce de ce travail, avant même que je lui en aie parlé la première fois (peut-être un mois, peut-être six mois avant cette époque). Il aurait alors déjà pensé à cette notice et constaté, en outre, que l'auteur a modifié le titre de son travail, qui s'intitule maintenant Contribution à une psychologie sexuelle, au lieu de Essai d'une psychologie sexuelle. M'étant renseigné auprès de l'auteur et ayant comparé toutes les dates, j'ai bien été obligé de conclure que mon malade voulait se rappeler une chose impossible. Aucune notice annonçant ce travail n'avait paru avant son impression; en tous cas, il n'en a été question nulle part quinze mois à l'avance. J'allais renoncer à l'interprétation de cette illusion de la mémoire, lorsque le malade vint me faire part d'une autre illusion du même genre. Il croyait avoir aperçu tout récemment, dans la vitrine d'une librairie, un ouvrage sur l'Agoraphobie qu'il voulait acheter, mais qu'il ne trouvait dans aucun catalogue. Je pus alors lui expliquer pourquoi ses recherches devaient rester vaines. L'ouvrage sur l'Agoraphobie était né dans son imagination, à titre de projet inconscient, et c'est lui-même qui devait l'écrire. Son ambition de rivaliser avec le jeune homme dont j'ai parlé plus haut et d'écrire un travail scientifique susceptible de l'introduire dans le cercle de mes élèves, l'avait conduit à la première comme à la seconde de ces illusions de la mémoire. Il se rappela alors que la notice de librairie qui l'avait conduit à cette erreur se rapportait à un ouvrage intitulé: «Genèse, loi de la reproduction.» Quant à la modification du titre dont il avait parlé, c'est moi qui lui en avais suggéré l'idée, car je me suis rappelé avoir commis une inexactitude dans l'intitulé du travail de mon élève: j'ai dit notamment Essai, au lieu de Contribution.