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Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]

Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:

Jason Taverner est un homme comblé : toutes les semaines, 30 millions de Fans regardent son show télévisé.
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
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Finalement, il avait trouvé le levier.

— Pourquoi un sept ? lui avait demandé Alys. Si tu bluffes, pourquoi ne pas dire que tu es un huit ou un trente-huit ?

— Méfions-nous du péché d’orgueil. Qui trop embrasse mal étreint. (Il se refusait à commettre la légendaire erreur.) Je leur dis ce que je pense qu’ils croiront, avait-il sévèrement déclaré. (Au bout du compte, cette stratégie s’était avérée payante.)

— Ils ne te croiront pas, avait ricané Alys.

— Oh ! que si ! répliqua-t-il. C’est leur crainte secrète, leur bête noire. Ils sont le sixième maillon d’une chaîne d’ADN reconstituée et ils savent que si on a pu faire cela pour eux, on pourrait aller encore plus loin avec d’autres.

Alys, que le sujet ne passionnait pas, avait rétorqué :

— Tu devrais faire de la pub pour une marque de lessive à la télé.

C’était une réaction typique de sa part. Une chose qui ne l’intéressait pas cessait purement et simplement d’exister à ses yeux. Il était injuste qu’elle s’en tire comme ça depuis aussi longtemps, mais Felix Buckman se disait souvent qu’elle n’échapperait pas au châtiment. La réalité qu’on refuse revient vous hanter. Elle fond sur vous sans avertissement et vous rend fou. Et, en un sens et d’une façon clinique insolite, Alys était un cas pathologique. Son frère se le répétait souvent.

Il le pressentait, mais était incapable de cerner exactement l’anomalie. Toutefois, il en allait de même de beaucoup de ses intuitions. Cela ne l’inquiétait pas, du moment qu’il l’aimait. Il savait qu’il avait raison.

Et maintenant, devant Jason Taverner, un six, il déploya ses batteries.

— Nous étions très peu nombreux, dit-il en s’asseyant derrière le gigantesque bureau de chêne. Quatre en tout. L’un d’entre nous est mort, ce qui en laisse trois. J’ignore totalement où sont les autres. Nous avons encore moins de contacts entre nous que vous, les six, n’en avez. Et ce n’est pas peu dire.

— Qui était votre mutologue ? demanda Jason.

— Le même que le vôtre… Dill-Temko. Il contrôlait les groupes cinq, six et sept. Puis il a pris sa retraite. Comme vous le savez sans doute, il est mort.

— Oui. Cela nous a tous bouleversés.

— Nous aussi, dit Buckman de sa voix la plus lugubre. Dill-Temko était notre parent. Notre seul parent. Saviez-vous qu’au moment de sa mort, il avait commencé à jeter les bases d’un huitième groupe ?

— Qu’auraient été les huit ?

— Seul Dill-Temko aurait pu vous répondre.

Buckman sentait que sa supériorité se consolidait.

Et pourtant, sa situation était psychologiquement bien fragile. Une affirmation malencontreuse, une parole de trop et il perdrait la partie. Dès lors, il ne retrouverait jamais cette supériorité.

C’était le risque qu’il prenait. Et cela l’excitait. Il avait toujours aimé parier quand les chances étaient défavorables. Miser à l’aveuglette. Dans ces circonstances, il avait une confiance quasi absolue en sa compétence. Et il n’avait pas l’impression que celle-ci était imaginaire, quoi qu’aurait pu prétendre un six qui eût su avoir affaire à un ordinaire. Il s’en moquait éperdument.

Il appuya sur un bouton.

— Sally, apportez-nous du café, de la crème et le reste. Merci.

Il se laissa aller en arrière avec une nonchalance étudiée. Et observa Jason Taverner.

Quiconque avait déjà été en présence d’un six ne pouvait se tromper. Le torse musclé de Taverner, la robustesse de ses bras et de son dos, sa tête massive comme celle d’un bélier ne laissaient nulle place au doute. Mais la plupart des ordinaires qui se trouvaient en présence d’un six l’ignoraient. Ils n’avaient pas l’expérience de Felix Buckman. Ni sa connaissance approfondie des six.

Il avait dit un jour à Alys :

— Ils ne prendront jamais la direction de mon monde.

— Tu n’as pas un monde, avait-elle répliqué. Tu as un bureau.

Et cela avait mis fin à la discussion.

— Monsieur Taverner, attaqua-t-il carrément, comment vous y êtes-vous pris pour faire disparaître documents, cartes perforées, microfilms et même des dossiers complets de toutes les banques de données de la planète ? J’ai essayé d’imaginer comment vous avez opéré mais sans aucun succès.

Buckman fixa son attention sur le visage, beau mais vieillissant, du six et attendit.

16

Que puis-je lui dire ? se demanda Jason Taverner tout en regardant en silence le général de police. La réalité tout entière telle que je la connais ? Difficile parce que je ne la comprends pas réellement moi-même. Mais peut-être qu’un sept pourrait… Dieu sait ce qu’un sept est capable de faire ! Allons-y pour une explication complète.

Mais au moment où il ouvrait la bouche pour répondre, quelque chose se bloqua en lui et il réalisa qu’il ne voulait rien dire à son interlocuteur. Il n’y a pas de limites théoriques à ce qu’il peut me faire. Il a son grade, son autorité, et si c’est un sept… le ciel est peut-être sa seule limite. En tout cas, ne serait-ce que pour assurer ma propre sécurité, je dois partir de ce postulat.

— Sachant que vous êtes un six, je vois les choses sous un jour différent, dit Buckman, brisant enfin le silence. Vous travaillez avec d’autres six, n’est-ce pas ? (Son regard était rigidement braqué sur le visage de Jason que cela mettait mal à l’aise et déconcertait.) J’ai l’impression que nous avons là la première preuve concrète que les six sont…

— Non.

— Non ? répéta Buckman sans cesser de le scruter. Vous n’êtes pas en cheville avec d’autres six ?

— Je n’en connais qu’un seul. Une femme. Heather Hart. Et elle me considère comme un fan tordu, ajouta amèrement Jason d’une voix grinçante.

Buckman trouva cette déclaration intéressante. Il ignorait que la célèbre chanteuse Heather Hart était une six. Mais, en y réfléchissant, ce n’était pas invraisemblable. Toutefois, il n’avait jamais eu l’occasion de se trouver face à face avec une femelle six ; ses contacts avec les six n’étaient pas aussi fréquents.

— Si Heather Hart est une six, dit Buckman à voix haute, nous devrions peut-être lui demander de venir assister à notre petite conférence. (Un euphémisme policier qui roulait comme du miel sur sa langue.)

— Allez-y ! Passez-la à la moulinette ! s’écria Jason d’un ton farouche. Laminez-la ! Flanquez-la dans un camp de travail.

Il n’y a aucune solidarité chez les six, songea Buckman. Il l’avait déjà constaté, mais cela l’étonnait toujours. Un groupe élitaire issu des anciens cercles aristocratiques pour instaurer et maintenir leur morale sur le monde et qui s’était pratiquement évaporé parce que ces gens-là étaient incapables de se supporter mutuellement ! Buckman s’esclaffa intérieurement et un sourire joua sur ses lèvres.

— Vous trouvez ça drôle ? s’exclama Jason. Vous ne me croyez pas ?

— C’est sans importance.

Buckman sortit d’un tiroir une boîte de Cuesta Rey et décapita un cigare à l’aide de son petit canif. Le petit canif d’acier exclusivement réservé à cet usage. Jason Taverner le regardait faire, fasciné.

— Un cigare ?

Le général lui tendit la boîte.

— Je n’ai jamais fumé un bon cigare. Si l’on apprenait…

Il n’alla pas plus loin.

Buckman prêta soudain attention.

— Qui ça ? La police ?

Jason ne répondit pas, mais son poing s’était crispé et sa respiration devenait laborieuse.

— Y a-t-il des milieux où vous êtes connu ? reprit Buckman. Par exemple, chez les intellectuels des camps de travail. Vous savez… ceux qui font circuler des manuscrits ronéotypés.

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