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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Jacques achevait son pain en trempant de grosses mies dans l'eau noire des lentilles. Lorsqu'il eut terminé :

— « Maintenant, au plumard », dit Arthur.

— « Mais il n'est pas huit heures. »

— « Allons, dépêche ! C'est dimanche. Les copains m'attendent. »

Jacques ne répondit rien et commença à se déshabiller. Arthur, les mains dans les poches, le regardait. Il y avait, sur cette face un peu bestiale et dans ce corps trapu de blond déménageur, quelque chose d'assez doux.

— « Le frangin », fit-il sentencieusement, « voilà un bonhomme qui sait vivre. » Il fit le geste de glisser une pièce dans son gousset, sourit, prit le plateau vide, et sortit.

Lorsqu'il revint, Jacques était au lit.

— « Ça y est déjà ? » Du bout des pieds le garçon poussa les bottines sous la toilette. « Dis donc, tu ne pourrais pas ranger un peu tes affaires avant de te coucher ? » Il s'approcha du lit. « Tu entends, petite crapule ?… » Il appuyait ses deux mains sur les épaules de Jacques et riait bizarrement. Un sourire de plus en plus pénible déformait le visage de l'enfant. « Tu ne caches rien sous le polochon, au moins ? Pas de bougie ? Pas de bouquin ? »

Il avançait la main sous les draps. Mais, d'un mouvement qu'Arthur ne put ni prévoir ni retenir, le petit se dégagea et se jeta en arrière, le dos au mur. Ses yeux étaient pleins de haine.

— « Oh, oh », fit l'autre, « on est chatouilleux ce soir ! » Il ajouta : « Je pourrais causer, moi, tu sais… »

Il parlait bas et surveillait de l'œil la porte du couloir. Puis, sans plus faire attention à Jacques, il alluma le quinquet qui restait toute la nuit en veilleuse pour la surveillance, ferma le commutateur avec son passe-partout, et sortit en sifflotant.

Jacques entendit la clef tourner deux fois dans la serrure, et l'homme s'éloigner en traînant sur le carreau ses semelles de corde. Alors il revint au milieu du lit, allongea les jambes, et resta étendu sur le dos. Ses dents claquaient. Toute confiance l'abandonna. Se rappelant sa journée, ses aveux, il eut un sursaut de rage, suivi d'un découragement qui le déchira : il entrevit Paris, Antoine, la maison, les disputes, le travail, le contrôle familial… Ah, il avait commis la faute irréparable, il s'était livré à ses ennemis ! « Mais qu'est-ce qu'ils me veulent, qu'est-ce qu'ils me veulent tous ? » Ses larmes coulaient. Il se cramponna à cette pensée que le mystérieux projet d'Antoine était irréalisable, que M. Thibault s'y opposerait. Son père lui apparut comme un sauveur. Oui, tout cela échouerait, et on finirait bien par le laisser en repos, par le laisser ici. Ici, c'était la solitude, l'engourdissement, le bonheur dans la paix.

Sur le plafond, le reflet de la veilleuse tournoyait, tournoyait au-dessus de sa tête.

Ici, c'était la paix, le bonheur.

IV

Dans la pénombre de l'escalier, Antoine croisa le secrétaire de son père, M. Chasle, qui glissait le long du mur comme un rat, et, le voyant, s'arrêta, l'œil effaré :

— « Ah, c'est vous ? » Il avait pris à son patron cette manie d'apostrophe. « Mauvaise nouvelle ! » chuchota-t-il. « Le clan des universitaires a mis en avant la candidature du Doyen de la Faculté des Lettres : quinze voix de perdues, pour le moins ; avec celles des juristes, cela fera vingt-cinq. Quoi ! C'est ce qu'on appelle la déveine. Le patron vous expliquera. » Il toussotait sans cesse par timidité, et, se croyant victime d'un catarrhe chronique, tout le long du jour, suçait des pastilles de gomme. « Je me sauve, maman doit s'inquiéter », reprit-il, voyant qu'Antoine ne répondait pas. Il tira sa montre, l'écouta avant de regarder l'heure, releva son col et disparut.

Depuis sept ans, ce petit homme à lunettes était le collaborateur quotidien de M. Thibault, et Antoine ne le connaissait guère mieux qu'au premier jour. Il parlait peu, à voix basse, et n'exprimait que des idées répandues, en accumulant des synonymes. Il se montrait ponctuel, occupé de minimes habitudes. Il vivait avec sa mère, pour laquelle il semblait avoir de touchantes prévenances. Ses bottines crissaient toujours. Son prénom était Jules ; mais M. Thibault, par considération pour lui-même, appelait son secrétaire « Monsieur Chasle ». Antoine et Jacques l'avaient surnommé « Boule de gomme » ou « l'Ennuyeux ».

Antoine entra tout droit dans le cabinet de son père, qui mettait en ordre son bureau avant d'aller au lit.

— « Ah, c'est toi ! Mauvaises nouvelles ! »

— « Oui », interrompit Antoine, « M. Chasle m'a raconté. »

M. Thibault tira d'un coup sec le menton hors de son col ; il n'aimait pas qu'on sût ce qu'il s'apprêtait à dire. Antoine, pour l'instant, ne s'en souciait point ; il songeait à ce qu'il venait faire, et sentait déjà la paralysie le gagner. Il en eut conscience à temps, et fonça :

— « Moi aussi, je t'apporte de très mauvaises nouvelles : Jacques ne peut pas rester à Crouy. » Il reprit haleine, et continua d'un trait : « J'en arrive. Je l'ai vu. Je l'ai confessé. J'ai découvert des choses lamentables. Je viens en causer avec toi. Il est urgent de le sortir au plus tôt de là. »

M. Thibault demeura quelques secondes immobile. Sa stupeur ne fut perceptible que dans sa voix :

— « Tu… ? À Crouy ? Toi ? Quand ? Pour quoi faire ? Sans me prévenir ? Es-tu fou ? Explique-toi. »

Quoique soulagé d'avoir du premier bond franchi l'obstacle, Antoine était fort mal à l'aise et bien incapable de parler. Il y eut un silence étouffant. M. Thibault avait ouvert les yeux ; ils se refermèrent lentement, comme malgré lui. Alors il s'assit et posa ses poings sur le bureau.

— « Explique-toi, mon cher », reprit-il. Il martelait avec solennité chaque syllabe : « Tu dis que tu as été à Crouy ? Quand ? »

— « Aujourd'hui. »

— « Comment ? Avec qui ? »

— « Seul. »

— « Est-ce que… on t'a reçu ? »

— « Naturellement. »

— « Est-ce que… on t'a laissé voir ton frère ? »

— « J'ai passé toute la journée auprès de lui. Seul avec lui. »

Antoine avait une façon provocante de faire sonner la fin de ses phrases, qui fouetta la colère de M. Thibault, mais l'avertit qu'il y avait lieu d'être circonspect.

— « Tu n'es plus un enfant », proclama-t-il, comme s'il eût constaté l'âge d'Antoine au son de sa voix. « Tu dois comprendre l'inconvenance d'une pareille démarche, à mon insu. Est-ce que tu avais une raison particulière pour aller à Crouy sans me le dire ? Est-ce que ton frère t'avait écrit, t'avait appelé ? »

— « Non. J'ai été pris de doutes, tout à coup. »

— « De doutes ? Sur quoi ? »

— « Mais sur tout… Sur le régime… Sur les effets du régime auquel Jacques est soumis depuis neuf mois. »

— « Vraiment, mon cher, tu… tu me surprends ! » Il hésitait, choisissant des termes mesurés, que démentaient ses grosses mains fermées et ses coups de tête en avant. « Cette… méfiance, à l'égard de ton père… »

— « Tout le monde peut se tromper. La preuve ! »

— « La preuve ? »

— « Écoute, père, inutile de se fâcher. Je pense que nous voulons l'un et l'autre la même chose : le bien de Jacques. Quand tu sauras dans quel état de déchéance je l'ai trouvé, tu décideras, tout le premier, que Jacques doit quitter le pénitencier au plus tôt. »

— « Ça, non ! »

Antoine s'efforça de ne pas entendre le ricanement de M. Thibault.

— « Si, père. »

— « Je te dis : non ! »

— « Père, quand tu sauras… »

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