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Sous les vents de Neptune

Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:

Cette formation sur les empreintes génétiques au Québec, Jean-Baptiste Adamsberg l’accueille avec soulagement. Deux semaines sans subir l'inexplicable hostilité de son adjoint Danglard, le paradis ! Mais une coupure de presse ravive de pesants souvenirs sur un meurtre commis durant sa jeunesse qui mettait en cause son frère Raphaël, disparu depuis. Le tueur au Trident serait-il de retour ? Un malaise et un coma éthylique plus tard, Adamsberg perd le contrôle. Seules la mansuétude d’un Danglard et l’ingéniosité de sa collaboratrice Violette Retancourt pourront le sortir, presque indemne, des affres du passé.
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— Eh, protesta Voisenet. Je ne fais pas de mal aux poissons, je les aime.

— Eh bien, moi, je n’aime pas celui-ci. Venez, je vais vous montrer le lac sur la carte.

Adamsberg s’appliqua à éviter tout risque de rencontre avec Noëlla ce soir, garant dans une rue éloignée, entrant dans l’immeuble par la porte arrière du sous-sol et évitant le chemin de portage. Il coupa par la forêt, traversa le chantier, croisa le gardien qui venait prendre son poste.

— Hey, man ! dit le veilleur avec un grand signe. Toujours à te mouver les guenilles ?

— Oui, bienvenue, répondit Adamsberg avec un sourire, sans s’attarder.

Il n’alluma sa lampe qu’une fois en sûreté, aux deux tiers du trajet, bien après la pierre que Noëlla ne dépassait jamais, et rejoignit le sentier.

Où elle l’attendait, vingt mètres plus loin, adossée à un hêtre.

— Viens, dit-elle en lui prenant la main. J’ai quelque chose à te dire.

— J’ai un dîner de collègues, Noëlla, je ne peux pas.

— Je n’en ai pas pour longtemps.

Adamsberg se laissa tirer jusqu’à la boutique du loueur de vélos et s’assit prudemment à deux mètres de la jeune fille.

— Tu m’aimes, déclara d’entrée Noëlla. Je l’ai vu la première fois, quand tu es apparu sur le sentier.

— Noëlla…

— Je le savais, coupa Noëlla. Que c’était toi et que tu m’aimais. Il me l’avait dit. C’est pour cela que je venais sur cette pierre chaque jour et pas pour le vent.

— Comment cela, « il » ?

— Le vieil Indien Shawi. Il me l’avait dit. Que l’autre moitié de Noëlla m’apparaîtrait sur la pierre du fleuve des anciens Outaouais.

— Le vieil Indien, répéta Adamsberg. Où cela le vieil Indien ?

— À Sainte-Agathe-des-Monts. C’est un Algonquin, il descend des Outaouais. Il sait. J’ai attendu et c’était toi.

— Bon dieu, Noëlla, tu ne vas pas le croire ?

— Toi, indiqua Noëlla en pointant son doigt sur Adamsberg. Tu m’aimes comme je t’aime. De même que roulera le fleuve, rien ne nous séparera.

Cinglée, totalement cinglée. Laliberté avait eu raison. C’était croche, cette jeune fille toute seule à l’aube sur le sentier de portage.

— Noëlla, dit-il en se mettant debout, marchant dans la cabane. Noëlla, tu es une fille adorable, splendide, je t’aime beaucoup mais je ne t’aime pas, pardonne-moi. Je suis marié, j’aime ma femme.

— Tu mens et tu n’as pas de femme. Le vieux Shawi me l’a dit. Et tu m’aimes.

— Non, Noëlla. On se connaît depuis six jours. Tu étais triste à cause de ton chum, j’étais seul et voilà tout. L’histoire s’arrête là, je suis désolé.

— Elle ne s’arrête pas, elle commence pour toujours. Là, ajouta la jeune fille en désignant son ventre.

— Là quoi ?

— Là, répéta calmement Noëlla. Notre enfant.

— Tu mens, dit sourdement Adamsberg. Tu ne peux pas savoir cela si tôt.

— Si. Les tests donnent la réponse en trois jours. Et Shawi m’avait annoncé que j’enfanterais de toi.

— C’est faux.

— C’est vrai. Et tu ne laisseras pas Noëlla qui t’aime et porte ton enfant.

Le regard d’Adamsberg se tourna d’instinct vers la fenêtre à guillotine. Il en leva rapidement le panneau et sauta sur la route.

— À mardi, lui cria Noëlla.

Adamsberg rattrapa la piste cyclable et courut jusqu’à son immeuble. Le souffle rapide, il grimpa dans sa voiture et démarra en direction de la forêt, tournant sur les chemins de terre, roulant trop vite. Il ralentit devant une échoppe isolée, acheta une bière et une part de pizza. Il l’avala comme un ours, assis sur une souche en lisière de forêt. Parfaitement pris au piège, sans aucun refuge où s’abriter de cette fille à moitié folle qui l’avait serré au col. Si désaxée qu’il était certain de la voir débarquer à l’aéroport mardi, s’installer chez lui à Paris. Il aurait dû savoir, comprendre en la voyant sur cette pierre, si directe et si étrange, que Noëlla était hallucinée. Il l’avait d’ailleurs évitée les premiers jours. Mais cette foutue affaire du quintette l’avait jeté comme un abruti dans les bras tentaculaires de cette fille.

Le dîner et le froid vif qui descendait avec la nuit lui rendirent de l’énergie. Son affolement se mua en rage. Nom de dieu, on n’avait pas le droit de piéger un gars comme ça. Il la lancerait par-dessus bord depuis l’avion, il la jetterait dans la Seine depuis Paris.

Bon sang, songea-t-il en se relevant, cela commençait à faire beaucoup de rages, et beaucoup de gens qu’il avait eu envie d’écraser ou de carrément massacrer. Favre, le Trident, Danglard, le Nouveau Père, et maintenant cette fille. Comme aurait dit Sanscartier, il virait boutte pour boutte. Et il ne se suivait plus. Ni sur ses rages meurtrières ni même sur ses nuages que, pour la première fois, il n’aimait plus pelleter. Ces visions récurrentes de mort-vivant, de trident, de griffures d’ours et de lacs malfaisants commençaient à l’oppresser et il lui semblait perdre le contrôle de ses propres nuages. Oui, il était bien possible qu’il virât boutte pour boutte.

Il regagna son studio d’un pas lourd, en se glissant par le sous-sol comme un coupable ou un homme encerclé par lui-même.

XXVI

Pendant que Voisenet s’était précipité au lac Pink avec Froissy et Retancourt, que deux autres s’étaient de nouveau rués vers les bars de Montréal, entraînant le scrupuleux Justin, et que Danglard récupérait son retard de sommeil, Adamsberg passa son week-end à se déplacer furtivement. La nature lui avait toujours réussi — exception faite du lac sournois —, et mieux valait aller s’y plonger que de tourner dans ce studio où Noëlla risquait de s’annoncer. Il se glissa dehors à l’aube, avant l’heure où chacun s’éveille, et fila vers le lac Meech.

Il y passa de longues heures, franchissant les ponts de bois, longeant ses contours, frottant ses bras dans la neige jusqu’aux coudes. Il jugea plus prudent de ne pas rejoindre Hull pour la nuit et dormit dans une auberge de Maniwaki, en priant pour que Shawi le prophète n’apparaisse pas dans sa chambre pour lui ramener de force sa disciple illuminée. Il s’épuisa tout le lendemain à parcourir les bois, ramassant des copeaux de bouleaux, des feuilles plus rouges que rouges, et cherchant dans quel abri il pourrait se terrer ce soir.

Poésie. S’il allait dîner dans ce bar à poésie ? Le Quatrain n’attirait pas les jeunes gens et Noëlla n’aurait pas idée de l’y chercher. Il laissa sa voiture assez loin de chez lui et prit par le grand boulevard et non par ce sacré sentier.

Lassé, crispé en même temps que privé d’idées, il avalait une assiette de frites en écoutant d’une oreille les poèmes qui se succédaient. Danglard se retrouva brusquement à ses côtés.

— Bon week-end ? demanda le capitaine, cherchant la conciliation.

— Et vous, Danglard ? Mieux dormi ? répondit nerveusement Adamsberg. La traîtrise dévore la conscience et les nuits, elle use, elle fatigue.

— Je vous demande pardon ?

— La traîtrise. Je ne parle pas algonquin, comme dit Laliberté. Des mois de secret et de silence, sans compter mille six cents kilomètres de route engrangés ces derniers jours pour l’amour de Vivaldi.

— Ah, murmura Danglard en posant ses deux mains à plat sur la table.

— Comme vous dites. Applaudir, porter le matériel, accompagner, ouvrir la porte. Un véritable chevalier servant.

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