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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Cette fois Jacques eut un tressaillement très net et Antoine fut certain de le voir rougir.

— « Pourquoi ? » demanda-t-il d'une voix mal assurée.

— « Pour rien », reprit Antoine, intrigué. « Parce qu'il y aurait un croquis amusant à prendre, ces trois péniches, l'écluse, la passerelle… »

Le chemin de halage s'élargissait, devenait une route. Ils arrivaient au grand bras de l'Oise, dont le cours gonflé roulait vers eux.

— « Voilà Compiègne », dit Antoine.

Il s'était arrêté, et pour s'abriter du soleil, il avait mis la main au front. Il reconnut dans le ciel lointain, par-dessus des frondaisons vertes, les pointes en faisceau du beffroi, le clocheton arrondi de l'église ; il s'apprêtait à les nommer, lorsqu'en jetant les yeux sur son frère, qui, à côté de lui, la main en visière, semblait comme lui inspecter l'horizon, il s'aperçut que Jacques regardait le sol à ses pieds ; il avait l'air d'attendre qu'Antoine se remît en marche ; ce qu'Antoine fit, sans rien dire.

Tout Compiègne, ce dimanche, semblait être dehors. Antoine et Jacques se mêlèrent à la foule. Il avait dû y avoir conseil de révision, car des grappes de gars endimanchés achetaient aux marchands ambulants des flots de rubans tricolores, et, se tenant par le bras, barrant les trottoirs, titubaient en chantant des refrains de caserne. Sur le Cours, parmi les filles en robes claires et les dragons échappés du quartier, des familles se croisaient en saluant.

Jacques, désorienté, assourdi, contemplait tous ces gens avec un malaise grandissant.

— « Allons ailleurs, Antoine… », supplia-t-il.

Ils prirent, au milieu du Cours, une rue encaissée qui montait, sombre et silencieuse. L'arrivée sur la place du Palais fut un éblouissement. Jacques clignait des yeux. Ils s'arrêtèrent et s'assirent sous les quinconces qui ne donnaient pas encore d'ombre.

— « Écoute », dit Jacques en posant la main sur les genoux d'Antoine. Les cloches de Saint-Jacques s'ébranlaient pour les vêpres ; leurs vibrations semblaient ne faire qu'un avec la lumière du soleil.

Antoine s'imagina que l'enfant subissait à son insu l'ivresse de ce premier dimanche de printemps. Il hasarda :

— « À quoi penses-tu, mon vieux ? »

Mais, au lieu de répondre, Jacques se leva. Ils se dirigèrent en silence vers le parc.

Jacques ne prêtait aucune attention à la somptuosité du paysage. Il paraissait surtout préoccupé de fuir les endroits où il y avait du monde. Le calme qui régnait autour du château, sur les terrasses à balustres, l'attira. Antoine le suivait, parlant de ce qu'il voyait, des buis taillés tranchant sur le vert des pelouses, des ramiers qui se posaient sur l'épaule des statues. Mais il n'obtenait que des réponses évasives.

Jacques questionna, tout à coup :

— « Tu lui as parlé ? »

— « À qui ? »

— « À Fontanin. »

— « Mais oui : je l'ai rencontré au quartier Latin. Tu sais qu'il est maintenant externe à Louis-le-Grand ? »

— « Ah ? » fit l'autre. Mais il ajouta, avec un tremblement de la voix, qui, pour la première fois, rappelait un peu le ton de menace qu'il prenait si souvent autrefois : « Tu ne lui as pas dit où j'étais ? »

— « Il ne m'a rien demandé. Pourquoi ? Tu ne veux pas qu'il le sache ? »

— « Non. »

— « Pourquoi ? »

— « Parce que. »

— « Excellente raison. Mais tu en as bien une autre ? » Jacques le considéra stupidement ; il n'avait pas compris qu'Antoine plaisantait. Il ne se dérida pas, et se remit à marcher. Il ajouta, tout à coup :

— « Et Gise ? Est-ce qu'elle sait ? »

— « Où tu es ? Non, je ne crois pas. Mais avec les enfants on ne peut être sûr de rien… » Et s'accrochant à ce sujet que Jacques lui-même avait amorcé, il continua : « Certains jours, elle a déjà l'air d'une grande fille, elle écoute tout ce qui se dit avec ses beaux yeux bien ouverts. Et puis, d'autres jours, ce n'est qu'un bébé. Crois-tu qu'hier soir Mademoiselle la cherchait partout, elle jouait à la poupée sous la table du vestibule ? À onze ans bientôt ! »

Ils descendaient vers le berceau de glycines, et Jacques s'était arrêté au bas de l'escalier, près d'un sphinx en marbre rose moucheté, dont il caressait le front poli qui luisait au soleil. Songeait-il à Gise, à Mademoiselle ? Revoyait-il tout à coup la vieille table du vestibule, avec son tapis à franges et le plateau d'argent où traînaient des cartes ? Antoine le crut. Il poursuivit gaiement :

— « Je ne sais fichtre pas où elle prend toutes les idées qu'elle a ! La maison n'est pas gaie pour une enfant ! Mademoiselle l'adore, mais tu sais comment elle est : elle s'effraye de tout, lui défend tout, ne la quitte jamais une seconde… »

Il s'était mis à rire et regardait son frère avec une complicité joyeuse, tant il sentait que ces détails de vie familiale étaient leur trésor fraternel, n'avaient de sens que pour eux, ne cesseraient jamais de constituer pour eux quelque chose d'unique, d'irremplaçable : les souvenirs d'enfance. Mais Jacques n'eut qu'un bref sourire forcé.

Antoine continua cependant :

— « Les repas ne sont pas drôles non plus, je t'assure. Père ne dit rien ; ou bien il refait pour Mademoiselle les discours de ses Commissions et raconte par le menu l'emploi de sa journée. À propos, tu sais, ça marche très bien, la candidature à l'Institut ! »

— « Ah ? » Un peu de tendresse adoucit les traits de Jacques. Il réfléchit un instant et sourit : « Tant mieux ! »

— « Tous les amis s'agitent », reprit Antoine. « L'abbé est prodigieux, il a des relations dans les quatre Académies… L'élection a lieu dans trois semaines. » Il ne riait plus ; il murmura : « Ça ne fait rien, membre de l'Institut, c'est quelque chose tout de même. Et père l'a bien gagné, tu ne trouves pas ? »

— « Oh, si ! » Et, spontanément : « Papa est bon, tu sais, dans le fond… » Il s'arrêta, rougit, voulut ajouter quelque chose, et ne s'y décida pas.

— « J'attends que père soit confortablement assis sous sa coupole, pour faire un coup d'État », reprit Antoine avec animation. « Je suis vraiment à l'étroit dans la chambre du bout ; je ne sais plus où mettre mes livres. Tu sais qu'on a installé Gise dans ton ancienne chambre ? Je voudrais décider père à louer le petit logement du rez-de-chaussée, celui du vieux beau ; il déménage le 15. Trois pièces ; j'aurais un vrai cabinet de travail où je pourrais recevoir des clients, et même une espèce de laboratoire que j'installerais dans la cuisine… » Il eut honte tout à coup d'exposer ainsi au reclus sa vie libre, ses désirs de confort ; il s'aperçut qu'il venait de parler de la chambre de Jacques, comme si celui-ci ne dût jamais y revenir. Il se tut. Jacques avait repris son air indifférent.

— « Et maintenant », dit Antoine pour faire diversion, « si nous allions goûter, veux-tu ? Tu dois avoir faim ? »

Il avait perdu tout espoir de rétablir entre Jacques et lui un contact fraternel.

Ils rentrèrent en ville. Les rues, pleines de monde, bourdonnaient comme des ruches. Les pâtisseries étaient prises d'assaut. Jacques, arrêté sur le trottoir, s'immobilisait devant les cinq étages de gâteaux vernissés de sucre, bavant de crème ; cette vue semblait l'étouffer.

— « Eh bien, entre ! » fit Antoine en souriant.

Les deux mains de Jacques tremblaient en prenant l'assiette qu'Antoine lui tendit. Ils s'installèrent au fond de la boutique, devant une pyramide de gâteaux choisis. Des bouffées de vanille, de pâte chaude, venaient d'une porte de service entrouverte. Jacques, sans un mot, tassé sur sa chaise, les yeux congestionnés comme s'il allait pleurer, mangeait vite, s'arrêtant après chaque gâteau, attendant qu'Antoine le servît, et aussitôt se remettant à manger. Antoine fit verser deux portos. Jacques prit le verre entre ses doigts qui tremblaient toujours ; il y trempa les lèvres, se brûla au vin alcoolisé, et toussa. Antoine buvait à petits coups, sans paraître faire attention à son frère. Jacques s'enhardit, reprit une gorgée, la laissa descendre en lui comme une boule de feu, puis une autre, puis tout le contenu du verre, jusqu'au fond. Et lorsque Antoine lui remplit une seconde fois son verre, il feignit de ne pas s'en apercevoir, et fit, trop tard, un geste pour l'en empêcher.

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