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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Lorsqu'ils sortirent de la boutique, le soleil déclinait, la température avait baissé. Mais Jacques ne sentait pas la fraîcheur. Il avait les joues brûlantes, et, dans tout le corps, une sensation de bien-être factice, presque douloureuse.

— « Nous avons encore nos trois kilomètres à faire », dit Antoine ; « il faut revenir. »

Jacques fut sur le point de pleurer. Il ferma les poings au fond de ses poches, serra les mâchoires, et baissa la tête. Antoine, le regardant à la dérobée, remarqua un tel changement sur ses traits, qu'il eut peur :

— « Cette longue promenade t'a fatigué ? » demanda-t-il.

Le ton de cette voix parut à Jacques d'une tendresse nouvelle ; incapable de prononcer un mot, il tourna vers son frère son visage crispé ; et cette fois ses yeux s'emplirent de larmes.

Antoine, stupéfait, le suivit en silence. Lorsqu'ils eurent redescendu la ville, traversé le pont, et qu'ils se trouvèrent sur le chemin de halage, il se rapprocha de son frère et prit son bras.

— « Tu ne regrettes pas ta promenade habituelle ? » fit-il en souriant.

Jacques ne répondit rien. Mais, tout à coup, ces attentions, et cette voix affectueuse, et ces bouffées de liberté qui le grisaient depuis des heures, et ce porto, et cette fin d'après-midi si douce, si triste… L'émotion excédait ses forces : il éclata en sanglots. Antoine l'entoura de son bras, le soutint, l'assit contre lui sur le talus. Il ne songeait plus à découvrir dans la vie de Jacques de ténébreux secrets ; mais il éprouvait une délivrance à voir fondre enfin cette indifférence contre laquelle il se heurtait, depuis le matin.

Ils étaient seuls sur la rive déserte, seuls avec l'eau fuyante, sous un ciel brumeux où s'éteignait le couchant ; devant eux, un bachot que le courant berçait au bout de sa chaîne, froissait les roseaux secs.

Ils avaient du chemin à faire, ils ne pouvaient s'éterniser là. Antoine voulut forcer l'enfant à relever la tête :

— « À quoi penses-tu ? Qu'est-ce qui te fait pleurer ? »

Jacques se serra davantage contre lui.

Antoine chercha à se souvenir des mots qui avaient déclenché cet accès de larmes.

— « C'est de penser à ta promenade habituelle, qui te fait pleurer ? »

— « Oui », avoua le petit, pour répondre quelque chose.

— « Pourquoi ? » insista l'autre. « Où donc te promènes-tu le dimanche ? »

Pas de réponse.

— « Tu n'aimes pas sortir avec Arthur ? »

— « Non. »

— « Pourquoi ne le dis-tu pas ? Si tu regrettes ton vieux père Léon, c'est bien facile d'obtenir… »

— « Oh, non ! » interrompit Jacques, avec une violence imprévue. Il s'était redressé et montrait un visage de rancune si expressif et si inattendu, qu'Antoine en fut saisi.

Jacques, comme s'il fût incapable de rester immobile, s'était levé et entraînait son frère à grands pas. Il ne disait rien ; et Antoine, après quelques minutes d'attente, au risque d'être maladroit, désireux avant tout de débrider cette plaie, comme il pensait, reprit résolument :

— « Alors, tu n'aimais pas non plus sortir avec le père Léon ? »

Jacques continuait à marcher, les yeux grands ouverts, les dents serrées, sans prononcer une parole.

— « Il a pourtant l'air d'être gentil avec toi, le père Léon ? » hasarda Antoine.

Pas de réponse. Il eut peur que Jacques ne se repliât de nouveau ; il voulut reprendre son bras ; mais l'enfant se dégagea, et hâta le pas. Antoine le suivait, perplexe, ne sachant comment ressaisir sa confiance, lorsque, tout à coup, Jacques eut un brusque sanglot, et, cessant de forcer l'allure, se mit à pleurer, sans tourner la tête :

— « Ne le dis pas, Antoine, ne le dis jamais à personne… Avec le père Léon, je ne me promenais pas, presque pas… »

Il se tut. Antoine ouvrait la bouche pour questionner : un instinct l'avertit qu'il ne fallait pas proférer un son. En effet, la voix de Jacques, un peu hésitante et rauque, reprit :

— « Les premiers jours, oui… C'est même en promenade qu'il a commencé à… à me raconter des choses. Et il me prêtait des livres — je ne croyais pas que ça existait ! Et après, il m'a proposé de faire partir des lettres, si je voulais… et c'est à ce moment-là que j'ai écrit à Daniel. Car je t'ai menti : j'ai écrit… Mais je n'avais pas d'argent pour les timbres. Alors, tu ne sais pas… Il avait vu que je savais un peu dessiner. Tu devines… C'est lui qui me disait comment il fallait faire… En échange, il a payé le timbre pour Daniel. Mais il montrait les dessins le soir aux surveillants, et tous en voulaient d'autres, de plus en plus compliqués… Alors, à partir de ce moment-là, le père Léon ne s'est plus gêné, il a cessé de me promener. Au lieu d'aller dans les champs, il me faisait tourner derrière la Fondation pour traverser le village… Les gamins nous couraient après… On prenait la ruelle, pour entrer dans l'auberge par la cour du fond. Lui, il allait boire, jouer aux cartes, faire je ne sais quoi ; et pendant tout le temps qu'il restait là, on me cachait… dans une buanderie… avec une vieille couverture… »

— « On te cachait ? »

— « Oui… dans une buanderie vide… fermée à clef… pendant deux heures… »

— « Mais pourquoi ? »

— « Je ne sais pas. Tu comprends, les aubergistes avaient peur. Un jour, il y avait du linge à sécher dans la buanderie, alors on m'a mis dans un couloir. La femme a dit… a dit… » Il sanglotait.

— « Qu'est-ce qu'elle a dit ? »

— « Elle a dit : “On ne sait jamais avec ces graines…” » Il sanglotait si fort qu'il ne put continuer.

— « … ces graines ? » répéta Antoine, en se penchant.

— « … ces graines… d'escrocs… », acheva enfin le petit, et il se mit à sangloter de plus belle.

Antoine écoutait ; la curiosité d'en apprendre davantage était pour l'instant plus forte que sa pitié.

— « Et alors ? » fit-il. « Raconte donc ! »

Jacques s'arrêta net, et vint s'accrocher au bras de son aîné :

— « Antoine, Antoine », cria-t-il, « jure-moi que tu ne diras rien, dis ? Jure-le-moi ! Si jamais papa se doutait de quelque chose, il… Papa m'aime, au fond, il serait malheureux. Ce n'est pas de sa faute s'il ne comprend pas les choses comme nous… » Et, tout à coup : « Ah, toi, Antoine, tu… Ne me quitte pas, Antoine, ne me quitte pas ! »

— « Mais non, mon petit, mais non, aie confiance, je suis là… Je ne dirai rien, je ferai tout ce que tu voudras. Mais dis-moi la vérité. » Et comme Jacques ne se décidait pas à continuer : « Il te battait ? »

— « Qui ? »

— « Le père Léon. »

— « Oh non ! » Il était si surpris, qu'il ne put s'empêcher de sourire dans ses larmes.

— « On ne te bat pas ? »

— « Oh non ! »

— « Bien vrai ? Jamais personne ? »

— « Mais non, personne ! »

— « Alors ? »

Silence.

— « Et le nouveau, Arthur ? Il n'est pas bien ? »

Jacques secouait la tête.

— « Mais quoi ? Il va aussi au café, lui ? »

— « Non. »

— « Ah ! Avec lui, tu te promènes ? »

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