Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Oui. »
— « Alors, qu'est-ce que tu lui reproches ? Il est dur avec toi ? »
— « Non. »
— « Alors quoi ? Il ne te plaît pas ? »
— « Non. »
— « Pour quelle raison ? »
— « Parce que. »
Antoine hésitait :
— « Mais pourquoi diable ne te plains-tu pas ? » reprit-il enfin. « Pourquoi ne vas-tu pas expliquer tout ça au directeur ? »
Jacques pressait son corps fébrile contre celui d'Antoine, et suppliait :
— « Non, non… Antoine, tu m'as juré, tu sais, tu m'as juré que tu ne dirais rien ! Rien, rien, à personne ! »
— « Mais oui, je ferai comme tu voudras. Je te demande seulement : Pourquoi ne t'es-tu pas plaint du père Léon au directeur ? »
Jacques secouait la tête, sans desserrer les dents.
— « Tu supposes peut-être que le directeur sait tout ça, et qu'il le tolère ? » suggéra Antoine.
— « Oh ! non. »
— « Qu'est-ce que tu penses du directeur ? »
— « Rien. »
— « Crois-tu qu'il rende les autres enfants malheureux ? »
— « Non, pourquoi ? »
— « Il a l'air gentil ; mais je ne sais plus, moi : le père Léon aussi avait l'air d'un brave bonhomme ! Est-ce que tu as entendu dire des choses contre le directeur ? »
— « Non. »
— « Les surveillants, en ont-ils peur ? Le père Léon, Arthur, est-ce qu'ils ont peur de lui ? »
— « Oui, un peu. »
— « Pourquoi ? »
— « Je ne sais pas. Parce que c'est le directeur. »
— « Mais toi ? Avec toi, est-ce que tu as remarqué des choses ? »
— « Quelles choses ? »
— « Quand il vient te voir, comment est-il avec toi ? »
— « Je ne sais pas. »
— « Tu n'oses pas lui parler librement ? »
— « Non. »
— « Mais si tu lui avais dit que le père Léon allait au café au lieu de te promener, et qu'on t'enfermait dans la buanderie, qu'est-ce que tu crois qu'il aurait fait ? »
— « Il aurait mis le père Léon à la porte ! » répondit Jacques avec effroi.
— « Alors, qu'est-ce qui te retenait de lui parler ? »
— « Mais ça, Antoine ! »
Antoine s'épuisait à démêler cet écheveau de complicités, dans lequel il sentait son frère prisonnier.
— « Est-ce que tu ne veux pas me dire ce qui te retenait ? Ou bien, vraiment, est-ce que tu n'en sais rien toi-même ? » demanda-t-il.
— « Il y a des… dessins… qu'ils m'ont forcé à… signer », murmura Jacques, en baissant la tête. Il hésita, se tut, puis tout à coup : « Mais ce n'est pas seulement ça… On ne peut rien dire à M. Faîsme parce que c'est le directeur. Tu comprends ? »
L'accent était las, mais sincère. Antoine n'insista pas ; il se méfiait de lui-même : il savait qu'il avait une tendance à toujours deviner trop, et trop vite.
— « Au moins », reprit-il, « travailles-tu bien ? »
Ils arrivaient en vue de l'écluse, près des péniches, dont les petites fenêtres étaient éclairées déjà. Jacques continuait à marcher, les yeux à terre.
Antoine répéta :
— « Alors, le travail non plus, ça ne va pas ? » Jacques fit signe que non, sans lever la tête.
— « Pourtant le directeur affirme que ton professeur est content de toi ? »
— « Parce que le professeur le lui dit. »
— « Mais pourquoi le dirait-il, si ce n'était pas vrai ? »
Jacques semblait suivre ce questionnaire avec effort.
— « Tu comprends », fit-il mollement, « lui, le professeur, il est vieux, il ne demande pas que je travaille ; il vient là parce qu'on lui a dit qu'il vienne, voilà tout. Il sait bien que personne ne vérifiera. Lui aussi, il aime mieux n'avoir pas de devoirs à corriger. Il reste une heure, on cause, il est très copain avec moi, il me raconte Compiègne, ses élèves, et tout… Ça n'est pas un type heureux, lui non plus… Il me raconte sa fille, qui a des maladies dans le ventre et qui se dispute avec sa femme… Parce qu'il est remarié. Et son fils, qui est adjudant, qui a été cassé parce qu'il a fait des dettes pour une caissière… On fait semblant, avec les cahiers, les leçons ; mais on ne fait rien pour de vrai… »
Il se tut. Antoine ne trouvait rien à répondre. Il se sentait presque intimidé devant ce gamin qui avait déjà subi cette expérience de la vie… D'ailleurs il n'eut rien à demander. De lui-même l'enfant s'était remis à parler, d'une voix monotone et basse, sans que l'on pût, dans ce chaos, comprendre l'association de ses idées, ni même ce qui, après une si obstinée réserve, le poussait tout à coup à ce débordement :
— « … C'est comme pour l'abondance, tu sais, l'eau rougie… Je la leur laisse, tu comprends ? Le père Léon me l'avait demandé, au début ; moi je n'y tiens pas, j'aime autant l'eau du broc… Mais ce qui m'ennuie c'est qu'ils rôdent tout le temps dans le couloir. Avec leurs chaussons, on ne les entend pas. Quelquefois même ils me font peur. Non, ce n'est pas que j'aie peur, c'est surtout que je ne peux pas faire un mouvement sans qu'ils me voient, sans qu'ils m'entendent… Toujours seul et jamais vraiment seul, tu comprends, ni en promenade, ni nulle part ! Ça n'est rien, je sais bien, mais à la longue, tu sais, tu n'as pas idée de l'effet que ça fait, c'est comme si on était sur le point de se trouver mal… Il y a des jours où je voudrais me cacher sous le lit pour pleurer… Non, pas pour pleurer, mais pour pleurer sans qu'on me voie, tu comprends ?… C'est comme ton arrivée, ce matin : ils m'avaient prévenu, à la chapelle. Le directeur avait envoyé le secrétaire inspecter ma tenue, et on m'avait apporté mon pardessus, et aussi mon chapeau, parce que j'étais nu-tête… Oh, ne crois pas qu'ils ont fait ça pour te tromper, Antoine… Non, pas du tout : c'est l'habitude. Ainsi, le lundi, le premier lundi du mois, quand papa vient pour le Conseil, on fait toujours des choses comme ça, des riens, pour que papa soit content… C'est comme le linge : ce que tu as vu ce matin, c'est du linge blanc qui est toujours dans mon armoire pour arranger la chambre, si jamais il venait quelqu'un… Oh, ce n'est pas qu'ils me laissent avec du linge sale, non, ils le changent bien assez souvent, et même si je demande une serviette propre en plus, on me la donne. Mais c'est l'habitude, tu comprends, pour que ça ait plus d'œil quand on entre…
« J'ai tort de te raconter tout ça, Antoine, tu vas encore croire des choses qui ne sont pas. Je t'assure que je n'ai à me plaindre de rien, que le régime est très doux pour moi, qu'on ne fait rien pour m'être désagréable, au contraire. Mais c'est justement cette douceur, tu comprends ?… Et puis, rien à faire ! Toute la journée, attaché là, et rien, absolument rien à faire ! Au début les heures me paraissaient longues, longues, tu n'as pas idée ; et puis j'ai cassé le remontoir de ma montre, et à partir de ce jour-là ça a été mieux, et peu à peu je m'y suis fait. Mais je ne sais pas comment dire, c'est comme si on s'endormait dans le fond de soi, tout au fond… On ne souffre pas vraiment, puisque c'est comme si on dormait… C'est pénible tout de même, tu comprends ? »
Il se tut un moment, et reprit, d'une voix saccadée, en hésitant davantage :
— « Et puis, Antoine, je ne peux pas tout te dire… Mais tu sais bien… Seul comme ça, on finit par avoir un tas d'idées qu'on ne devrait pas… Surtout que… Ainsi, les histoires du père Léon, tu sais… et les dessins… Eh bien, au fond, c'est un peu une distraction, tu comprends ? J'en fais d'avance… Et la nuit, j'y repense… Je sais bien qu'il ne faudrait pas… Mais, tout seul, tu comprends ? Toujours tout seul… Oh, j'ai tort de raconter tout ça… Je sens que je le regretterai… Mais je suis si fatigué ce soir… Je ne peux pas me retenir… » Et il se mit tout à coup à pleurer plus fort.