L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
— C'est vrai, admit Danglard.
Le Nermord se leva, retrouvant quelques forces, et accepta une bière. Il marchait dans le bureau de la fenêtre à la porte, passant et repassant devant son grand graffiti.
— Je n'avais plus d'autre choix que de vous le dire. Il y avait trop de charges contre moi. Maintenant c'est différent. Si j'avais voulu tuer ma femme, vous imaginez bien que je ne l'aurais pas fait dans un de mes propres cercles, sans même prendre la peine de transformer mon écriture. J'espère qu'on est d'accord.
Il haussa les épaules.
— À présent, inutile d'espérer ce siège à l'Académie. Et inutile de préparer mes cours pour l'an prochain. Le Collège ne voudra pas de moi, et c'est normal. Mais je n'avais pas le choix. Je suppose quand même que j'ai gagné au change. C'est à vous maintenant de comprendre le reste. Qui m'a utilisé ? Depuis le premier cadavre qui fut trouvé dans un de mes cercles, j'essaie de comprendre, je me débats dans ce piège infect. J'ai eu très peur quand j'ai appris la nouvelle du premier meurtre. Je vous l'ai déjà dit, je ne suis pas plus courageux qu'un autre. Plutôt moins, pour être franc. Je me suis torturé l'esprit pour tâcher de comprendre. Qui avait fait ça ? Qui m'avait suivi ? Qui avait déposé le cadavre de cette femme dans mon cercle ? Et si j'ai continué les cercles quelques jours après, ce n'est pas, comme l'a dit la presse, pour vous provoquer. Non, loin de là. C'était dans l'espoir d'apercevoir celui qui me suivait, d'identifier l'assassin et de pouvoir me disculper. J'ai mis quelques jours avant de prendre cette décision. On hésite à se faire suivre seul la nuit par un assassin, surtout un homme aussi peureux que moi. Mais je savais que si vous me dénichiez, je n'avais aucune chance d'échapper à l'accusation de meurtre. C'est bien ce qu'avait prévu l'assassin : me faire payer à sa place. Alors, le combat était entre lui et moi. Ça a été le premier vrai combat de ma vie. En ce sens, je ne le regrette pas. La seule chose que je n'ai pas imaginée, c'est qu'il s'en prendrait à ma propre femme. Toute la nuit après votre visite, je me suis demandé pourquoi il avait fait ça. Je n'ai trouvé qu'une seule explication : la police ne m'avait toujours pas repéré, ce qui contrariait les plans de l'assassin. Alors il a fait cela, ce meurtre de ma Delphie, pour que vous remontiez jusqu'à moi, pour que vous m'arrêtiez et qu'il soit tranquille. C'est peut-être ça, non ?
— Possible, dit Adamsberg.
— Mais son erreur, c'est que n'importe lequel de vos psychiatres dira que j'ai toute ma raison. Un névrosé aurait pu en effet tuer deux fois et puis finir par s'en prendre à sa propre femme. Pas moi. Je ne suis pas fou. Et je n'aurais jamais tué Delphie dans un de mes cercles. Delphie. Sans mes foutus cercles, elle serait vivante, Delphie.
— Si vous avez toute votre raison, demanda Danglard, pourquoi faire ces foutus cercles ?
— Pour que des choses perdues m'appartiennent, me doivent de la reconnaissance. Non, je m'explique mal.
— C'est vrai, je ne comprends pas, dit Danglard.
— Tant pis, dit Le Nermord. J'essaierai de l'écrire, ce sera peut-être plus facile.
Adamsberg pensait à la description de Mathilde : « Un petit homme dépossédé et avide de pouvoir, comment va-t-il se débrouiller ? »
— Trouvez-le, reprit Le Nermord avec détresse. Trouvez cet assassin. Croyez-vous que vous saurez y arriver ? Le croyez-vous ?
— Si vous nous aidez, dit Danglard. Par exemple, avez-vous vu quelqu'un vous suivre au cours de vos sorties ?
— Je n'ai rien vu d'assez précis pour vous, malheureusement. Au début, il y a deux ou trois mois, il est arrivé qu'une femme me suive. A l'époque, c'était bien avant le premier meurtre, ça ne m'a pas soucié. Mais je la trouvais pourtant étrange, sympathique aussi. J'avais l'impression qu'elle m'encourageait, de loin. D'abord je me suis méfié d'elle, mais plus tard j'aimais voir qu'elle était là. Mais que vous dire d'elle ? Je crois qu'elle était très brune, assez grande, belle semblait-il, et plus toute jeune. Ça me serait impossible de donner plus de détails, mais c'était une femme, j'en suis persuadé.
— Oui, dit Danglard, nous la connaissons. Combien de fois l'avez-vous vue ?
— Plus d'une dizaine de fois.
— Et depuis le premier meurtre ?
Le Nermord hésita, comme répugnant à évoquer ce souvenir.
— Oui, dit-il, deux fois j'ai vu quelqu'un, mais ce n'était plus la femme brune. C'était quelqu'un d'autre. Comme j'avais peur, je me retournais à peine et je filais sitôt mon cercle fait. Je n'avais pas le courage d'aller jusqu'au bout de mon projet, c'est-à-dire de me retourner et de lui courir après pour voir son visage. C'était... une silhouette petite. Un être bizarre, inqualifiable, ni homme ni femme. Vous voyez, je ne sais rien.
— Pourquoi aviez-vous toujours une sacoche sur vous ? intervint Adamsberg.
— Ma sacoche, dit Le Nermord, avec mes papiers. Après mes cercles, je filais aussi vite que possible en métro. Et j'étais si nerveux que j'avais besoin de lire, de me replonger dans mes notes, de me retrouver professeur. Je ne sais pas comment m'expliquer mieux. Qu'est-ce que vous allez faire avec moi maintenant ?
— Il est probable que vous serez libre, dit Adamsberg. Le juge d'instruction ne risquera pas une erreur judiciaire.
— Évidemment, dit Danglard. Tout est changé à présent.
Le Nermord allait mieux. Il demanda une cigarette et la vida dans sa pipe.
— C'est une simple formalité, mais je souhaiterais malgré tout visiter votre domicile, dit Adamsberg.
Danglard qui n'avait jamais vu Adamsberg prendre du temps à exécuter les simples formalités le regarda sans comprendre.
— Faites comme vous voulez, dit Le Nermord. Mais vous cherchez quoi ? Je vous ai dit que j'apporterais toutes les preuves.
— Je le sais bien. Je vous fais confiance. Mais je ne cherche pas quelque chose de palpable. En attendant, il faudrait que vous repreniez tout ça avec Danglard, pour votre déposition.
— Soyez honnête, commissaire. En tant qu'« homme aux cercles », je risque quoi ?
— À mon avis pas grand-chose, dit Adamsberg. Il n'y a pas eu tapage nocturne ni atteinte à la tranquillité publique au sens strict du terme. Que vous ayez suscité chez un autre l'idée du meurtre ne vous regarde pas. On n'est pas toujours responsable des idées qu'on donne aux autres. Votre manie a causé trois morts, mais ce n'est pas de votre faute.
— Je ne l'aurais pas imaginé. Je suis désolé, murmura Le Nermord.
Adamsberg sortit sans dire un mot et Danglard lui en voulut de ne pas avoir donné à l'homme un peu plus d'humanité. Il avait pourtant vu le commissaire déployer ses registres de séduction pour s'aliéner la sympathie d'inconnus et même d'imbéciles. Et aujourd'hui, il n'avait pas cédé la moindre miette d'humanité pour le vieux.
* * *
Le lendemain matin, Adamsberg demanda à voir Le Nermord encore une fois. Danglard était renfrogné. Il n'aurait plus voulu qu'on touche au vieux. Et Adamsberg choisissait la dernière minute pour le convoquer, alors qu'il n'était qu'à peine intervenu pendant les jours précédents.
Le Nermord fut donc à nouveau appelé. Il entra timidement dans le commissariat, un peu vacillant encore, et pâle. Danglard l'observait.