Mondo et autres histoires
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 27
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Mondo et autres histoires». Краткое содержание книги:
Petite Croix ne bouge pas la tête, ni le buste. Elle ôte ses mains de la terre sèche, et elle les tend devant elle, les paumes tournées vers l'extérieur. C'est comme cela qu'il faut faire; elle sent alors la chaleur qui passe sur le bout de ses doigts, comme une caresse qui va et vient. La lumière crépite sur ses cheveux épais, sur les poils de la couverture, sur ses cils. La peau de la lumière est douce et frissonne, en faisant glisser son dos et son ventre immenses sur les paumes ouvertes de la petite fille.
C'est toujours comme cela, au début, avec la lumière qui tourne autour d'elle, et qui se frotte contre les paumes de ses mains comme les chevaux du vieux Bahti. Mais ces chevaux-là sont encore plus grands et plus doux, et ils viennent tout de suite vers elle comme si elle était leur maîtresse.
Ils viennent du fond du ciel, ils ont bondi d'une montagne à l'autre, ils ont bondi par-dessus les gran des villes, par-dessus les rivières, sans faire de bruit, juste avec le froissement soyeux de leur poil ras.
Petite Croix aime bien quand ils arrivent. Ils ne sont venus que pour elle, pour répondre à sa question peut-être, parce qu'elle est la seule à les comprendre, la seule qui les aime. Les autres gens ont peur, et leur font peur, et c'est pour cela qu'ils ne voient jamais les chevaux du bleu. Petite Croix les appelle; elle leur parle doucement, à voix basse, en chantant un peu, parce que les chevaux de la lumière sont comme les chevaux de la terre, ils aiment les voix douces et les chansons.
Elle dit «petits chevaux» pour leur plaire, parce qu'ils n'aimeraient sûrement pas savoir qu'ils sont énormes.
C'est comme cela au début. Ensuite, viennent les nuages. Les nuages ne sont pas comme la lumière. Ils ne caressent pas leur dos et leur ventre contre les paumes des mains, car ils sont si fragiles et légers qu'ils risqueraient de perdre leur fourrure et de s'en aller en filoselle comme les fleurs du cotonnier.
Petite Croix les connaît bien. Elle sait que les nuages n'aiment pas trop ce qui peut les dissoudre et les faire fondre, alors elle retient son souffle, et elle respire à petits coups, comme les chiens qui ont couru long- temps. Cela fait froid dans sa gorge et ses poumons, et elle se sent devenir faible et légère, elle aussi, comme les nuages. Alors les nuages peuvent arriver.
Ils sont d'abord loin au-dessus de la terre, ils s'étirent et s'amoncellent, changent de forme, passent et repassent devant le soleil et leur ombre glisse sur la terre dure et sur le visage de Petite Croix comme le souffle d'un éventail.
Sur la peau presque noire de ses joues, de son front, sur ses paupières, sur ses mains, les ombres glissent, éteignent la lumière, font des taches froides, des taches vides. C est cela, le blanc, la couleur des nuages. Le vieux Bahti et le maître d'école Jasper l'ont dit à Petite Croix: le blanc est la couleur de la neige, la couleur du sel, des nuages, et du vent du nord. C'est la couleur des os et des dents aussi. La neige est froide et fond dans la main, le vent est froid et personne ne peut le saisir. Le sel brûle les lèvres, les os sont morts, et les dents sont comme des pierres dans la bouche. Mais c'est parce que le blanc est la couleur du vide, car il n'y a rien après le blanc, rien qui reste.
Les nuages sont comme cela. Ils sont tellement loin, ils viennent de si loin, du centre du bleu, froids comme le vent, légers comme la neige, et fragiles; ils ne font pas de bruit quand ils arrivent, ils sont tout à fait silencieux comme les morts, plus silencieux que les enfants qui marchent pieds nus dans les rochers, autour du village.
Mais ils aiment venir voir Petite Croix, ils n'ont pas peur d'elle. Ils se gonflent maintenant autour d'elle, devant la falaise abrupte. Ils savent que Petite Croix est une personne du silence. Ils savent qu'elle ne leur fera pas de mal. Les nuages sont gonflés et ils passent près d'elle, ils l'entourent, et elle sent la fraîcheur douce de leur fourrure, les millions de gouttelettes qui humectent la peau de son visage et ses lèvres comme la rosée de la nuit, elle entend le bruit très suave qui flotte autour d'elle, et elle chante encore un peu, pour eux,
Elle dit aussi «petits nuages» mais elle sait bien qu'ils sont très très grands, parce que leur fourrure fraîche la recouvre longtemps, cache la chaleur du soleil si longtemps qu'elle frissonne.
Elle bouge lentement quand les nuages sont sur elle, pour ne pas les effrayer. Les gens d'ici ne savent pas bien parler aux nuages. Ils font trop de bruit, trop de gestes, et les nuages restent haut dans le ciel. Petite Croix lève lentement les mains jusqu'à son visage, et elle appuie les paumes sur ses joues.
Puis les nuages s'écartent. Ils vont ailleurs, là où ils ont affaire, plus loin que les remparts des mesas, plus loin que les villes. Ils vont jusqu'à la mer, là où tout est toujours bleu, pour faire pleuvoir leur eau, parce que c'est cela qu'ils aiment le mieux au monde: la pluie sur l'étendue bleue de la mer. La mer, a dit le vieux Bahti, c'est l'endroit le plus beau du monde, l'endroit où tout est vraiment bleu. Il y a toutes sortes de bleus dans la mer, dit le vieux Bahti. Comment peut-il y avoir plusieurs sortes de bleus, a demandé Petite Croix. C'est comme cela pourtant, il y a plusieurs bleus, c'est comme l'eau qu'on boit, qui emplit la bouche et coule dans le ventre, tantôt froide, tantôt chaude.
Petite Croix attend encore, les autres personnes qui doivent venir. Elle attend l'odeur de l'herbe, l'odeur du feu, la poussière d'or qui danse sur elle-même en tournant sur une seule jambe, l'oiseau qui croasse une seule fois en frôlant son visage du bout de son aile. Ils viennent toujours, quand elle est là. Ils n'ont pas peur d'elle. Ils écoutent sa question, toujours, à propos du ciel et de sa couleur, et ils passent si près d'elle qu'elle sent l'air qui bouge sur ses cils et dans ses cheveux.
Puis les abeilles sont venues. Elles sont parties tôt de chez elles, des ruches tout en bas de la vallée. Elles ont visité toutes les fleurs sauvages, dans les champs, entre les amas de roche. Elles connaissent bien les fleurs, et elles portent la poudre des fleurs dans leurs pattes, qui pendillent sous le poids.
Petite Croix les entend venir, toujours à la même heure, quand le soleil est très haut au-dessus de la terre dure. Elle les entend de tous les côtés à la fois, car elles sortent du bleu du ciel. Alors Petite Croix fouille dans les poches de sa veste, et elle sort les grains de sucre. Les abeilles vibrent dans l'air, leur chant aigu traverse le ciel, rebondit sur les rochers, frôle les oreilles et les joues de Petite Croix.
Chaque jour, à la même heure, elles viennent. Elles savent que Petite Croix les attend, et elles l'aiment bien aussi. Elles arrivent par dizaines, de tous les côtés, en faisant leur musique dans la lumière jaune. Elles se posent sur les mains ouvertes de Petite Croix, et elles mangent la poudre de sucre très goulûment. Puis sur son visage, sur ses joues, sur sa bouche, elles se promènent, elles marchent très doucement et leurs pattes légères chatouillent sa peau et la font rire. Mais Petite Croix ne rit pas trop fort, pour ne pas leur faire peur. Les abeilles vibrent sur ses cheveux noirs, près de ses oreilles, et ça fait un chant monotone qui parle des fleurs et des plantes, de toutes les fleurs et de toutes les plantes qu'elles ont visitées ce matin. «Ecoute-nous», disent les abeilles, «nous avons vu beaucoup de fleurs, dans la vallée, nous sommes allées jusqu'au bout de la vallée sans nous arrêter, parce que le vent nous portait, puis nous sommes revenues, d'une fleur à l'autre.» «Qu'est-ce que vous avez vu?» demande Petite Croix. «Nous avons vu la fleur jaune du tournesol, la fleur rouge du chardon, la fleur de l'ocotillo qui ressemble à un serpent à tête rouge. Nous avons vu la grande fleur mauve du cactus pitaya, la fleur en dentelle des carottes sauvages, la fleur pâle du laurier. Nous avons vu la fleur empoisonnée du senecio, la fleur bouclée de l'indigo, la fleur légère de la sauge rouge.» «Et quoi d'autre?» «Nous avons volé jusqu'aux fleurs lointaines, celle qui brille sur le phlox sauvage, la dévoreuse d'abeilles, nous avons vu l'étoile rouge du silène mexicain, la roue de feu, la fleur de lait. Nous avons volé au-dessus de l'agarita, nous avons bu longuement le nectar de la mille-feuilles, et l'eau de la menthecitron. Nous avons même été sur la plus belle fleur du monde, celle qui jaillit très haut sur les feuilles en lame de sabre du yucca, et qui est aussi blanche que la neige. Toutes ces fleurs sont pour toi, Petite Croix, nous te les apportons pour te remercier.»