Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
Il vit ce matin-là ce qu’il n’avait pas vu en traversant Dravocnik la veille. Bouche bée, il ralentit et se perdit dans les ruelles du village minier. Les maisons s’adossaient les unes aux autres sans plan précis, bâties là où il y avait la place. Quelques-unes étaient si petites qu’elles ressemblaient plutôt à des porcheries. Les toits étaient bas, pentus. Beaucoup s’étaient effondrées. Elles étaient séparées par des rigoles fétides de purin. Des chiens errants, des chats en quête de rats, des porcs, des chèvres encombraient le passage, où une masse de pouilleux émaciés, les yeux éteints par la faim, se déplaçait lentement. Les enfants, par terre, ne jouaient pas. Mikael n’avait jamais vu des enfants qui ne jouaient pas. C’était terrible. Inhumain. Anormal. Il se souvenait des enfants dans la cour du château. Il y avait toujours un gamin armé d’une épée de bois qui faisait semblant, un manche à balai entre les jambes, de chevaucher son destrier. Et une petite fille feignant d’allaiter une poupée de chiffon sans yeux. D’autres enfants se poursuivaient, jouaient à cache-cache ou se chamaillaient. Quand Mikael passait au milieu d’eux, vêtu de fourrure, tenant une portion de tourte à la viande, ils se taisaient. Cessant de jouer, ils baissaient leurs épées de bois et regardaient de tous leurs yeux le passage du prince héréditaire Marcus II de Saxe. Ils étaient pauvres, ils avaient faim. Et ils avaient peur de lui. Mais ils restaient des enfants, même quand ils se taisaient.
Ceux de Dravocnik, eux, ressemblaient à des nains. Des adultes qui seraient incapables de travailler parce qu’ils étaient trop petits et trop faibles. Il n’y avait pas de lumière dans leurs yeux blancs, qui ne ressortaient que parce que leurs visages étaient couverts de rouge et de noir.
Dans un coin, près d’un baril où les gens pissaient, une petite fille le regardait fixement. Les corbeaux n’auraient eu que ses yeux à manger sur son cadavre, tant son visage était maigre. Mikael passa près d’elle avec un sentiment de malaise. Puis il revint en arrière. Il avait cinq tranches de pain. Quatre pouvaient lui suffire. Il ouvrit sa besace et lui donna une tranche de pain sec. Mais la petite fille regarda le pain comme un gâteau au gingembre et au miel avec du caramel dessus. Elle n’avait pas toutes ses dents mais elle s’acharna, et mordit dedans avec voracité. Mikael eut l’impression qu’elle en aurait pleuré.
Il l’observa. Et vit que d’autres enfants étaient apparus autour de lui. Ils le regardaient, sans rien demander. Mikael prit une tranche de pain qu’il rompit en quatre et leur distribua. Puis, voyant que cela ne suffisait pas, il en prit une autre.
Les enfants mangeaient avec avidité et, dès qu’ils eurent fini, vinrent plus près de lui.
Mikael regarda à l’intérieur de sa besace. Il ne lui restait plus que deux tranches de pain, le bout de jambon et la bière. Et il avait un long voyage devant lui. Impossible de rester sans nourriture. « C’est tout. Allez-vous-en », leur dit-il gentiment.
Mais les enfants, de plus en plus pressants, commencèrent à le bousculer. Toujours muets.
« Allez-vous-en ! », cria Mikael.
Ils s’arrêtèrent un instant puis se collèrent de nouveau à lui.
Mikael se sentait étouffer. « Si vous ne partez pas, je le dirai au seigneur d’Ojsternig ! », s’écria-t-il, effrayé.
Une expression de terreur apparut sur leur visage. L’écho de la phrase vibrait encore que les enfants avaient tous disparu. Sauf la petite fille. Elle le regardait, les yeux dilatés par la peur. Elle était peut-être trop faible pour bouger, pensa Mikael. Il s’approcha d’elle.
La petite fille se rencogna contre le baril d’urine.
« Je veux pas te faire de mal », dit Mikael. Il prit dans sa besace la fiasque de bière et la lui tendit.
La petite fille s’en empara aussitôt et se mit à boire.
Si Mikael ne la lui avait pas arrachée des mains, elle l’aurait terminée. Mikael regarda à nouveau dans sa besace. Il n’avait pas prévu d’avoir aussi du jambon pour son voyage. Mais il avait maintenant trois tranches de pain en moins. Il divisa le jambon en deux, en donna une moitié à la petite fille et fit mine de s’en aller.
« T’es qui ? Un rebelle ? », dit la petite fille, oubliant sa peur, d’une voix faible, mais si mélodieuse qu’elle ferait une chanteuse magnifique, si elle survivait à la misère.
Mikael la regarda sans savoir quoi répondre. « Non, moi c’est Mikael », finit-il par dire. Et il s’éloigna.
Il dépassa les masures et pénétra dans un quartier plus aisé. Bouchers, armuriers, tanneurs. Les maisons étaient en pierre jusqu’à hauteur d’homme puis en bois. Mais c’était du vieux bois, des troncs carrés collés les uns aux autres, jointoyés à la poix. Et dans cette partie du village aussi les boutiques étaient vides.
Il quitta ce quartier et se dirigea vers la montagne. Il retrouverait bien le sentier, se disait-il pour se rassurer. Et à la sortie du village, tandis que le concasseur qui broyait l’hématite avant la fonte faisait un bruit assourdissant, il vit les trois gibets, avec les cadavres encore suspendus. Une vieille femme agitait un balai de genet pour éloigner les corbeaux. Dans le ciel tournoyaient des vautours. Ils avaient senti l’odeur de la mort.
Mikael accéléra l’allure en frissonnant, la tête baissée sur les cailloux du sentier qui grimpait au flanc de la montagne, cachée par d’épais nuages noirs.
Il oublia de se demander si son plan n’était pas une folie.
La nuit commençait à tomber quand il atteignit le col au-delà duquel s’étendait la Raühnvahl. Le soleil avait disparu derrière les sommets mais sa lumière permettait encore d’entrevoir le chemin. Il restait cependant beaucoup de temps avant qu’il n’arrive dans la vallée. Il devrait marcher pendant toute la nuit, au risque de se perdre et de rencontrer des loups affamés. Il regarda vers sa droite : un sentier grimpait vers un lieu familier.
“La tanière du dragon”, se dit-il en reprenant sa marche.
Quand le vieux Raphael ouvrit la porte de sa cabane et le vit, il sourit. Puis il renifla l’air et sentit l’odeur de fumier que Mikael dégageait. Mais il ne fit pas de commentaire.
« Agnete s’inquiète pour toi, dit-il. Elle m’a tout raconté. »
Il le fit entrer. Dans l’air flottait une délicieuse odeur de soupe aux céréales et un lapin rôtissait sur la broche, enveloppé dans de grosses tranches de lard de porc.
Ils mangèrent en silence, sans que Raphael ne lui demande d’explication.
Après le dîner, ils se couchèrent et Raphael éteignit la chandelle.
Alors Mikael commença à parler. Il lui raconta tout. Du début à la fin. Il lui parla des pendus et de la femme aux paupières brûlées. Enfin, il lui demanda : « C’est de la haine, ce que je ressens ?
— Oui, gamin », répondit doucement Raphael.
Mikael se tut longuement. Puis il dit : « La haine me fait me sentir plus fort ».
Raphael soupira. « Mais elle ne dure pas longtemps et elle laisse un goût amer dans la bouche, non ? », dit-il, sans le moindre signe de réprobation dans sa voix chaude. « Il y a un fruit plus doux qui peut te rendre tout aussi fort », ajouta-t-il alors.
Mikael finit par demander : « Lequel ?
— Tu devras le découvrir tout seul. »
Comme toujours quand il était avec ce vieux fou, qui lui avait appris à piocher un champ imaginaire avec une pioche imaginaire, Mikael sentait que le sommeil l’emportait.
« Mais tu t’en approches », ajouta Raphael.
Peinant à garder les yeux ouverts, Mikael demanda : « Comment vous faites pour le savoir ?