Mondo et autres histoires
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 27
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Mondo et autres histoires». Краткое содержание книги:
Il voit le vol du Stratofortress au-dessus de la mer, vers la Corée, pendant des heures longues; les vagues sur la mer ressemblent à des rides, le ciel est lisse et pur, bleu sombre au zénith, bleu turquoise à l'horizon, comme si le crépuscule n'en finissait jamais. Dans les soutes de l'avion géant, les bombes sont rangées les unes à côté des autres, la mort en tonnes.
Puis l'avion s'éloigne vers son désert, lentement, et le vent balaie peu à peu le sillage blanc de la condensation. Le silence qui suit est lourd, presque douloureux, et le soldat doit faire un effort pour se lever de la pierre sur laquelle il est assis. Il reste un instant debout, il regarde la petite fille assise en équerre sur la terre durcie.
«Je m'en vais», dit-il.
«Revenez demain», dit Petite Croix. Le soldat hésite à dire qu'il ne reviendra pas demain, ni après ni aucun autre jour peut-être, parce qu'il doit s'envoler lui aussi vers la Corée. Mais il n'ose rien dire, il répète seulement encore une fois, et sa voix est maladroite:
«Je m'en vais.»
Petite Croix écoute le bruit de ses pas qui s'éloignent sur le chemin de terre. Puis le vent revient, froid maintenant, et elle tremble un peu sous sa couverture de laine. Le soleil est bas, presque à l'horizontale, sa chaleur vient par bouffées, comme une haleine.
Maintenant, c'est l'heure où le bleu s'amincit, se résorbe. Petite Croix sent cela sur ses lèvres gercées, sur ses paupières, au bout de ses doigts. La terre elle-même est moins dure, comme si la lumière l'avait traversée, usée.
A nouveau, Petite Croix appelle les abeilles, ses amies, les lézards aussi, les salamandres ivres de soleil, les insectes-feuilles, les insectes-brindilles, les fourmis en colonnes serrées. Elle les appelle tous, en chantant la chanson que lui a enseignée le vieux Bahti,
Elle tend les mains en avant, pour retenir l'air et la lumière. Elle ne veut pas s'en aller. Elle veut que tout reste, que tout demeure, sans retourner dans ses cachettes.
C'est l'heure où la lumière brûle et fait mal, la lumière qui jaillit du fond de l'espace bleu. Petite Croix ne bouge pas, et la peur grandit en elle. A la place du soleil il y a un astre très bleu qui regarde, et son regard appuie sur le front de Petite Croix. Il porte un masque d'écailles et de plumes, il vient en dansant, en frappant la terre de ses pieds, il vient en volant comme l'avion et l'épervier, et son ombre recouvre la vallée comme un manteau.
Il est seul, Saquasohuh comme on l'appelle, et il marche vers le village abandonné, sur sa route bleue dans le ciel. Son œil unique regarde Petite Croix, d'un regard terrible qui brûle et glace en même temps.
Petite Croix le connaît bien. C'est lui qui l'a piquée tout à l'heure comme une guêpe, à travers l'immensité du ciel vide. Chaque jour, à la même heure, quand le soleil décline et que les lézards rentrent dans leurs fissures de roche, quand les mouches deviennent lourdes et se posent n'importe où, alors il arrive.
Il est comme un guerrier géant, debout de l'autre côté du ciel, et il regarde le village de son terrible regard qui brûle et qui glace. Il regarde Petite Croix dans les yeux, comme jamais personne ne l'a regardée.
Petite Croix sent la lumière claire, pure et bleue qui va jusqu'au fond de son corps comme l'eau fraîche des sources et qui l'enivre. C'est une lumière douce comme le vent du sud, qui apporte les odeurs des plantes et des fleurs sauvages.
Maintenant, aujourd'hui, l'astre n'est plus immobile. Il avance lentement à travers le ciel, en planant, en volant, comme le long d'un fleuve puissant. Son regard clair ne quitte pas les yeux de Petite Croix, et brille d'une lueur si intense qu'elle doit se protéger avec ses deux mains.
Le cœur de Petite Croix bat très vite. Jamais elle n'a rien vu de plus beau.
«Qui es-tu?» crie-t-elle.
Mais le guerrier ne répond pas. Saquasohuh est debout sur le promontoire de pierre, devant elle.
D'un seul coup, Petite Croix comprend qu'il est l'étoile bleue qui vit dans le ciel, et qui est descendue sur la terre pour danser sur la place du village.
Elle veut se lever et partir en courant, mais la lumière qui sort de l'œil de Saquasohuh est en elle et l'empêche de bouger. Quand le guerrier commencera sa danse, les hommes et les femmes et les enfants commenceront à mourir dans le monde. Les avions tournent lentement dans le ciel, si haut qu'on les entend à peine, mais ils cherchent leur proie. Le feu et la mort sont partout, autour du promontoire, la mer elle-même brûle comme un lac de poix. Les grandes villes sont embrasées par la lumière intense qui jaillit du fond du ciel. Petite Croix entend les roulements du tonnerre, les déflagrations, les cris des enfants, les cris des chiens qui vont mourir. Le vent tourne sur lui- même de toutes ses forces, et ce n'est plus une danse, c'est comme la course d'un cheval fou.
Petite Croix met les mains devant ses yeux. Pourquoi les hommes veulent-ils cela? Mais il est trop tard, déjà, peut-être, et le géant de l'étoile bleue ne retournera pas dans le ciel. Il est venu pour danser sur la place du village, comme le vieux Bahti a dit qu'il avait fait à Hotevilla, avant la grande guerre.
Le géant Saquasohuh hésite, debout devant la falaise, comme s'il n'osait pas entrer. Il regarde Petite Croix et la lumière de son regard entre et brûle si fort l'intérieur de sa tête qu'elle ne peut plus tenir. Elle crie, se met debout d'un bond, et reste immobile, les bras rejetés derrière elle, le souffle arrêté dans sa gorge, le cœur serré, car elle vient de voir soudain, comme si l'œil unique du géant s'était ouvert démesurément, le ciel bleu devant elle.
Petite Croix ne dit rien. Les larmes emplissent ses paupières, parce que la lumière du soleil et du bleu est trop forte. Elle chancelle au bord de la falaise de terre dure, elle voit l'horizon tourner lentement autour d'elle, exactement comme le soldat avait dit, la grande plaine jaune, les ravins sombres, les chemins rouges, les silhouettes énormes des mesas. Puis elle s'élance, elle commence à courir dans les rues du village abandonné, dans l'ombre et la lumière, sous le ciel, sans pousser un seul cri.
Les bergers
La route droite et longue traversait le pays des dunes. Il n'y avait rien d'autre ici que le sable, les arbustes épineux, les herbes sèches qui craquent sous les pieds et, par-dessus tout cela, le grand ciel noir de la nuit. Dans le vent, on entendait distinctement tous les bruits, les bruits mystérieux de la nuit qui effraient un peu. Des sortes de petits craquements, que font les pierres qui se resserrent, les crissements du sable sous les semelles des chaussures, les brindilles qui se cassent. La terre paraissait immense à cause de ces bruits, à cause du ciel noir aussi et des étoiles qui brillaient d'un éclat fixe. Le temps paraissait immense, très lent, avec par instants de drôles d'accélérations incompréhensibles, des vertiges, comme si on traversait le courant d'un fleuve. On marchait dans l'espace, comme suspendu dans le vide parmi les amas d'étoiles.
De tous les côtés venaient les bruits des insectes, un grincement continu qui résonnait dans le ciel. C'était peut-être le bruit des étoiles, les messages stridents venus du vide. Il n'y avait pas de lumières sur la terre, sauf les lucioles qui zigzaguaient au-dessus de la route. Dans la nuit aussi noire que le fond de la mer, les pupilles dilatées cherchaient la moindre source de clarté.
Tout était aux aguets. Les animaux du désert couraient entre les dunes: les lièvres des sables, les rats, les serpents. Le vent soufflait parfois de la mer, et on entendait le grondement des vagues qui déferlaient sur la côte. Le vent poussait les dunes. Dans la nuit elles luisaient faiblement, pareilles à des voiles de bateau. Le vent soufflait, il soulevait des nuages de sable qui brûlaient la peau du visage et des mains.