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Les petits dieux [Small Gods - fr]

Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:

Or il advint qu’en ce temps-là le grand dieu Om s’adressa à Frangin, l’Elu :
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
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— Et les gens peuvent les lire ? » s’étonna Frangin.

Omnia ne connaissait qu’un seul livre. Et ici il y en avait… des centaines.

« Hé bé, ils le peuvent s’ils en ont envie, répondit Tefervoir. Mais personne ne vient beaucoup ici. Ce ne sont pas des livres qu’on lit. Plutôt qu’on écrit.

— De la sagesse ancestrale, ça, fit Honorbrachios. Faut écrire un livre, voyez, pour prouver qu’on est un philosophe. Après, on a son rouleau et on touche gratis son luffa de philosophe officiel. »

Le soleil inondait une grande table de pierre au milieu de la salle. Tefervoir déroula complètement un rouleau. Des fleurs brillantes éclatèrent dans la lumière dorée.

« De la nature des plantes de Verdepicrate, annonça Honorbrachios. Six cents plantes et leur emploi…

— Elles sont belles, murmura Frangin.

— Vouais, c’est un des emplois des plantes, dit le philosophe. Et que le vieux Verdepicrate a d’ailleurs oublié de mentionner. Bravo. Montre-lui le Bestiaire de Philo, Tefervoir. »

Un autre rouleau fut étalé. Couvert de dizaines d’images d’animaux et de milliers de mots illisibles.

« Mais… des images d’animaux… c’est mal… il ne faut pas…

— Des images de quasiment tout, là-dedans », fit Honorbrachios.

L’art était interdit à Omnia.

« Et voici le livre qu’a écrit Honorbrachios », dit Tefervoir.

Frangin baissa les yeux sur une image de tortue. Il y avait… des éléphants, ce sont des éléphants, le renseigna sa mémoire à partir des souvenirs tout frais du bestiaire qui s’imprimait, indélébile, dans son cerveau… des éléphants sur le dos de la tortue et, sur les éléphants, quelque chose avec des montagnes et une chute d’eau comme un océan sur le pourtour…

« Comment est-ce possible ? s’écria Frangin. Un monde sur le dos d’une tortue ? Pourquoi tout le monde me répète ça ? C’est faux !

— Té, allez raconter ça aux marins, répliqua Honorbrachios. Tous ceux qui ont navigué sur l’océan du Bord le savent. Pourquoi nier l’évidence ?

— Mais le monde est une sphère parfaite qui tourne autour de la sphère du soleil, comme nous l’enseigne le Septateuque, dit Frangin. Ça paraît tellement… logique. Voilà comment doivent se présenter les choses.

— Doivent ? fit Honorbrachios. Hé bé, pour ce qui est de devoir, je sais pas. C’est pas un mot philosophique.

— Et… c’est quoi, là… ? murmura Frangin en montrant du doigt un cercle sous le dessin de la tortue.

— Une vue en plan, répondit Tefervoir.

— Une carte du monde, expliqua Honorbrachios.

— Une carte ? Qu’est-ce que c’est, une carte ?

— Une espèce d’image qui montre où on est. »

Frangin la fixa d’un œil étonné. « Et comment elle le sait ?

— Hah !

— Les dieux, souffla Om. On est venus se renseigner sur les dieux !

— Mais tout ça, c’est vrai ? » demanda Frangin.

Honorbrachios haussa les épaules. « Bé, ça se pourrait. Ça se pourrait. On est ici et maintenant. Après ça, à mon avis, tout n’est que conjectures.

— Vous voulez dire que vous ne savez pas si c’est vrai ? demanda Frangin.

— Je pense que c’est possible, répondit Honorbrachios. Je peux me tromper. Ne pas être sûr, c’est ça, être philosophe.

— Parle-lui des dieux, insista Om.

— Les dieux », répéta Frangin d’une petite voix.

Il avait la tête en feu. Ces gens écrivaient des livres et ils n’étaient pas certains de ce qu’ils y racontaient. Mais lui était certain, et frère Nonroid aussi, et le diacre Vorbis affichait une certitude autour de laquelle on aurait pu tordre un fer à cheval. La certitude était un roc.

À présent il savait pourquoi Vorbis avait la figure grise de haine et la voix aussi tendue qu’un fil de fer quand il parlait d’Éphèbe. Sans vérité, que restait-il ? Et ces vieux rabâcheurs passaient leur temps à flanquer des coups de pied dans les piliers du monde sans rien pour les remplacer que l’incertitude. Et ils en étaient fiers ?

Tefervoir, debout sur une petite échelle, piochait parmi les étagères de rouleaux. Honorbrachios, assis en face de Frangin, donnait toujours l’impression de le fixer de son regard aveugle.

« Ça vous plaît pas, hé ? » lui lança le philosophe.

Frangin n’avait rien dit.

« Vous savez, reprit Honorbrachios sur le ton de la conversation, tout le monde prétend que nous autres, les aveugles, on est des champions des autres sens. C’est faux, évidemment. Les couillons, ils disent ça parce que ça leur donne bonne conscience. Ça les décharge de l’obligation de nous plaindre. Mais quand on voit pas, hé bé, on apprend à mieux écouter. La façon de respirer des gens, les bruits que font leurs vêtements… »

Tefervoir réapparut avec un nouveau rouleau.

« Vous ne devriez pas faire ça, dit Frangin d’un air piteux. Tous ces… » Sa voix mourut.

« Je sais ce que c’est, la certitude », fit Honorbrachios. Il avait désormais perdu son ton léger, irascible. « Je me souviens, avant d’être aveugle, je suis allé une fois à Omnia. Avant la fermeture des frontières, quand vous laissiez encore les gens se déplacer. Et j’ai vu, dans votre Citadelle, une foule qui lapidait un homme à mort dans une fosse. Vous avez déjà vu ça, vous ?

— Il faut le faire, marmonna Frangin. Ça permet d’absoudre l’âme et…

— Pour l’âme, je sais pas. Je suis pas ce genre de philosophe, moi, fit Honorbrachios. Je sais seulement que c’était un spectacle horrible.

— L’état du corps n’est pas…

— Oh, je parle pas du pauvre couillon dans la fosse, le coupa le philosophe. Je parle des gens qui jetaient les cailloux. Ils avaient une certitude, ça oui. La certitude que ce n’étaient pas eux qui se trouvaient dans la fosse. Ça se voyait sur leurs figures. Ils en étaient tellement contents qu’ils lançaient leurs cailloux aussi fort qu’ils pouvaient. »

Tefervoir tournait autour d’eux, l’air hésitant.

« J’ai De la religion d’Abraxas, dit-il.

— Ce brave Abraxas “Charbon de bois”, fit un Honorbrachios qui retrouvait soudain son entrain. Déjà frappé quinze fois par la foudre, et il abandonne toujours pas. Té, vous pouvez l’emprunter pour une quinzaine si vous voulez. Pas d’annotations gribouillées dans la marge, attention, sauf si elles valent le coup.

— C’est ça ! fit Om. Viens, laissons cet imbécile. »

Frangin déroula le document. Il n’y avait même pas d’images. Une écriture en pattes de mouche le recouvrait, ligne après ligne.

« Il a fait des recherches pendant des années, reprit Honorbrachios. Il est allé dans le désert, il a parlé aux petits dieux. Il a aussi causé à quelques-uns de nos dieux. Bien brave, le bonhomme. D’après lui, les dieux, ils aiment ça, garder un athée sous la main. Que ça leur fournit une cible à viser. »

Frangin déroula un peu plus le manuscrit. Cinq minutes plus tôt il aurait reconnu qu’il ne savait pas lire. À présent, tous les efforts des inquisiteurs n’auraient pu le lui faire avouer. Il leva le document d’un geste qu’il espéra naturel.

« Où il est, maintenant ? demanda-t-il.

— Hé bé, quelqu’un prétend avoir vu une paire de sandales avé de la fumée qui en montait juste devant sa maison, y a un an ou deux de ça, répondit Honorbrachios. Peut-être qu’il a, comme on dit, forcé la chance.

— Je crois, fit Frangin, que je ferais mieux d’y aller. Pardon d’avoir abusé de votre temps.

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