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L'homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? Depuis quatre mois, cette phrase accompagne des cercles bleus qui surgissent la nuit, tracés à la craie sur les trottoirs de Paris. Au centre de ces cercles, prisonniers, un débris, un déchet, un objet perdu : trombone, bougie, pince à épiler, patte de pigeon... Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent un maniaque, un joueur. Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite sont de, mauvais augure. Il le sait, il le sent : bientôt, de l'anodin saugrenu on passera au tragique. Il n'a pas tort. Un matin, c'est le cadavre d'une femme égorgée que l'on trouve au milieu d'un de ces cercles bleus.
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— Et qui parle ?

— C'est ma différence avec vous : je ne sais pas qui a dit ça. Mais j'aime bien cette phrase, elle m'arrange, vous comprenez. Je suis si peu logique. Je vais marcher Danglard, j'en ai besoin.

Adamsberg marcha jusqu'au soir. C'était l'unique façon qu'il avait trouvée pour faire le tri dans ses pensées. Comme si grâce au mouvement de la marche, les pensées se trouvaient ballottées comme des particules dans un liquide. Si bien que les plus lourdes tombaient au fond et que les plus fines restaient en surface. Au bout du compte, il n'en tirait pas de conclusion définitive, mais un tableau décanté de ses idées, organisées par ordre de gravité. Au premier plan venaient onduler des choses comme le pauvre vieux Le Nermord, son adieu à Byzance, le tuyau de sa pipe contre ses incisives, même pas jaunies par le tabac. Un dentier. Et puis la pomme pourrie, Clémence la meurtrière, disparaissant avec son béret noir, ses blouses nylon, ses yeux bordés de rouge.

Il se figea. Là-bas, une jeune femme interpellait un taxi. Il était tard déjà, il discernait mal, il courut. Et puis ce fut trop tard et peine perdue, le taxi partit. Il resta là, sur le bord du trottoir, respirant vite. Pourquoi est-ce qu'il avait couru ? Ça aurait été bien de voir Camille monter dans un taxi sans courir pour autant. Sans même songer à la rattraper.

Il serra ses mains dans les poches de sa veste. Un peu d'émotion. Normal.

Normal. Inutile d'en faire une histoire. Voir Camille, être surpris, courir, c'est normal d'être un peu ému. C'est la surprise. Ou c'est la vitesse. Les mains de n'importe qui trembleraient exactement de la même manière.

Était-ce bien elle d'ailleurs ? Probable que non. Elle vit au bout du monde. Il faut qu'elle soit au bout du monde, c'est indispensable. Mais le profil, le corps, la manière de tenir la vitre à deux mains pour parler au chauffeur ? Et alors ? Rien d'exceptionnel. Camille est à l'autre bout du monde. Il n'y a pas à en discuter, donc il n'y a plus de raison de s'en faire pour cette fille et ce taxi.

Et si c'était Camille ? Eh bien si c'était Camille, il l'avait ratée. C'est tout. Et elle prenait un taxi pour repartir au bout du monde. Donc inutile de réfléchir, il n'y avait rien de changé. La nuit sur Camille, toujours. Apparition. Disparition.

Il continua son chemin, calmé, en scandant vaguement ces deux mots. Il voulut s'endormir vite pour oublier la pipe du vieux Le Nermord, le béret de Clémence, les cheveux emmêlés de la petite chérie.

Et c'est ce qu'il fit.

* * *

La semaine qui suivit n'apporta aucune nouvelle de Clémence. Danglard déclinait dans une somnolence éthylique dès trois heures de l'après-midi, qu'il interrompait par quelques explosions verbales d'impuissance. Des dizaines de personnes avaient signalé la tueuse en France. Matin après matin, Danglard apportait sur le bureau d'Adamsberg les rapports négatifs des recherches effectuées.

— Rapport de l'enquête à Montauban. C'est encore raté, disait Danglard.

Et Adamsberg levait la tête pour répondre : « Très bien. C'est parfait. » Pire encore, Danglard croyait qu'il ne lisait même pas les rapports. Le soir, ils étaient à l'endroit où il les avait déposés le matin. Alors il les reprenait pour les classer dans le dossier Clémence Valmont.

Danglard ne pouvait s'empêcher de compter. Ça faisait vingt-sept jours que Clémence Valmont avait disparu. Souvent, Mathilde appelait Adamsberg pour avoir des nouvelles de la musaraigne. Danglard l'entendait répondre : « Il n'y a rien. Non, je n'abandonne pas, qu'est-ce qui vous le fait croire ? J'attends des petits renseignements. Rien ne presse à présent. »

Rien ne presse. Le maître mot d'Adamsberg. Danglard en était à bout de nerfs, alors que Castreau, très modifié, semblait prendre les choses de la vie avec une tolérance inusitée. Et puis Reyer était venu plusieurs fois sur la demande d'Adamsberg. Danglard le trouvait moins âpre qu'avant. Il se demandait si c'était parce qu'il connaissait bien le commissariat à présent, qu'il pouvait longer plus à l'aise les murs en se guidant du bout des doigts, ou si la découverte de la tueuse avait dénoué ses inquiétudes. Ce que Danglard ne voulait à aucun prix, c'était imaginer que l'aveugle beau était moins âpre parce que Mathilde lui aurait ouvert son lit. Pas question de ça. Mais comment savoir ? Il avait assisté au début de son entretien avec le commissaire.

— Vous, disait Adamsberg, comme vous ne voyez plus, vous voyez autrement. Ce que j'aimerais, c'est que vous me parliez de Clémence Valmont autant d'heures que possible, que vous me décriviez toutes les impressions qu'elle a faites à votre ouïe, toutes les sensations qu'a produites sa présence, tous les détails que vous avez pu deviner à l'approcher, à l'entendre, à la ressentir. Plus j'en saurai sur elle, mieux je m'en sortirai. Et vous, Reyer, vous êtes avec Mathilde celui qui l'avez le plus connue. Et surtout vous connaissez les choses de l'infravisible. Tout ce qu'on laisse de côté parce que notre œil prend une image rapide qui suffit à nous satisfaire.

À chaque fois, Reyer était resté longtemps. Par la porte ouverte, Danglard voyait Adamsberg adossé au mur l'écouter avec une grande attention.

* * *

Il était trois heures trente de l'après-midi. Adamsberg ouvrit son calepin à la page trois. Il attendit un bon moment et puis il écrivit : « Demain, j'irai à la campagne chercher Clémence. Je crois que je ne me suis pas trompé. Je ne me souviens plus à partir de quand j'ai trouvé cela, j'aurais dû le noter. À partir du tout début ? Ou à partir de la pomme pourrie ? Tout ce que me raconte Reyer va dans mon sens. Hier, j'ai marché jusqu'à la gare de l'Est. Je me demandais pourquoi j'étais flic. Peut-être parce que dans ce métier on a des choses à chercher avec des chances de les trouver. Ça console du reste. Parce que, dans le reste de la vie, personne ne vous demande de chercher quoi que ce soit, et on ne risque pas de trouver puisqu'on ne sait pas ce qu'on cherche. Par exemple les feuilles d'arbre : je ne comprends pas encore exactement pourquoi je les dessine. Quelqu'un m'a dit hier dans un café de la gare de l'Est que le meilleur moyen de ne pas avoir peur de la mort c'était de mener une vie de con. Ainsi on n'avait rien à regretter. Ça ne m'a pas semblé une très bonne solution.

« Mais je n'ai pas peur de la mort, pas tellement. Donc ça ne me concernait pas, en fait. Je n'ai pas peur d'être seul non plus.

« Toutes mes chemises sont à renouveler, je m'en rends compte. Ce que j'aimerais, c'est trouver la tenue universelle. Alors je l'achèterais en trente exemplaires, et je n'aurais plus à m'en faire avec ces histoires d'habits jusqu'à la fin de mes jours. Quand j'ai expliqué ça à ma sœur, elle a hurlé. La seule idée d'une tenue universelle l'horrifie.

« Je voudrais trouver la tenue universelle pour ne plus avoir à m'en faire avec ça.

« Je voudrais trouver la feuille d'arbre universelle pour ne plus avoir à m'en faire avec ça.

« Au fond, j'aurais bien voulu ne pas rater Camille l'autre soir dans la rue. Je l'aurais attrapée, elle aurait été très étonnée, et peut-être émue. J'aurais peut-être vu son visage trembler, blanchir, ou rougir, je ne sais pas au juste. J'aurais mis mes mains contre ce visage pour apaiser ce tremblement, et ça aurait été assez formidable. Je l'aurais gardée contre moi, on serait restés debout tous les deux dans la rue un bon bout de temps. Disons une heure. Mais peut-être qu'elle n'aurait pas été émue du tout et qu'elle n'aurait pas voulu rester contre moi. Peut-être qu'elle n'en aurait rien eu à faire. Je ne sais pas. Je ne me rends pas compte. Peut-être qu'elle aurait dit : "Jean-Baptiste, j'ai un taxi qui m'attend." Je ne sais pas. Et peut-être ce n'était pas Camille. Et peut-être je m'en fous aussi complètement. Je ne sais pas. Je ne crois pas.

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