L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
«Jean-Baptiste Adamsberg, dit-il à l'interphone. Ouvrez-moi, madame Forestier. Grouillez-vous. Il courut jusqu'au Grondin volant, au deuxième étage, et Mathilde leur ouvrit la porte.
— Il me faut une clef d'au-dessus, madame Forestier. Une clef de chez Clémence. En avez-vous un double ?
Mathilde partit sans poser de question chercher un trousseau portant l'étiquette « Épinoche ».
— Je vous accompagne, dit-elle, la voix plus rauque encore le matin que dans la journée. Je me fais du sang noir, Adamsberg.
Ils entrèrent tous les trois chez Clémence. Il n'y avait plus rien. Ni trace de vie, ni vêtement au porte-manteau, ni papiers sur les tables.
— Ordure, elle a filé, dit Danglard.
Adamsberg marcha dans la pièce, plus lentement que jamais, regardant ses pieds, puis ouvrant un placard vide, un tiroir, marchant à nouveau. « Il ne pense à rien», se dit Danglard, exaspéré, surtout exaspéré de leur échec. Il aurait voulu qu'Adamsberg explose de colère, agisse et réagisse, s'agite, donne des ordres et rattrape ce gâchis d'une manière ou d'une autre, mais ce n'était pas la peine d'espérer qu'il fasse quoi que ce soit de ce genre. Au contraire, il accepta avec un beau sourire le café que leur proposa Mathilde, effarée.
Adamsberg appela le commissariat de chez elle et détailla Clémence Valmont aussi précisément que possible.
— Donnez ce signalement à toutes les gares, les aéroports, les postes-frontières, et toutes les gendarmeries. Enfin, organisez la traque habituelle. Et envoyez un homme de garde ici. L'appartement doit rester surveillé.
Il raccrocha sans bruit et but son café comme si rien de grave n'était arrivé.
— Il faut vous réconforter. Vous n'avez pas l'air bien, dit-il à Mathilde. Danglard, essayez d'expliquer tout ce qui se passe à Mme Forestier, en la ménageant. Excusez-moi de ne pas le faire moi-même. Je trouve que je m'explique mal.
— Vous avez lu dans les journaux que Le Nermord a été disculpé des meurtres, et qu'il était l'homme aux cercles ? commença Danglard.
— Parfaitement, dit Mathilde, j'ai même vu sa photo. C'est bien l'homme que j'ai suivi, et c'est bien l'homme qui mangeait dans ce petit restaurant de Pigalle, il y a huit ans. Inoffensif ! Je me suis usée à le répéter à Adamsberg ! Humilié, frustré, tout ce que vous voudrez, mais inoffensif! Je l'avais dit, commissaire !
— Oui, vous l'avez dit. Et moi pas, dit Adamsberg.
— Exactement, appuya Mathilde. Mais la musaraigne, où est-elle passée ? Pourquoi la cherchez-vous ? Elle est revenue hier soir de la campagne, retapée, pimpante. Je ne comprends pas pourquoi elle a à nouveau foutu le camp.
— Elle vous a déjà parlé de ce fiancé qui l'avait lâchée sans crier gare ?
— Plus ou moins, dit Mathilde. Ça ne l'avait pas marquée autant qu'on aurait pu le croire. Vous n'allez pas vous lancer dans ce genre de psychanalyse à la noix, tout de même ?
— Obligatoire, dit Danglard. Gérard Pontieux, la deuxième victime, c'était lui. C'était son fiancé il y a cinquante ans.
— Vous déraillez, dit Mathilde.
— Non, j'en viens, dit Danglard, de leur bled natal à tous les deux. Elle n'est pas de Neuilly, Mathilde.
Adamsberg nota au passage que Danglard appelait Mme Forestier « Mathilde».
— La rage et la folie ont fait du chemin en cinquante ans, poursuivit Danglard. Parvenue au terme d'une vie qu'elle jugeait ratée, elle a finalement basculé du côté de l'envie du meurtre. L'occasion, ce fut l'homme aux cercles. C'était le moment ou jamais de réaliser son projet. Elle n'avait jamais perdu la trace de Gérard Pontieux, l'objet de toutes ses hantises. Elle savait où il habitait. Elle a quitté Neuilly, et pour trouver l'homme aux cercles, elle s'est adressée à vous, Mathilde. Vous seule pouviez la conduire à lui. Et aux cercles. Elle a d'abord assassiné cette grosse femme qu'elle ne connaissait pas, pour amorcer une « série ». Puis elle a égorgé Pontieux. Ça lui a fait tellement de bien qu'elle s'est acharnée sur lui. Enfin, craignant que l'enquête ne découvre pas assez vite l'homme aux cercles et qu'elle ne s'attarde sur le cas du docteur, elle a saigné la propre femme de l'homme aux cercles, Delphine Le Nermord. Cohérence oblige, elle l'a tailladée autant que Pontieux, pour qu'aucune différence ne signale le docteur à notre attention. À part que c'était un homme.
Danglard jeta un regard à Adamsberg qui ne disait rien, et qui lui fit signe avec les yeux de continuer.
— Son dernier meurtre nous a menés droit à l'homme aux cercles, comme elle l'avait prévu. Mais Clémence Valmont a l'esprit à la fois tortueux et simple. Être l'homme aux cercles en même temps que l'assassin de sa femme, c'était trop justement. C'était impossible, à moins d'être un dément. Le Nermord a été libéré. Elle l'a appris ce soir par la radio. Le Nermord disculpé, tout pouvait changer. Son plan idéal se cassait la gueule. Elle avait encore le temps de filer. Elle l'a fait.
Atterré, le regard de Mathilde allait de l'un à l'autre. Adamsberg la laissait prendre conscience. Il savait que ça pouvait prendre un certain temps, qu'elle allait se débattre.
— Mais non, dit Mathilde, elle n'aurait jamais eu la force physique ! Vous vous souvenez quand même du maigre bout de femme qu'elle est ?
— Il y a mille façons de contourner l'obstacle, dit Danglard. On peut faire la malade sur un trottoir, attendre qu'un passant inquiet se penche sur vous, et l'assommer. Toutes les victimes ont d'abord été assommées, rappelez-vous, Mathilde.
— Oui, je me rappelle, dit Mathilde, relevant vingt fois ses cheveux noirs qui tombaient en mèches raides sur son front. Et pour le docteur, comment a-t-elle pu s'y prendre ?
— Très simplement. Elle l'a fait venir à l'endroit souhaité.
— Pourquoi est-il venu ?
— Voyons ! Une amie de jeunesse qui vous appelle, qui a besoin de vous ! On oublie tout, on y court.
— Bien sûr, dit Mathilde. Vous devez avoir raison.
— Et les nuits des meurtres, était-elle là ? Vous en souvenez-vous ?
— À vrai dire, elle disparaissait presque tous les soirs, pour des rendez-vous, disait-elle, comme l'autre nuit. Elle m'a joué une foutue sacrée comédie ! Pourquoi ne dites-vous rien, commissaire ?
— J'essaie de réfléchir.
— Et ça donne quoi ?
— Rien. Mais je suis habitué.
Mathilde et Danglard échangèrent un regard. Un peu désolés. Mais Danglard n'était pas d'humeur à critiquer Adamsberg. Clémence avait disparu, certes. Mais tout de même, Adamsberg avait su comprendre, et avait su l'envoyer à Marcilly.
Adamsberg se leva sans prévenir, eut un geste inutile et nonchalant, remercia Mathilde pour le café et demanda à Danglard d'envoyer le labo dans l'appartement de Clémence Valmont.
— Je vais marcher, ajouta-t-il, pour ne pas partir sans rien dire, pour leur donner une explication, pour ne pas les blesser.
Danglard et Mathilde restèrent encore longtemps ensemble. Ils ne pouvaient plus s'arrêter de parler de Clémence, d'essayer de comprendre. Le fiancé parti, l'enchaînement dévastateur des petites annonces, la névrose, les dents pointues, les sales impressions, les ambiguïtés. De temps en temps, Danglard montait voir où en étaient les types du labo, et il redescendait en disant: « Ils en sont à la salle de bains. » Mathilde reversait du café rallongé avec de l'eau tiède. Danglard était bien. Il serait volontiers resté là toute sa vie, accoudé à la table où nageaient les poissons, sous l'éclairage du visage brun de la Reine Mathilde. Elle parla d'Adamsberg, elle demanda comment il avait fait pour comprendre.