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L'homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? Depuis quatre mois, cette phrase accompagne des cercles bleus qui surgissent la nuit, tracés à la craie sur les trottoirs de Paris. Au centre de ces cercles, prisonniers, un débris, un déchet, un objet perdu : trombone, bougie, pince à épiler, patte de pigeon... Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent un maniaque, un joueur. Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite sont de, mauvais augure. Il le sait, il le sent : bientôt, de l'anodin saugrenu on passera au tragique. Il n'a pas tort. Un matin, c'est le cadavre d'une femme égorgée que l'on trouve au milieu d'un de ces cercles bleus.
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— Il a changé, souffla-t-il à Adamsberg.

— Je n'en sais rien, répondit Adamsberg.

Le Nermord s'assit sur le bout des fesses et demanda à fumer sa pipe.

— J'ai réfléchi cette nuit, dit-il en fouillant ses poches à la recherche d'allumettes. Toute la nuit même. Et maintenant je m'en fiche que tout le monde sache la vérité sur moi. J'accepte tel qu'il est mon lamentable personnage d'homme aux cercles, comme m'appelle la presse. Au début, quand j'ai commencé, j'avais l'impression de détenir avec ça un grand pouvoir. En réalité, je suppose que j'étais vaniteux et grotesque. Et puis tout s'est gâté. Il y a eu ces deux meurtres. Et ma Delphie. À quoi bon espérer me cacher tout ça ? A quoi bon essayer en le dissimulant aux autres de rafistoler un avenir que j'ai de toute façon gâché, massacré ? Non. J'ai été l'homme aux cercles. Tant pis pour moi. À cause de ça, à cause de mes «frustrations», puisque c'est le mot de Vercors-Laury, il y a eu trois morts. Et Delphie.

Il posa sa tête dans ses mains, et Danglard et Adamsberg attendirent en silence, sans se regarder. Et puis le vieux Le Nermord se frotta les yeux d'un coup de manche de son imperméable, comme un vagabond, comme s'il abandonnait tout le prestige qu'il avait mis des années à constituer.

— Donc, inutile que je vous supplie de mentir à la presse, reprit-il avec effort. J'ai l'impression qu'il vaut mieux que j'essaie d'avaler ce que je suis et ce que j'ai fait, plutôt que de brandir cette satanée sacoche de professeur pour m'abriter. Mais comme je suis lâche tout de même, je préfère quitter Paris, maintenant que tout va se savoir. Vous comprenez, je croise trop de visages connus dans les rues. Si vous m'en donniez l'autorisation, j'aimerais m'exiler dans ma campagne. J'ai horreur de la campagne. J'avais acheté la maison pour Delphie. Elle me servira de refuge.

Le Nermord guetta leur réponse, caressant sa joue avec le fourneau de sa pipe, l'expression inquiète et malheureuse.

— Vous en avez tout à fait le droit, dit Adamsberg. Laissez-moi votre adresse, c'est tout ce que je vous demanderai.

— Merci. Je pense pouvoir m'y installer dans une quinzaine de jours. Je brade tout. Byzance, c'est terminé.

Adamsberg laissa passer un nouveau silence avant de demander :

— Vous n'avez pas de diabète, je crois ?

— C'est une drôle de question, commissaire. Non, je n'ai pas de diabète. Est-ce que c'est... important pour vous ?

— Assez. Je vais vous ennuyer une dernière fois, mais pour une bêtise. Mais cette bêtise cherche vainement son explication et j'espère que vous allez m'aider. Tous les témoins qui vous ont aperçu ont parlé d'une odeur dans votre sillage. Odeur de pomme pourrie pour les uns, de vinaigre ou de liqueur pour les autres. J'ai d'abord cru que vous souffriez de diabète, ce qui donne aux malades, vous le savez peut-être, une légère odeur de fermentation. Mais ce n'est pas votre cas. Pour moi, vous ne sentez que le tabac blond. Alors j'ai pensé que cette odeur venait sans doute de vos habits, ou d'un placard à habits. Je me suis permis hier, chez vous, de respirer toutes les penderies, les armoires, les coffres, les commodes, et tous les vêtements. Rien. Odeurs de vieux bois, odeurs de teinturerie, odeurs de pipes, de livres, de craie même, mais rien d'acide, rien de fermenté. Je suis déçu.

— Qu'est-ce que je dois vous dire ? demanda Le Nermord, un peu ahuri. Quelle est votre question au juste ?

— Comment l'expliquez-vous, vous ?

— Mais je ne sais pas ! Je ne me suis jamais rendu compte de cette odeur. C'est même assez humiliant d'apprendre ça.

— J'ai peut-être une explication. C'est que l'odeur vient d'ailleurs, d'un placard qui se trouve ailleurs que chez vous, et où vous entreposiez vos habits d'homme aux cercles.

— Mes habits d'homme aux cercles ? Mais je n'avais pas de tenue spéciale ! Je n'ai pas poussé le ridicule jusqu'à me faire un costume de circonstance ! Mais non, commissaire. D'ailleurs, vos témoins ont dû aussi vous dire que j'étais habillé de manière ordinaire, comme aujourd'hui. Je porte à peu près toujours les mêmes habits : un pantalon de flanelle, une chemise blanche, une veste à chevrons, et un imperméable. Je ne m'habille presque jamais autrement. Quel intérêt aurais-je eu, en sortant de chez moi en veste à chevrons, à me rendre « ailleurs » pour enfiler une autre veste à chevrons, et sentant mauvais en plus ?

— C'est ce que je me demande.

Le Nermord avait à nouveau une expression pitoyable et Danglard en voulut une fois de plus à Adamsberg. Tout compte fait, le commissaire n'était pas si mauvais que ça pour la torture.

— J'aimerais vous aider, chevrota presque Le Nermord, mais là, vous m'en demandez trop. Je suis incapable de comprendre cette histoire d'odeur et pourquoi c'est intéressant.

— Si ça se trouve, ce n'est pas intéressant.

— C'est possible après tout que dans la fièvre de l'action, car ces cercles me donnaient beaucoup d'émotion, j'aie pu émettre une sorte « d'odeur de peur». C'est possible après tout. Il paraît que ça existe. Quand je me retrouvais ensuite dans le métro, j'étais trempé de sueur.

— Ce n'est pas grave, dit Adamsberg en griffonnant à même la table, oubliez ça. Il m'arrive d'avoir des idées fixes et saugrenues. Je vais vous laisser aller, monsieur Le Nermord. J'espère que vous trouverez de la paix dans votre campagne. Des fois, on en trouve.

De la paix à la campagne ! Agacé, Danglard expira avec bruit. Tout l'agaçait de toute façon ce matin chez le commissaire, ses méandres dénués de sens, ses interrogations inutiles, ses banalités enfin. Il eut envie dès maintenant d'un coup de vin blanc. Trop tôt.

Beaucoup trop tôt, retiens-toi, bon Dieu. Le Nermord leur fit un tragique sourire et Danglard essaya de lui donner du réconfort en lui serrant très fort la main. Mais la main de Le Nermord resta inconsistante. Il est perdu, pensa Danglard.

Adamsberg se leva pour regarder Le Nermord s'éloigner dans le couloir, avec sa sacoche noire, le dos peu droit, plus maigre que jamais.

— Pauvre type, dit Danglard, il est foutu.

— J'aurais préféré qu'il ait du diabète, dit Adamsberg.

Adamsberg passa la fin de la matinée à lire Idéologie et société sous Justinien. Danglard, presque aussi épuisé que sa victime par sa joute avec l'homme aux cercles, aurait voulu qu'Adamsberg cesse enfin d'y penser et reprenne l'enquête d'une autre manière. Il se sentait si saturé d'Augustin-Louis Le Nermord que pour rien au monde il n'aurait pu lire une ligne de lui.

Il aurait eu l'impression à chaque mot de voir se pencher vers lui les traits confus et le regard fixe et bleu sale du byzantiniste, venant lui reprocher son acharnement.

Danglard vint le retrouver vers une heure. Adamsberg était toujours dans sa lecture. Il se rappela que le commissaire avait expliqué qu'il lisait tous les mots les uns après les autres. Adamsberg ne leva pas la tête mais il entendit Danglard entrer.

— Vous vous rappelez la revue de mode qui se trouvait dans le sac de Mme Le Nermord, Danglard ?

— Celle que vous avez feuilletée dans le camion ? Elle doit être encore au labo.

Adamsberg appela et demanda qu'on lui descende la revue si on en avait terminé avec.

— Qu'est-ce qui vous chiffonne ? lui demanda Danglard.

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