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LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:

The Project Gutenberg eBook, La rotisserie de la Reine Pedauque, by Anatole France
This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net
Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
Produced by Carlo Traverso, Vital Debroey and the Online Distributed Proofreading Team.
This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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—Oh! ne parlez point ainsi, monsieur, répliqua mon bon maître en souriant; vous l'obligerez à cacher son esprit pour ne pas nuire au bon renom de sa mère. Mais, si vous la connaissiez mieux, vous penseriez comme moi qu'elle n'a point eu de commerce avec un Sylphe; c'est une bonne chrétienne qui n'a jamais accompli l'oeuvre de chair qu'avec son mari et qui porte sa vertu sur son visage, bien différente en cela de cette autre rôtisseuse, madame Quonian, dont on fit grand bruit à Paris et dans les provinces au temps de ma jeunesse. N'ouïtes-vous pas parler d'elle, monsieur? Elle avait pour galant le sieur Mariette, qui devint plus tard secrétaire de M. d'Angervilliers. C'était un gros monsieur qui, chaque fois qu'il voyait sa belle, lui laissait en souvenir quelque joyau, un jour une croix de Lorraine ou un saint-esprit, un autre jour une montre ou une châtelaine. Ou bien encore un mouchoir, un éventail, une boîte; il dévalisait pour elle les bijoutiers et les lingères de la foire Saint-Germain; tant qu'enfin, voyant sa rôtissière parée comme une châsse, le rôtisseur eut soupçon que ce n'était pas là un bien acquis honnêtement. Il l'épia et ne tarda pas à la surprendre avec son galant. Il faut vous dire que ce mari n'était qu'un vilain jaloux. Il se fâcha et n'y gagna rien, bien au contraire. Car le couple amoureux, qu'importunait la criaillerie, jura de se défaire de lui. Le sieur Mariette avait le bras long. Il obtint une lettre de cachet au nom du malheureux Quonian. Cependant, la perfide rôtisseuse dit à son mari:

"—Menez-moi dîner, je vous prie, ce prochain dimanche à la campagne.

Je me promets de cette partie fine un plaisir extrême.

"Elle fut tendre et pressante. Le mari, flatté, lui accorda ce qu'elle demandait. Le dimanche venu, il se mit avec elle dans un mauvais fiacre pour aller aux Porcherons. Mais à peine arrivé au Roule, une troupe de sergents, apostés par Mariette, l'enleva et le conduisit à Bicêtre, d'où il fut expédié à Mississipi, où il est encore. On en fit une chanson qui finit ainsi:

Un mari sage et commode N'ouvre les yeux qu'à demi. Il vaut mieux être à la mode, Que de voir Mississipi.

Et c'est là, sans doute, le plus solide enseignement qu'on puisse tirer de l'exemple du rôtisseur Quonian.

"Quant à l'aventure elle-même, il ne lui manque que d'être contée par un Pétrone ou par un Apulée, pour égaler la meilleure fable milésienne. Les modernes sont inférieurs aux anciens dans l'épopée et dans la tragédie. Mais si nous ne surpassons pas les Grecs et les Latins dans le conte, ce n'est pas la faute des dames de Paris, qui ne cessent d'enrichir la matière par divers tours ingénieux et gentilles inventions. Vous n'êtes pas sans connaître, monsieur, le recueil de Boccace; je l'ai assez pratiqué par divertissement, et j'affirme, que si ce Florentin vivait de nos jours en France, il ferait de la disgrâce de Quonian le sujet d'un de ses plus plaisants récits. Quant à moi, je ne l'ai rappelée à cette table que pour faire reluire, par l'effet du contraste, la vertu de madame Léonard Tournebroche qui est l'honneur de la rôtisserie, dont madame Quonian fut l'opprobre. Madame Tournebroche, j'ose l'affirmer, n'a jamais manqué aux vertus médiocres et communes dont l'exercice est recommandé dans le mariage, qui est le seul méprisable des sept sacrements.

—Je n'en disconviens pas, reprit M. d'Astarac. Mais cette dame Tournebroche serait plus estimable encore, si elle avait eu commerce avec un Sylphe, à l'exemple de Sémiramis, d'Olympias et de la mère du grand pape Sylvestre II.

—Ah! monsieur, dit l'abbé Coignard, vous nous parlez toujours de

Sylphes et de Salamandres. De bonne foi, en avez-vous jamais vu?

—Comme je vous vois, répondit M. d'Astarac, et même de plus près, au moins en ce qui regarde les Salamandres.

—Monsieur, ce n'est point encore assez, reprit mon bon maître, pour croire à leur existence, qui est contraire aux enseignements de l'Église. Car on peut être séduit par des illusions. Les yeux et tous nos sens ne sont que des messagers d'erreurs et des courriers de mensonges. Ils nous abusent plus qu'ils ne nous instruisent. Ils ne nous apportent que des images incertaines et fugitives. La vérité leur échappe; participant de son principe éternel, elle est invisible comme lui.

—Ah! dit M. d'Astarac, je ne vous savais pas si philosophe ni d'un esprit si subtil.

—C'est vrai, répondit mon bon maître. Il est des jours où j'ai l'âme plus pesante et plus attachée au lit et à la table. Mais j'ai, cette nuit, cassé une bouteille sur la tête d'un publicain, et mes esprits en sont extraordinairement exaltés. Je me sens capable de dissiper les fantômes qui vous hantent et de souffler sur toute cette fumée. Car, enfin, monsieur, ces Sylphes ne sont que les vapeurs de votre cerveau.

M. d'Astarac l'arrêta par un geste doux et lui dit:

—Pardon! monsieur l'abbé; croyez-vous aux démons?

—Je vous répondrai sans difficulté, dit mon bon maître, que je crois des démons tout ce qui est rapporté d'eux dans les livres saints, et que je rejette comme abus et superstition la croyance aux sortilèges, amulettes et exorcismes. Saint Augustin enseigne que quand l'Écriture nous exhorte à résister aux démons, elle entend que nous devons résister à nos passions et à nos appétits déréglés. Rien n'est plus détestable que toutes ces diableries dont les capucins effrayent les bonnes femmes.

—Je vois, dit M. d'Astarac, que vous vous efforcez de penser en honnête homme. Vous haïssez les superstitions grossières des moines autant que je les déteste moi-même. Mais enfin, vous croyez aux démons, et je n'ai pas eu de peine à vous en tirer l'aveu. Sachez donc qu'ils ne sont autres que les Sylphes et les Salamandres. L'ignorance et la peur les ont défigurés dans les imaginations timides. Mais, en réalité, ils sont beaux et vertueux. Je ne vous mettrai point sur les chemins des Salamandres, n'étant pas assez assuré de la pureté de vos moeurs; mais rien n'empêche que je vous induise, monsieur l'abbé, à la fréquentation des Sylphes, qui habitent les plaines de l'air et qui s'approchent volontiers des hommes avec un esprit bienveillant et si affectueux, qu'on a pu les nommer des Génies assistants. Loin de nous pousser à notre perte, comme le croient les théologiens qui en font des diables, ils protègent et gardent de tout péril leurs amis terrestres. Je pourrais vous faire connaître des exemples infinis de l'aide qu'ils leur donnent. Mais comme il faut se borner, je m'autoriserai seulement d'un récit que je tiens de madame la maréchale de Grancey elle-même. Elle était sur l'âge et veuve déjà depuis plusieurs années, quand elle reçut, une nuit, dans son lit, la visite d'un Sylphe qui lui dit: "Madame, faites fouiller dans la garde-robe de feu votre époux. Il se trouve dans la poche d'un de ses hauts-de-chausses une lettre qui, si elle était connue, perdrait M. des Roches, mon bon ami et le vôtre. Faites-vous la remettre et ayez soin de la brûler."

"La maréchale promit de ne point négliger cet avis et elle demanda des nouvelles du défunt maréchal au Sylphe, qui disparut sans lui répondre. A son réveil, elle appela ses femmes et les envoya voir s'il ne restait pas quelques habits du maréchal dans sa garderobe. Elles répondirent qu'il n'en restait aucun et que les laquais les avaient tous vendus au fripier. Madame de Grancey insista pour qu'elles cherchassent s'il ne se trouvait pas au moins une paire de chausses.

"Ayant fouillé dans tous les coins, elles découvrirent enfin une vieille culotte de taffetas noir à oeillets, de mode ancienne, qu'elles apportèrent à la maréchale. Celle-ci mit la main dans une des poches et en tira une lettre qu'elle ouvrit et où elle trouva plus qu'il n'en fallait pour faire mettre M. des Roches dans une prison d'État. Elle n'eut rien de si pressé que de jeter cette lettre au feu. Ainsi, ce gentilhomme fut sauvé par ses bons amis, le Sylphe et la maréchale.

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