Les seigneurs de la guerre
- Автор: Клейн Жерар
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les seigneurs de la guerre». Краткое содержание книги:
Pour Georges Corson la guerre est l’unique raison de vivre, la guerre qui oppose les Puissances Solaires aux princes d’Uria. La situation de Corson semble désespéré : perdu, seul, dans la jungle d’Uria à proximité du Monstre dont le seul désir est de tuer. C’est alors qu’une jeune femme terrienne pose son navire spatial près de Corson. Stupéfait de cette présence insolite, il lui demande des nouvelles de la guerre. « Quelle guerre ? » répond-elle.
Veran examina longtemps l’espèce d’autel, sans un mot. Les lumières baissèrent. Par la porte en forme d’iris, Ngal R’nda fit son entrée. Il parut à Corson plus orgueilleux que jamais. Il avait rangé sous sa bannière deux mercenaires humains. Déjà sans doute flottaient derrière ses yeux jaunes les étendards bleus d’Uria, sur les ruines fumantes des villes, ou comme mortes, immobiles dans la calme noirceur du vide, à la proue des navires. Il rêvait de croisade. Il y avait en lui quelque chose de pitoyablement grand ; un être de son intelligence, se laisser prendre au piège d’une couleur, d’une superstition venue du fond des âges et que Veran avait exécutée en trois mots : une fantaisie génétique.
L’œuf. Corson comprit. Et le cœur plein d’effroi, d’une pitié singulière à l’endroit du dernier Prince d’Uria et d’une admiration non moins étrange à l’égard de Veran l’audacieux, il suivit, les yeux écarquillés, la cérémonie dans tous ses détails, il entendit Ngal R’nda appeler et la foule psalmodier après lui des mots impossibles à écrire, qui étaient les noms d’une généalogie, il vit le coffre de métal s’ouvrir, et l’œuf monter sur son piédestal, telle une gigantesque turquoise, et les cous se tendre, malgré l’habitude, et les doubles paupières battre à la vitesse d’ailes d’oiseaux-mouches.
Le dernier Prince d’Uria ouvrit le bec mais, avant qu’il ait eu le temps de pépier de nouveau, il se fit une bousculade. Veran repoussait les nobles uriens qui l’entouraient, faisait un bond, encerclait de son bras gauche le cou de Ngal R’nda, désignait l’œuf de sa main libre et criait :
— Imposteur ! Piiekivo ! Piiekivo !…
Corson n’eut pas besoin d’un dictionnaire pour comprendre que le mot signifiait imposteur dans la langue des oiseaux.
— Cet œuf, criait Veran, est un œuf peint. Ce misérable vous a trompé. Je le prouve.
Les Uriens se figèrent. C’était une chance, se dit Corson, et une chance sur laquelle Veran avait compté, que même les nobles uriens n’eussent pas le droit d’apporter des armes dans la salle de la Présentation. Veran effleura l’œuf de sa paume. Là où il l’avait touché, l’œuf perdit son éclat azuré. Il devint ivoire.
Un étonnant tour de passe-passe, pensa Corson, haletant, sentant sa fin proche, bien que les Uriens aient cessé tout à fait de lui prêter attention. Mais ce n’était tout de même pas de la peinture. Il avait fallu un produit chimique pour neutraliser le colorant dont Veran s’était servi, deux cent cinquante ans plus tôt, ou était-ce la décade dernière ? Veran n’avait pas pu le porter sur lui. Les détecteurs des Uriens auraient signalé une capsule, fût-elle dissimulée dans sa bouche. Et s’il s’était enduit, avant de venir, la paume d’un produit, le bain rituel en aurait eu raison. Le tour était impossible.
Puis Corson comprit. Même nu, même baigné trois fois et frotté d’une étoffe rêche, Veran disposait d’un produit actif, à la fois acide et alcalin, complexe et liquide.
La sueur de sa paume.
Sur l’œuf, la réaction se poursuivait. À l’échelon moléculaire, des mailles se défaisaient, les unes après les autres. Le colorant se résolvait en ses constituants incolores ou plus probablement se sublimait. Veran n’aimait pas laisser de traces.
Des sifflements aigus montèrent de la foule. Des serres s’enfoncèrent dans les épaules de Corson, qui ne résista pas. Veran avait lâché Ngal R’nda qui, silencieux, le bec grand ouvert, cherchait son souffle. Des Uriens en toge violette se saisirent du mercenaire qui hurlait :
— Je l’ai prouvé. Je l’ai prouvé. L’œuf est pâle. C’est un imposteur.
Ngal R’nda dit enfin :
— Il ment. Il a jeté une teinture sur cet œuf. Je l’ai vu. Il mourra.
— Brisez l’œuf, cria Veran. Brisez l’œuf. Si je mens, l’intérieur sera bleu. Brisez l’œuf.
Ngal R’nda fit face au tumulte. Autour de lui, les Uriens formaient un cercle, encore déférent mais presque menaçant. C’était l’oisillon issu d’un œuf bleu que ses vassaux craignaient et non le chef de guerre. Il siffla de hautes notes perçantes mais qui semblaient guettées par la lassitude. Corson ne pouvait les comprendre. Mais le geste était clair :
— Dois-je briser l’œuf ?
Un silence. Puis d’autres sifflements fusèrent, brefs et impitoyables.
Ngal R’nda inclina la tête.
— Je briserai l’œuf qui ne devait être réduit en poussière qu’à ma mort et la poussière mêlée à mes cendres. Moi, dernier Prince d’Uria, je serai le seul de mon immense lignée à briser une seconde fois, de mon vivant, l’œuf bleu qui m’abrita.
Il saisit l’œuf entre ses serres, le souleva et le fracassa sur le piédestal. Des fragments rejaillirent jusque sur le sol. Ngal R’nda s’empara de l’un de ceux qui reposaient sur le socle et le porta à ses yeux, qui s’éteignirent. Il recula d’un pas et s’affaissa.
Alors l’un des nobles s’avança et saisit un pan de la toge bleue et la tira violemment. Elle ne céda pas et Ngal R’nda fut traîné comme un sac. Puis ce fut la ruée. Corson sentit qu’on le lâchait et qu’on le bousculait. Il faillit tomber au sol et dut lutter pour repousser ceux qui allaient le piétiner. Enfin la marée le quitta. Devant lui, des oiseaux ivres de fureur déchiraient le dernier Prince d’Uria. Une odeur âcre de chlore et d’urée empuantit l’atmosphère.
Quelqu’un lui toucha l’épaule. Veran.
— Venez avant qu’ils se demandent comment je fais mes tours.
Ils marchèrent sans hâte vers la porte, les oreilles pleines de cris furieux. Au moment de sortir, Veran tourna la tête et haussa les épaules.
— Ainsi périssent, dit-il, les fanatiques.
32
Toutes les décennies, à peu près, il mettait pied à terre, s’approchait d’un passant et demandait :
— En quelle année sommes-nous ?
Quelques-uns s’évanouirent. D’autres s’enfuirent.
Certains disparurent. Ceux-là devaient savoir voyager dans le temps. Mais il s’en trouva toujours pour le renseigner. Ils considéraient l’homme et le Monstre, sans sourciller, et souriaient. Un vieil homme. Un jeune garçon. Un Urien. Une femme.
Une question brûlait les lèvres de Corson :
— Savez-vous qui je suis ?
Car leur sourire et leur coopération lui paraissaient trop miraculeux. Ils savaient qui il était. Ils étaient autant de gardiens, de phares disposés sur sa route. Mais ils se contentaient de lui donner la date et, lorsqu’il essayait d’engager la conversation, ils la détournaient adroitement, la laissaient mourir. Même l’enfant. Il n’était pas de taille à lutter contre eux. En six mille ans, la culture avait fait du chemin. Il n’avait pas trempé assez longtemps dans ce bain. Il était encore un barbare, même s’il savait des choses qu’eux ne connaissaient pas.
Lorsqu’il vit l’Urien, il manqua commettre un impair, il faillit faire un bond dans le temps. Mais le grand oiseau fit un signe de paix. Il portait une toge blanche finement brodée et il dit, avec une grimace que Corson crut pouvoir interpréter comme un sourire :
— Que craignez-vous, mon fils ?
C’était la ressemblance de l’Urien avec Ngal R’nda qui avait semé le doute dans l’esprit de Corson, mais il pouvait voir maintenant que cette ressemblance était due seulement au grand âge de l’indigène.
— Il me semble, dit l’Urien, que je vous reconnais. Vous avez surgi du néant, un jour, en des temps troublés. J’étais un enfant, alors, à peine sorti de l’œuf. Si je me souviens bien, je vous ai conduit au bain et je vous ai offert de la nourriture avant de vous faire assister à une obscure cérémonie. Les choses ont changé, depuis, et pour le mieux. Je suis bien content de vous revoir. Que voulez-vous savoir ?