Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
Deux heures moins dix du matin. Le commissaire allait et venait sur la courte plage qui longeait la berge. Le boss des bernaches était encore à l’ouvrage, rangeant ses troupes pour la nuit, rappelant à l’ordre les fugueurs et les égarés. Il l’entendait caqueter impérieusement dans son dos. Voilà un gars qui n’avait pas d’états d’âme et qui n’allait certainement pas se cuiter le dimanche soir dans un café de la rue Laval. De cela, il pouvait être sûr. Adamsberg n’en détesta que plus encore cet impeccable boss. Un mâle bernache qui devait vérifier l’ordonnance de ses plumes chaque matin et nouer ses lacets. Il remonta le col de sa veste. Laisse tomber ce gars et réfléchis, creuse-toi la cervelle, comme avait dit Clémentine, ça ne doit pas être difficile de comprenure. Suivre les conseils de Sanscartier et de Clémentine. Pour le moment, c’étaient là ses seuls anges gardiens : une vieille femme hors cadre et un sergent innocent. À chacun ses anges. Réfléchis.
Deux heures moins dix du matin. Avant la branche, il se souvenait de tout. Il avait demandé l’heure au barman. Dix heures un quart, l’heure d’aller te coucher, man. Si vacillant qu’il était, il n’avait pas dû mettre plus de quarante minutes pour atteindre la branche. Comptons trois quarts d’heure avec les écarts. Pas plus, car ses jambes le portaient alors sans problème. Il avait donc heurté l’arbre vers onze heures. Puis ce réveil, à la sortie du chemin, et vingt minutes au plus pour atteindre l’immeuble. Cela signifiait qu’il avait repris connaissance à une heure et demie du matin. Soit qu’il s’était écoulé deux heures et demie entre la branche et son éveil nauséeux à l’orée du sentier. Bon sang, deux heures et demie pour un bout de chemin qu’il parcourait normalement en une demi-heure.
Qu’est-ce qu’il avait bien pu foutre pendant deux heures et demie ? Aucun souvenir. Évanoui durant tout ce temps ? Par moins 12° ? Il aurait gelé sur place. Il avait nécessairement marché, bougé. À moins qu’il n’ait cessé de tomber tout au long du chemin, en une avancée discontinue, brisée par des coups de vapes.
L’alcool, le mélange. Il en avait connu des types qui avaient braillé toute une nuit sans en garder le moindre souvenir. Des gars dans la cellule de dégrisement qui se renseignaient sur leurs activités de la veille, après avoir frappé leur femme et jeté le chien par la fenêtre. Des blancs de deux à trois heures avant le sommeil qui terrasse. Des actes, des mots, des gestes à profusion qui ne s’étaient pas gravés dans leur mémoire engorgée par l’alcool. Comme si cette imprégnation empêchait toute inscription du souvenir, comme l’encre du stylo bave sur un papier détrempé.
Qu’est-ce qu’il avait avalé ? Trois whiskies, quatre verres de vin, du cognac. Et si le barman, un spécialiste assurément, avait jugé nécessaire de le jeter dehors, c’est qu’il avait d’excellentes raisons pour cela. Les barmans sont des gars qui vous jaugent un degré d’alcool avec la même sûreté que les détecteurs de la GRC. Le serveur avait vu son client franchir la ligne rouge et, même pour quelques piastres de plus, il ne lui aurait pas servi un autre verre. Ce sont des gars comme ça. Sous leurs apparences de commerçants, ce sont des chimistes, des vigiles philanthropes, des sauveteurs en mer. D’ailleurs, il lui avait enfoncé le bonnet sur la tête, il se le rappelait très bien.
C’était tout ce qu’il y avait à en dire, conclut Adamsberg en reprenant le chemin du studio. Cuite monumentale et choc au front. Bourré et assommé. Il avait mis deux heures et demie à remonter ce foutu sentier, d’avancées en effondrements. Tellement ivre que sa mémoire détrempée avait refusé de prendre quoi que ce soit en note. Il était entré dans ce bar pour chercher le fameux oubli tapi dans le fond des verres. Eh bien, il avait atteint son but et l’avait largement dépassé.
Il se sentait assez bien en rentrant pour boucler ses bagages et faire place nette dans le studio blanc. Place nette, c’est ce qu’il aurait souhaité retrouver à Paris. Il se sentait saturé de ces turbulences de nuages, de ces cumulus sombres qui se heurtaient les uns les autres comme des crapauds surgonflés, sans oublier la foudre, bien entendu. Il fallait dissocier, couper les nuages en petits bouts, déposer chacun des brins au fond d’une alvéole, sur une plaquette de traitement. Au lieu de tout emmêler en vrac dans un importable gros sac. Il traiterait les écueils comme il l’avait appris ici, pelletant les nuages échantillon par échantillon et par ordre de longueur. S’il en était capable. Il songea au prochain écueil en vue : la présence de Noëlla demain à l’aéroport, prête pour le vol de 20 h 10.
XXVIII
Délivré de son mal au crâne au matin, Adamsberg arriva parfaitement à l’heure à la GRC, garant sa voiture sous le même érable, saluant l’écureuil, trouvant un réconfort purgatif dans ces retrouvailles avec sa courte routine québécoise. Tous les collègues lui demandèrent des nouvelles sans qu’aucun d’eux ne fasse la moindre ironie sur sa cuite. Chaleur et discrétion. Ginette le félicita pour la réduction de l’enflure au front et lui réappliqua sa pommade gluante.
Discrétion telle, s’étonna-t-il, que Laliberté n’avait pas estimé nécessaire de mettre au courant la brigade française de l’épisode de L’Écluse. Le surintendant s’en était tenu à la version sobre, celle de l’accident nocturne contre la branche basse. Adamsberg apprécia l’élégance de l’omission, tant il est tentant de s’amuser d’une bonne histoire de bouteille. Danglard eût tiré avantage de son plongeon d’ivrogne et Noël aurait cédé à quelques blagues chargées. Et, toute blague en entraînant une autre, si l’incident avait fui jusqu’à l’entourage de Brézillon, il en aurait subi les effets dans l’affaire Favre. Ginette en avait été seule informée pour porter les soins, et était restée tout aussi muette. Ici, la pudeur et la retenue devaient réduire la salle des Racontars à la taille d’un médaillon au lieu qu’à Paris, elle avait tendance à déborder hors les murs et s’écouler sur les trottoirs jusqu’à la Brasserie des Philosophes.
Seul Danglard ne s’informa pas de sa santé. L’imminence du décollage du soir l’avait à nouveau immergé dans un état de stupeur effarée qu’il essayait de dissimuler au mieux aux Québécois.
Adamsberg passa la dernière journée en élève studieux sous la tutelle d’Alphonse Philippe-Auguste, aussi humble que son patronyme était fameux. À quinze heures, le surintendant ordonna la cessation des activités et réunit les seize coéquipiers pour une synthèse et un pot d’adieu.
Le discret Sanscartier s’était approché d’Adamsberg.
— T’avais le caquet bas, j’imagine ? lui demanda-t-il.
— Comment cela ? répondit prudemment Adamsberg.
— Tu vas pas me faire accroire qu’un gars comme toi s’est pris la branche. T’es un homme des bois, et tu connaissais le sentier mieux que tes bottes.
— Alors ?
— Alors dans mon livre à moi, t’avais les bleus, avec ton affaire ou une chose qui t’avait écœuré. Tu t’es mis en boisson et tu t’es pris la branche.
Homme de terrain, Sanscartier, homme d’observation.
— Quelle importance ? demanda Adamsberg. La manière dont on se prend une branche ?
— Précisément. Moment donné, c’est quand on a les bleus qu’on se prend le plus de branches. Et toi, à cause de ton diable, faut que tu les évites. Faut pas que t’attendes les glaces pour traverser de l’autre bord, tu me suis-tu ? Mets tout dehors, monte la côte et grippe-toi.