Mondo et autres histoires
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 27
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Mondo et autres histoires». Краткое содержание книги:
Ainsi parlent les abeilles, et bien d'autres choses encore. Elles parlent du sable rouge et gris qui brille au soleil, des gouttes d'eau qui s'arrêtent, prisonnières du duvet de l'euphorbe, ou bien en équilibre sur les aiguilles de l'agave. Elles parlent du vent qui souffle au ras du sol et couche les herbes. Elles parlent du soleil qui monte dans le ciel, puis qui redescend, et des étoiles qui percent la nuit.
Elles ne parlent pas la langue des hommes, mais Petite Croix comprend ce qu'elles disent, et les vibrations aiguës de leurs milliers d'ailes font apparaître des taches et des étoiles et des fleurs sur ses rétines. Les abeilles savent tant de choses! Petite Croix ouvre bien les mains pour qu'elles puissent manger les derniers grains de sucre, et elle leur chante aussi une chanson, en ouvrant à peine les lèvres, et sa voix ressemble alors au bourdonnement des insectes:
Il y a encore du silence, longtemps de silence, quand les abeilles sont parties.
Le vent froid souffle sur le visage de Petite Croix, et elle tourne un peu la tête pour respirer. Ses mains sont jointes sur son ventre sous la couverture, et elle reste immobile, en angle bien droit avec la terre dure. Qui va venir maintenant? Le soleil est haut dans le ciel bleu, il marque des ombres sur le visage de la petite fille, sous son nez, sous les arcades sourcilières.
Petite Croix pense au soldat qui est sûrement en marche pour venir, à présent. Il doit marcher le long de l'étroit sentier qui gravit le promontoire jusqu'au vieux village abandonné. Petite Croix écoute, mais elle n'entend pas les bruits de ses pas. D'ailleurs les chiens n'ont pas aboyé. Ils dorment encore dans de vieux coins de murs, le nez dans la poussière.
Le vent siffle et gémit sur les pierres, sur la terre dure. Ce sont de longs animaux rapides, des animaux au long nez et aux oreilles petites qui bondissent dans la poussière en faisant un bruit léger. Petite Croix connaît bien les animaux. Ils sortent de leurs tanières, à l'autre bout de la vallée, et ils courent, ils galopent, ils s'amusent à sauter par-dessus les torrents, les ravins, les crevasses. De temps en temps, ils s'arrêtent, haletants, et la lumière brille sur leur pelage doré. Puis ils recommencent leurs bonds dans le ciel, leur chasse insensée, ils frôlent Petite Croix, ils bousculent ses cheveux et ses vêtements, leurs queues fouettent l'air en sifflant. Petite Croix tend les bras, pour essayer de les arrêter, pour les attraper par leur queue.
«Arrêtez! Arrêtez-vous! Vous allez trop vite! Arrêtez-vous!»
Mais les animaux ne l'écoutent pas. Ils s'amusent à bondir tout près d'elle, à se glisser entre ses bras, ils soufflent leur haleine sur son visage. Ils se moquent d'elle. Si elle pouvait en attraper un, rien qu'un, elle ne le lâcherait plus. Elle sait bien ce qu'elle ferait. Elle sauterait sur son dos, comme sur un cheval, elle serrerait très fort ses bras autour de son cou, et waoh yap! d'un seul bond l'animal l'emporterait jusqu'au milieu du ciel. Elle volerait, elle courrait avec lui, si vite que personne ne pourrait la voir. Elle irait haut par-dessus les vallées et les montagnes, par-dessus les villes, jusqu'à la mer même, elle irait tout le temps dans le bleu du ciel. Ou bien elle glisserait au ras de la terre, dans les branches des arbres et sur l'herbe en faisant son bruit très doux comme l'eau qui coule. Ce serait bien.
Mais Petite Croix ne peut jamais saisir un animal. Elle sent la peau fluide qui glisse entre ses doigts, qui tourbillonne dans ses vêtements et ses cheveux. Parfois les animaux sont très lents et froids comme les serpents.
Il n'y a personne en haut du promontoire. Les enfants du village ne viennent plus ici, sauf de temps en temps, pour chasser les couleuvres. Un jour, ils sont venus sans que Petite Croix les entende. L'un d'eux a dit: «On t'a apporté un cadeau.» «Qu'est-ce que c'est?» a demandé Petite Croix. «Ouvre tes mains, tu vas savoir», a dit l'enfant. Petite Croix a ouvert les mains, et quand l'enfant a déposé la couleuvre dans ses mains, elle a tressailli, mais elle n'a pas crié. Elle a frissonné de la tête aux pieds. Les enfants ont ri, mais Petite Croix a laissé simplement le serpent glisser par terre, sans rien dire, puis elle a caché ses mains sous sa couverture.
Maintenant, ils sont ses amis, tous ceux qui glissent sans faire de bruit sur la terre dure, ceux aux longs corps froids comme l'eau, les serpents, les orvets, les lézards. Petite Croix sait leur parler. Elle les appelle doucement, en sifflant entre ses dents, et ils viennent vers elle. Elle ne les entend pas venir, mais elle sait qu'ils s'approchent, par reptations, d'une faille à l'autre, d'un caillou à l'autre, et ils dressent leur tête pour mieux entendre le sifflement doux, et leur gorge palpite.
«Serpents,
serpents»
chante aussi Petite Croix. Ils ne sont pas tous des serpents, mais c'est comme cela qu'elle les nomme.
«Serpents
Serpents
emmenez-moi en volant
emmenez-moi en volant»
Ils viennent, sans doute, ils montent sur ses genoux, ils restent un instant au soleil et elle aime bien leur poids léger sur ses jambes. Puis ils s'en vont soudain, parce qu'ils ont peur, quand le vent souffle, ou bien quand la terre craque.
Petite Croix écoute le bruit des pas du soldat. Il vient chaque jour à la même heure, quand le soleil brûle bien en face et que la terre dure est tiède sous les mains. Petite Croix ne l'entend pas toujours arriver, parce qu'il marche sans faire de bruit sur ses semelles de caoutchouc. Il s'assoit sur un caillou, à côté d'elle, et il la regarde un bon moment sans rien dire. Mais Petite Croix sent son regard posé sur elle, et elle demande:
«Qui est là?»
C'est un étranger, il ne parle pas bien la langue du pays, comme ceux qui viennent des grandes villes, près de la mer. Quand Petite Croix lui a demandé qui il était, il a dit qu'il était soldat, et il a parlé de la guerre qu'il y avait eu autrefois, dans un pays lointain. Mais peut-être qu'il n'est plus soldat maintenant.
Quand il arrive, il lui porte quelques fleurs sauvages qu'il a cueillies en marchant le long du sentier qui monte jusqu'en haut de la falaise. Ce sont des fleurs maigres et longues, avec des pétales écartés, et qui sentent comme les moutons. Mais Petite Croix les aime bien, et elle les serre dans ses mains.
«Que fais-tu?» demande le soldat.
«Je regarde le ciel», dit Petite Croix «Il est très bleu aujourd'hui, n'est-ce pas?»
«Oui», dit le soldat.
Petite Croix répond toujours ainsi, parce qu'elle ne peut pas oublier sa question. Elle tourne son visage un peu vers le haut, puis elle passe lentement ses mains sur son front, ses joues, ses paupières.
«Je crois que je sais ce que c'est», dit-elle.
«Quoi?»
«Le bleu. C'est très chaud sur mon visage.»