Valentin de Majipoor [Valentine Pontifex - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #3
- Год: 1985
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-04390-1
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Valentin de Majipoor [Valentine Pontifex - fr]». Краткое содержание книги:
Mais il n’est pas dit que le règne de Valentin restera serein. Tandis que le Coronal entreprend son Périple à travers les immensités de Majipoor, afin de se faire voir de ses peuples, accompagné de Carabella, son épouse bien aimée, de ses amis des jours d’infortune devenus grands seigneurs et d’une armée de courtisans, les nuages s’amoncellent, les maladies frappent les récoltes, s’étendent comme feu de forêt. Des monstres surgissent des forêts d’habitude paisibles de Majipoor. La famine survient, et la rébellion.
Faudra-t-il faire la guerre aux Changeformes ? Car ce sont eux, premiers occupants de la planète, jadis massacrés et refoulés par les humains venus de l’espace, qui tentent une nouvelle révolte. Valentin, qui est épris de paix et d’amour, ne parvient pas à s’y résoudre. Majipoor va-t-elle sombrer ?
4
Chaque fois qu’il pleuvait, et à cette époque de l’année il pleuvait sans arrêt dans le Val de Prestimion, les émanations irritantes des céréales brûlées s’élevaient des champs et imprégnaient tout. Quand Aximann Threysz entra d’un pas traînant dans la salle de réunion située au cœur de la ville, guidée par sa fille Heynok qui la tenait par le coude, elle les percevait encore, bien que la plus proche des plantations incendiées fût distante de plusieurs kilomètres.
Il n’y avait pas moyen d’y échapper. Elles couvraient la terre comme une inondation. L’odeur âcre pénétrait par les portes et les fenêtres, se répandait dans les caves où le vin était conservé et infectait le contenu des bouteilles cachetées. Elle imprégnait la viande servie à table, ainsi que les vêtements et la lessive n’en venait pas à bout. Elle s’infiltrait par les pores de la peau et corrompait les chairs. Aximaan Threysz en arrivait à croire qu’elle n’épargnait pas même les âmes. Quand le moment viendrait pour elle de retourner à la Source, si elle était jamais autorisée à quitter cette vie interminable, Aximaan Threysz était certaine que les gardiens du pont l’arrêteraient et la renverraient froidement en lui disant d’un air dédaigneux : « Nous ne voulons pas d’émanations pestilentielles ici, vieille femme. Reprends ton corps et va-t’en ».
— Veux-tu t’asseoir ici, maman ? demanda Heyrok.
— Cela m’est égal. N’importe où.
— Ce sont de bonnes places. Tu entendras bien.
Il y eut un peu d’agitation dans la rangée quand les gens bougèrent pour lui faire de la place. Tout le monde la traitait maintenant comme une vieille gâteuse. Bien sûr elle était âgée, monstrueusement âgée, survivante de l’époque d’Ossier, si âgée qu’elle se souvenait du temps où lord Tyeveras était jeune, mais cela n’avait rien de nouveau, alors pourquoi étaient-ils tout à coup si condescendants envers elle ? Elle n’avait pas besoin d’un traitement particulier. Elle était encore capable de marcher ; sa vue était assez bonne ; elle pouvait encore aller dans les champs au moment de la récolte et ramasser les cosses, et ramasser, aller, dans les champs, et, ramasser…
Aximaan Threysz s’avança en titubant légèrement et s’assit. Elle entendit des murmures d’accueil auxquels elle répondit vaguement, car elle avait du mal à mettre un nom sur les visages. Les habitants du Val lui parlaient maintenant sur un ton compatissant, comme s’il y avait eu un mort dans sa famille. C’était vrai, d’une certaine façon. Mais ce n’était pas la mort qu’elle attendait, celle qu’on lui refusait, la sienne.
Ce jour ne viendrait peut-être jamais. Elle avait l’impression d’être condamnée á vivre éternellement dans ce monde en proie à la ruine et au désespoir et à respirer continuellement cette odeur âcre. Elle restait tranquillement assise, le regard perdu dans le vague.
— Je le trouve très courageux, dit Heynok.
— Qui ?
— Sempeturn. L’homme qui va parler ce soir. Ils ont essayé de l’en empêcher à Mazadone, en l’accusant de prêcher la trahison. Mais il a quand même parlé et maintenant il parcourt toutes les régions agricoles pour nous expliquer pourquoi les cultures ont été détruites. Toute la population du Val est là ce soir. C’est un événement très important.
— Un événement très important, oui, dit Aximaan Threysz en hochant la tête. Oui. Un événement très important.
Elle ressentait un certain malaise à être entourée de tant de monde. Cela faisait des mois qu’elle n’était pas venue en ville. Elle ne quittait plus que rarement sa maison et passait presque toutes ses journées assise dans sa chambre, le dos à la fenêtre, sans jamais jeter un regard vers la plantation. Mais ce soir, Heynok avait insisté en lui répétant que c’était un événement très important.
— Regarde, maman ! Le voilà !
Aximaan Threysz distingua confusément la présence d’un être humain sur l’estrade : un petit homme rougeaud dont l’affreuse chevelure épaisse et brune ressemblait à la fourrure d’un animal. Qu’il est étrange que j’en sois arrivée ces derniers mois à détester la vue des humains, de leur corps flasque, de leur peau moite et blafarde, de leurs cheveux hideux, de leurs yeux larmoyants. Sempeturn agita les bras dans tous les sens et prit la parole d’une vilaine voix âpre.
— Habitants du Val de Prestimion – je suis de tout cœur avec vous dans l’épreuve que vous subissez – dans cette période néfaste, ce malheur inattendu – cette tragédie, cette désolation…
C’est donc cela l’événement important, songea Aximaan Threysz. Ce bruit, ces lamentations. C’était important, sans aucun doute. Au bout d’un moment elle avait perdu le fil de ce qu’il disait, mais c’était manifestement important, car les mots qui lui parvenaient de l’estrade avaient des résonances graves : « Ruine… destin… punition… péché… innocence… honte… tromperie… » Des mots lourds de sens mais qui flottaient devant elle comme de petits animaux aux ailes transparentes.
Pour Aximaan Threysz, le dernier événement notable avait déjà eu lieu et elle n’en connaîtrait pas d’autres de son vivant. Après la découverte du charbon de la lusavande, ses champs avaient été brûlés les premiers. L’agent agronome Yerewain Noor, l’air profondément désolé et présentant d’interminables excuses, avait placardé un avis d’enrôlement de la population sur la porte de la salle de réunion municipale où était maintenant assise Aximaan Threysz : et un Steldi matin, tous les travailleurs valides du Val de Prestimion étaient venus incendier sa plantation. Ils avaient précautionneusement répandu le combustible sur tout le périmètre des champs puis l’avaient versé au milieu en formant de longues croix, avant d’y jeter des brandons.
Puis était venu le tour de l’exploitation de Mikhyain et de Sobor Simithot, de Palver et de Nitikkimal…
Il ne restait plus rien du Val, noir et calciné, de la lusavande ni du riz. Il n’y aurait pas de moisson la saison prochaine. Les silos resteraient vides, les bascules rouilleraient, le soleil d’été dispenserait sa chaleur à un univers de cendres. Cela ressemble beaucoup à un message du Roi des Rêves, songea Aximaan Threysz. On s’enfonce dans ses deux mois de repos hivernal et l’esprit est assailli de terrifiantes visions de destruction de tout ce qu’on a peiné pour créer. Pendant son sommeil, on sent peser sur son âme tout le poids de l’esprit du Roi qui vous écrase, vous accable et vous dit : « C’est ton châtiment, tu es coupable d’avoir mal agi. »
— Comment savons-nous, dit l’orateur sur l’estrade, que l’homme que nous appelons lord Valentin est bien le Coronal oint du Divin ? Comment pouvons-nous en être sûrs ?
Aximaan Threysz se pencha brusquement en avant, l’attention en éveil.
— Je vous demande de considérer les faits. Nous connaissions tous le Coronal lord Voriax qui était un homme au teint basané, n’est-ce pas ? Il a gouverné pendant huit ans, il était sage et nous l’aimions, n’est-ce pas ? Mais le Divin, dont les desseins sont impénétrables, nous l’a enlevé trop tôt et le Mont nous a fait savoir que son successeur serait son frère Valentin, dont la peau était également brune. Cela, nous le savons. Il a fait le Grand Périple – il n’est pas venu dans cette province, mais on l’a vu à Piliplok, à Ni-moya, à Narabal, à Til-omon et à Pidruid ; il était brun, avec des yeux noirs étincelants et une barbe noire, et il était sans aucun doute le frère de son frère, et notre Coronal légitime. Mais ensuite qu’apprenons-nous ? Un homme à la chevelure blonde et aux yeux bleus est arrivé et a dit au peuple d’Alhanroel, je suis le vrai Coronal, j’ai été dépossédé de mon corps par magie et l’homme brun est un imposteur. Alors le peuple d’Alhanroel a fait le signe de la constellation, s’est incliné devant lui et l’a acclamé. Et lorsqu’à Zimroel on nous a dit que celui que nous pensions être le Coronal ne l’était pas, nous l’avons cru aussi et nous avons accepté son histoire de magie. Pendant huit ans, il a résidé au Château et dirigé le gouvernement. N’est-il pas vrai que nous avons accepté le lord Valentin blond à la place du brun ?