L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
— Je n'en ai aucune idée, dit Danglard. Pourtant je l'ai vu faire, ou parfois ne rien faire. Parfois insouciant et superficiel comme s'il n'avait jamais été flic de sa vie, parfois le visage tordu, serré, préoccupé au point de ne plus rien entendre autour de lui. Mais préoccupé par quoi ? C'est la question.
— Il n'a pas l'air satisfait, dit Mathilde.
— C'est vrai. C'est parce que Clémence a filé.
— Non, Danglard. C'est autre chose qui tracasse Adamsberg.
Leclerc, un type du labo, entrait dans la pièce.
— C'est à propos des empreintes, inspecteur. Il n'y en a aucune. Elle a tout essuyé, ou bien elle portait des gants tout le temps. Jamais vu ça. Mais il y a la salle de bains. J'ai trouvé une goutte de sang séché sur le mur, derrière le tuyau du lavabo.
Danglard remonta rapidement derrière lui.
— Elle a dû laver quelque chose, dit-il en se relevant. Les gants peut-être, avant de les jeter. On ne les a pas retrouvés près de Delphine. Faites analyser ça d'urgence, Leclerc. Si c'est le sang de Mme Le Nermord, elle est cuite, Clémence.
L'analyse le confirma quelques heures plus tard, le sang était celui de Delphine Le Nermord. La chasse à Clémence commença.
À cette nouvelle, Adamsberg resta morne. Danglard repensa aux trois choses qui chiffonnaient le commissaire. Le Dr Pontieux. Mais il avait réglé ça. Restait la revue de mode. Et la pomme pourrie. Il se faisait certainement du souci avec la pomme pourrie.
Qu'est-ce que ça pouvait bien foutre à présent ? Danglard pensa qu'Adamsberg avait une façon différente de la sienne de se gâcher l'existence. Il lui semblait qu'en dépit de ses comportements nonchalants, Adamsberg avait une manière efficace de ne jamais trouver le repos.
* * *
La porte entre le bureau du commissaire et le sien restait la plupart du temps ouverte. Adamsberg n'avait pas besoin de s'isoler pour être seul. Ce qui fait que Danglard allait et venait, déposait des dossiers, lui lisait une note, repartait, ou bien s'asseyait pour parler un moment. Il arrivait alors, encore plus souvent depuis la fuite de Clémence, qu'Adamsberg ne soit réceptif à rien et qu'il continue sa lecture sans lever les yeux vers lui, mais sans que cette inattention soit blessante puisqu'elle n'était pas volontaire. D'ailleurs, jugeait Danglard, c'était plus de l'absentéisme que de l'inattention. Car attentif, Adamsberg l'était. Mais à quoi ? Il avait d'ailleurs une curieuse manière de lire, généralement debout, les bras serrés sur le torse, et le regard penché vers les notes étalées sur sa table. Il pouvait rester ainsi debout pendant des heures. Danglard, qui se sentait chaque jour le corps fatigué et les jambes peu portantes, se demandait comment il pouvait tenir ainsi. En ce moment, Adamsberg était debout, regardant un petit calepin aux pages vides, ouvert sur son bureau.
— Ça fait seize jours, dit Danglard en s'asseyant.
— Oui, dit Adamsberg.
Et cette fois, son regard abandonna sa lecture pour se porter vers Danglard, mais il n'y avait, c'est vrai, rien à lire sur le petit calepin.
— Ce n'est pas normal, reprit Danglard. On aurait dû la retrouver. Il faut bien qu'elle se déplace, qu'elle mange, qu'elle boive, qu'elle dorme quelque part. Et son signalement est dans tous les journaux. Elle ne peut pas échapper à nos recherches. Surtout avec un physique pareil. Et pourtant, le fait est là: elle y échappe.
— Oui, dit Adamsberg. Elle y échappe. Il y a quelque chose qui cloche.
— Je n'aurais pas dit ça, dit Danglard. J'aurais dit qu'on met trop de temps à la retrouver, mais qu'on y parviendra. Mais elle sait être discrète, la vieille. À Neuilly, elle n'était pas très connue. Qu'en ont dit les voisins ? Qu'elle n'était pas dérangeante, qu'elle était indépendante, pas jolie, toujours avec ce foutu béret sur la tête, et droguée aux petites annonces. Rien à tirer de plus. Elle est restée vingt ans là-bas, et personne ne sait si elle avait des amis quelque part, personne ne lui connaît un point de chute quelconque, et personne ne se rappelle quand au juste elle est partie. Il semble qu'elle n'allait jamais en vacances. Il y a des gens comme ça qui passent dans la vie sans que personne ne les remarque. Ce n'est pas étonnant qu'elle en soit arrivée au meurtre. Mais c'est une question de jours. On la retrouvera.
— Non. Il y a quelque chose qui cloche.
— Qu'est-ce qu'il faut comprendre ?
— C'est ce que j'essaie de savoir.
Découragé, Danglard se leva, en trois mouvements pesants, le torse, les fesses, les jambes, et fit le tour de la pièce.
— J'aimerais essayer de savoir ce que vous essayez de savoir, dit-il.
— Au fait, Danglard, le labo peut reprendre la revue de mode. J'ai terminé.
— Terminé quoi ?
Danglard voulait regagner son bureau, anxieux par avance de cette discussion qui n'allait mener à rien, mais il ne pouvait s'empêcher de suspecter Adamsberg de tourner dans sa tête des pensées, sinon des hypothèses, qui drainaient sa curiosité. Même s'il suspectait que ces pensées étaient encore peu disponibles pour Adamsberg lui-même.
Adamsberg regardait à nouveau le calepin.
— La revue de mode, dit-il, comportait un article signé Delphine Vitruel. C'est le nom de jeune fille de Delphine Le Nermord, si vous préférez. La directrice de rédaction m'a appris qu'elle collaborait régulièrement à leur journal, leur livrant presque une fois par mois des articles sur l'air du temps, les fluctuations des modes, l'engouement pour les robes à vertugadin ou les coutures des bas.
— Et ça vous a intéressé ?
— Énormément. J'ai lu toute la collection. Ça m'a pris pas mal de temps. Et puis la pomme pourrie. Je commence à comprendre des choses.
Danglard secouait la tête.
— Et puis quoi, la pomme pourrie ? demanda-t-il. On ne va pas reprocher à Le Nermord d'avoir sué la peur ! Pourquoi penser encore à lui, bon sang ?
— Tout ce qui est petit et cruel me préoccupe. Vous avez trop écouté Mathilde. Vous défendez l'homme aux cercles à présent.
— Je ne fais rien de ce genre. Simplement je m'occupe de Clémence et je le laisse tranquille.
— Moi aussi je m'occupe de Clémence, que de Clémence. Mais ça ne change rien au fait que Le Nermord est vil.
— Commissaire, il faut être économe de son mépris en raison du grand nombre de nécessiteux. Et ce n'est pas moi qui parle.
— Qui d'autre ?
— Chateaubriand.
— Encore... Mais qu'est-ce qu'il vous a fait ?
— Sûrement du mal. Mais passons. Sincèrement, commissaire, est-ce que l'homme aux cercles mérite tant de hargne ? C'est tout de même un grand historien.
— À voir.
— J'abandonne, dit Danglard en se rasseyant. À chacun ses obsessions. Moi, c'est Clémence que j'ai dans le crâne. Je dois la trouver. Elle est quelque part et je la dénicherai. C'est obligatoire. C'est logique.
— Mais, dit Adamsberg en souriant, une logique sotte est le démon des esprits faibles. Et ce n'est pas moi qui parle.