Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]
- Автор: Дик Филип Кайндред
- Год: 1988
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-22451-0
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
— Non.
— Alors, dans les milieux musicaux ?
— Pas davantage, laissa sèchement tomber Jason.
— Avez-vous déjà enregistré des disques ?
— Pas ici.
Buckman continuait à le scruter sans ciller, technique qu’il avait parfaitement maîtrisée au cours des années.
— Où donc ? s’enquit-il d’une voix à peine audible, délibérément assourdie, dont le timbre lénifiant émoussait la compréhension des mots prononcés.
Mais Jason Taverner ne réagit pas. Comme prévu.
Salauds de six ! pensa Buckman fou de rage… surtout contre lui-même. Je ne peux pas jouer au plus fin avec un six. C’est bien simple, ça ne marche pas. Il peut à tout instant voir clair dans ma prétendue supériorité génétique.
Il enfonça une touche de l’interphone.
— Herb, convoquez-moi une dénommée Katharine Nelson. C’est une informatrice du district de Watts, l’ancien quartier noir. Je crois qu’il serait bon que j’aie un entretien avec elle.
— Affaire d’une demi-heure.
— Merci.
— Pourquoi la mêler à ça ? s’enquit Jason Taverner d’une voix rauque.
— C’est elle qui a fabriqué vos faux papiers.
— Elle ne sait de moi que ce que je lui ai dit d’y mettre.
— Et c’était inexact ?
Un certain temps s’écoula avant que Jason fasse signe que non.
— Donc, vous existez.
— Pas… pas ici.
— Où ?
— Je ne sais pas.
— Dites-moi comment vous avez soustrait ces données de tous les fichiers ?
— Je n’ai jamais rien fait de tel.
À ces mots, Buckman eut une brutale et aveuglante révélation.
— Vous n’avez rien sorti des fichiers. Au contraire, vous avez cherché à y mettre quelque chose. Les banques ne contenaient aucune donnée.
Jason Taverner acquiesça.
— Bon. (Cette soudaine révélation palpitait au fond de Buckman qui, maintenant, comprenait.) Vous n’avez rien pris. Mais il n’y avait pas de données. Pour une raison ou pour une autre. Pourquoi n’y en avait-il pas ? Le savez-vous ?
— Je le sais, répondit Jason Taverner, les yeux fixés sur la table. (Son visage s’était crispé en une grossière caricature.) Je n’existe pas.
— Mais, à une époque, vous existiez ?
— Oui, dit Taverner en hochant imperceptiblement la tête. À contrecœur.
— Où ?
— Je ne sais pas.
On en revient toujours là, songea Buckman. Je ne sais pas ! Peut-être qu’il dit la vérité. Mais il est allé de L.A. à Las Vegas. Il a couché avec cette vieille peau que les pols de là-bas ont embarquée en même temps que lui. Possible que j’obtienne quelque chose d’elle.
Mais son intuition lui soufflait : Non.
— Avez-vous dîné ? demanda-t-il à Jason.
— Oui.
— Vous grignoterez bien avec moi. Je vais nous faire monter quelque chose. (Il se pencha à nouveau sur l’interphone.) Peggy… Il est tard… Allez nous chercher deux breakfasts à la nouvelle boîte. Pas celle d’avant… Le magasin qui a pour enseigne un chien et une tête de femme. Barfy.
— Entendu, monsieur Buckman.
Peggy raccrocha.
— Pourquoi ne vous appelle-t-on pas « général » ? s’enquit Jason Taverner.
— Chaque fois qu’on m’appelle « général », j’ai l’impression que j’aurais dû écrire un livre expliquant comment on aurait pu débarquer en France sans créer un second front.
— Alors, on dit simplement « monsieur » ?
— Exactement.
— Et ils admettent ça ?
— Pour moi, il n’y a pas de « ils ». Sauf cinq maréchaux dispersés un peu partout et qui, eux aussi, se font appeler « monsieur ».
Et qui ne demanderaient pas mieux que de me rétrograder encore d’un cran, ajouta Buckman en son for intérieur. À cause de tout ce que j’ai fait.
— Mais il y a le Directeur.
— Le Directeur ne m’a jamais vu. Il ne me verra jamais. Pas plus que vous, monsieur Taverner. N’importe comment, personne ne peut vous voir puisque, comme vous me l’avez précisé, vous n’existez pas.
Quelques instants plus tard, une femme pol en tenue grise entra avec un plateau.
— J’ai pris ce que vous commandez généralement à cette heure de la nuit, dit-elle en le posant sur le bureau. Une petite pile de hot-dogs avec au choix du jambon ou de la saucisse.
— Que préférez-vous, monsieur Taverner ?
— Est-ce que la saucisse est bien cuite ? (Jason se pencha.) Elle m’en a l’air. Va pour la saucisse.
— Ça fait dix dollars et un quinque d’or, dit la pol. Lequel d’entre vous va régler ?
Buckman se fouilla et sortit quelques billets et de la monnaie.
— Merci. (La femme sortit.) Avez-vous des enfants, monsieur Taverner ?
— Non.
— Moi, j’ai un garçon. Tenez, je vais vous montrer une petite tridophoto que je viens de recevoir.
Il fouilla dans son bureau et exhuma un cliché tridimensionnel dont les couleurs, pourtant fixes, semblaient palpiter. En le tenant correctement à la lumière Jason distingua la silhouette statique d’un jeune garçon en short et en chandail, pieds nus, qui courait dans un pré, la ficelle d’un cerf-volant à la main. Comme le général, il avait des cheveux clairs coupés court et une large mâchoire proéminente. Déjà.
— Il est beau, dit Jason en rendant la photo à Buckman.
— Il n’a pas réussi à faire décoller le cerf-volant. Peut-être qu’il est trop jeune. Ou qu’il a peur. Ce gamin est rongé d’angoisse. Sans doute parce qu’il ne nous voit pas souvent, sa mère et moi. Il est en pension en Floride et nous habitons Los Angeles. Ce n’est pas bon. Comme ça, vous n’avez pas d’enfants ?
— Pas que je sache.
Buckman haussa les épaules.
— Pas que vous sachiez ? Cela veut-il dire que vous n’avez jamais essayé d’en avoir le cœur net ? Vous savez que le père est tenu par la loi d’entretenir ses enfants, légitimes ou pas.
Jason acquiesça.
— Enfin… Chacun est libre de faire à sa guise, dit Buckman en rangeant la photo dans le tiroir. Mais songez à ce que vous avez perdu dans la vie. N’avez-vous jamais aimé un enfant ? Ça vous serre le cœur, cette partie intime de l’être qui fait sa vulnérabilité.
— Je l’ignorais.
— C’est pourtant vrai. Ma femme dit que l’on peut oublier toutes les espèces d’amour sauf l’amour parental. C’est un amour à sens unique, jamais réversible. Et si vous êtes séparé de votre enfant, par la mort ou cette terrible calamité qu’est le divorce, vous ne vous en remettez jamais.
— Dans ce cas… (Jason brandit sa fourchette, une saucisse piquée au bout)… mieux vaut ne pas éprouver ce genre d’amour.
— Je ne suis pas d’accord. On doit toujours aimer, surtout quand il s’agit d’un enfant, parce que l’amour d’un enfant est ce qu’il y a de plus fort.
— Je vois.
— Non, vous ne voyez pas. Les six ne voient pas. Ils ne comprennent pas. Ce n’est pas la peine de discuter.
Buckman feuilleta une liasse de papiers, la mine sombre. Il était déconcerté et piqué au vif. Mais il se calma peu à peu et recouvra son assurance. N’empêche qu’il n’arrivait pas à comprendre l’attitude de Jason Taverner. Son fils avait une importance capitale à ses yeux. Plus, bien entendu, l’amour qu’il portait à sa femme. C’était le pivot de son existence.
Pendant quelque temps, les deux hommes continuèrent de manger sans parler. Brusquement, tous les ponts étaient coupés entre eux.
— Il y a une cafétéria sur place, dit enfin Buckman en avalant un verre d’ersatz de Tang. Mais c’est du poison qu’ils servent. À croire que tous les membres du personnel ont des parents dans un camp de travail. Ils se vengent sur nous.
Buckman se mit à rire. Pas Jason. Le général s’essuya la bouche avec sa serviette.
— Monsieur Taverner, je vais vous rendre la liberté. Je ne veux pas vous garder.
Jason le dévisagea.
— Pourquoi ?
— Parce que vous n’avez rien fait.
— Je me suis fait fabriquer de faux papiers, répliqua Jason d’une voix rauque. C’est un crime.
— J’ai toute autorité pour considérer comme nuls et non avenus tous les crimes que je veux. J’estime que vous avez été contraint d’agir de la sorte du fait de la situation dans laquelle vous vous êtes trouvé. Vous refusez de m’en parler, mais j’ai une vague idée de ce qu’elle est.
— Merci, dit Jason après un silence.
— Toutefois, vous serez électroniquement surveillé partout où vous irez. Vous ne serez jamais seul, sauf avec vos propres pensées – et peut-être même que je m’avance un peu trop. Toutes les personnes que vous contacterez, que vous rencontrerez ou à qui vous rendrez visite seront conduites ici pour être interrogées. Exactement comme la jeune Nelson que j’attends. (Il se pencha vers Jason et continua en parlant avec une lenteur étudiée pour que son interlocuteur l’écoute et le comprenne bien.) Je crois que vous n’avez soustrait aucun document d’aucune banque de données, ni publique ni privée. Je crois que vous ne comprenez pas vous-même la situation qui est la vôtre. Mais… (Il éleva nettement le ton.)… mais tôt ou tard, vous finirez par comprendre, et, à ce moment-là, nous voulons être mis au courant. Donc… nous serons toujours avec vous. N’est-ce pas un marché équitable ?
Jason Taverner se leva.
— Est-ce que tous les sept pensent de la même façon ?
— Quelle façon ?
— En prenant instantanément des décisions capitales. Comme vous. Cette façon de poser des questions, d’écouter… Bon Dieu, avec quelle intensité vous écoutez !… et de prendre des décisions irrévocables.
— Je n’en sais rien parce que j’ai bien peu de contacts avec les autres sept, répondit en toute sincérité Buckman.
— Je vous remercie. (Les deux hommes échangèrent une poignée de main.) Merci aussi pour le repas. (À présent, il était calme, maître de lui. Et il éprouvait un immense soulagement.) Comment vais-je faire pour sortir ?
— Nous sommes obligés de vous garder jusqu’au matin. Le règlement est strict ; en aucun cas, on ne lâche un suspect pendant la nuit. Il se passe trop de choses dans les rues. Nous allons mettre une chambre et un lit à votre disposition. Vous serez forcé de dormir tout habillé… Et demain matin, à huit heures, Peggy vous escortera jusqu’à la grande porte de l’Académie. (Il enfonça la touche de l’interphone.) Peggy, venez chercher M. Taverner qui est en garde à vue. Vous le libérerez demain matin à huit heures. Vous m’avez compris ?
— Oui, monsieur Buckman.
Le général Buckman sourit et écarta le bras.
— Voilà l’affaire réglée. Je n’ai plus besoin de vous.