LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
- Автор: Франс Анатоль
- Год: 1893
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:
This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net
Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
Produced by Carlo Traverso, Vital Debroey and the Online Distributed Proofreading Team.
This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
Il sanglota de nouveau. J'attendis que le torrent de sa douleur se fût écoulé, et je lui demandai s'il n'avait pas de nouvelles de mes chers parents.
—Monsieur Jacques, me répondit-il, c'est eux précisément qui m'envoient à vous, chargé d'une commission pressante. Je vous dirai qu'ils ne sont guère heureux, par la faute de maître Léonard, votre père, qui passe à boire et à jouer tous les jours que Dieu lui fait. Et la fumée odorante des oies et des poulardes ne monte plus, comme jadis, vers la reine Pédauque, dont l'image se balance tristement aux vents humides qui la rongent. Où est le temps où la rôtisserie de votre père parfumait la rue Saint-Jacques, du Petit Bacchus aux Trois Pucelles? Mais, depuis que ce sorcier y est entré, tout y dépérit, bêtes et gens, par l'effet du sort qu'il y a jeté. Et la vengeance divine a commencé d'être manifeste en ce lieu, après que ce gros abbé Coignard y a été reçu, tandis qu'au rebours j'en étais chassé. Ce fut le principe du mal, qui vint de ce que M. Coignard s'enorgueillit de la profondeur de sa science et de l'élégance de ses moeurs. Et l'orgueil est la source de tous les péchés. Votre sainte mère eut grand tort, monsieur Jacques, de ne point se contenter des leçons que je vous donnais charitablement et qui vous eussent rendu capable, sans faute, de gouverner la cuisine, de manier la lardoire, et de porter la bannière de la confrérie, après la mort chrétienne de votre père, et son service et obsèques, qui ne peuvent tarder longtemps, car toute vie est transitoire, et il boit excessivement.
Ces nouvelles me jetèrent dans une affliction qu'il est facile de comprendre. Je mêlai mes larmes à celles du petit frère. Cependant, je lui demandai des nouvelles de ma bonne mère.
—Dieu, me répondit-il, qui se plut à affliger Rachel dans Rama, a envoyé à votre mère, monsieur Jacques, diverses tribulations pour son bien et à l'effet de châtier maître Léonard de son péché quand il chassa méchamment en ma personne Jésus-Christ de la rôtisserie. Il a transporté la plupart des acheteurs de volaille et de pâtés à la fille de madame Quonian, qui tourne la broche à l'autre bout de la rue Saint-Jacques. Madame votre mère voit avec douleur qu'il a béni cette maison aux dépens de la sienne, qui est maintenant si désertée que la mousse en couvre quasiment la pierre du seuil. Elle est soutenue dans ses épreuves premièrement par sa dévotion à saint François; secondement par la considération de votre avancement dans le monde, où vous portez l'épée comme un homme de condition.
"Mais cette seconde consolation a été beaucoup diminuée quand les sergents sont venus ce matin vous chercher à la rôtisserie pour vous conduire à Bicêtre y battre le plâtre pendant un an ou deux. C'est Catherine qui vous avait dénoncé à M. de la Guéritaude; mais il ne faut pas l'en blâmer: elle confessa la vérité, comme elle devait le faire, étant chrétienne. Elle vous désigna, avec M. l'abbé Coignard, comme les complices de M. d'Anquetil et fit un rapport fidèle des meurtres et des carnages de cette nuit épouvantable. Hélas! sa franchise ne lui servit de rien, et elle fut conduite à l'hôpital! C'est une chose horrible à penser!
A cet endroit de son récit, le petit frère se mit la tête dans ses mains et pleura de nouveau.
La nuit était venue. Je craignais de manquer le rendez-vous. Tirant le petit frère hors du fossé où il était abîmé, je le mis debout et le priai de poursuivre son récit en m'accompagnant sur la route de Saint-Germain, jusqu'au rond-point des Bergères. Il m'obéit volontiers, et marchant tristement à mon côté, il me pria de l'aider à démêler le fil brouillé de ses idées. Je le replaçai au point où les sergents me venaient prendre à la rôtisserie.
—Ne vous trouvant pas, reprit-il, ils voulaient emmener votre père à votre place. Maître Léonard prétendait ne point savoir où vous étiez caché. Madame votre mère disait de même, et elle en faisait de grands serments. Que Dieu lui pardonne, monsieur Jacques! car elle se parjurait évidemment. Les sergents commençaient à se fâcher. Votre père leur fit entendre raison en les menant boire. Et ils se quittèrent assez bons amis. Pendant ce temps, votre mère m'alla quérir aux Trois Pucelles, où je quêtais selon les saintes règles de mon ordre. Elle me dépêcha vers vous pour vous avertir de fuir sans retard, de peur que le lieutenant de police ne découvre bientôt la maison où vous logez.
En écoutant ces tristes nouvelles, je hâtais le pas, et nous avions déjà passé le pont de Neuilly.
Sur la côte assez rude, qui monte au rond-point dont nous voyions déjà les ormes, le petit frère continua de parler d'une voix expirante.
—Madame votre mère, dit-il, m'a expressément recommandé de vous avertir du péril qui vous menace et elle m'a remis pour vous un petit sac que j'ai caché sous ma robe. Je ne l'y retrouve plus, ajouta-t-il après s'être tâté dans tous les sens. Et comment aussi voulez-vous que je trouve rien après avoir perdu Catherine? Elle était dévote à saint François, et très aumônière. Et pourtant ils l'ont traitée comme une fille perdue, et ils vont lui raser la tête, et c'est une chose affreuse à penser qu'elle deviendra semblable aux poupées des modistes et qu'elle sera embarquée dans cet état pour l'Amérique, où elle risquera de mourir de la fièvre et d'être mangée par les sauvages anthropophages.
Il achevait ce discours en soupirant quand nous parvînmes au rond-point. A notre gauche, l'auberge du Cheval-Rouge élevait au-dessus d'une double rangée d'ormeaux son toit d'ardoises et ses lucarnes armées de poulies, et l'on apercevait sous le feuillage la porte charretière, grande ouverte.
Je ralentis le pas, et le petit frère se laissa choir au pied d'un arbre.
—Frère Ange, lui dis-je, vous me parliez d'un sachet que ma bonne mère vous avait prié de me remettre.
—Elle m'en pria, en effet, répondit le petit frère, et j'ai si bien serré ce sac que je ne sais où je l'ai mis; mais sachez bien, monsieur Jacques, que je ne l'ai pu perdre que par excès de précautions.
Je l'assurai vivement qu'il ne l'avait point perdu et que, s'il ne le retrouvait tout de suite, je l'aiderais moi-même à le chercher.
Le ton de mes paroles lui fut sensible, car il tira, avec de grands soupirs, de dessous son froc, un petit sac d'indienne qu'il me tendit à regret. J'y trouvai un écu de six livres et une médaille de la vierge noire de Chartres, que je baisai en versant des larmes d'attendrissement et de repentir. Cependant le petit frère faisait sortir de toutes ses poches des paquets d'images coloriées et de prières ornées de vignettes grossières. Il en choisit deux ou trois qu'il m'offrit préférablement aux autres, comme les plus utiles, à son avis, pour les pèlerins, et voyageurs, et pour toutes les personnes errantes.
—Elles sont bénites, me dit-il, et efficaces dans le danger de mort ou de maladie, tant par récitation orale que par attouchement et application sur la peau. Je vous les donne, monsieur Jacques, pour l'amour de Dieu. Souvenez-vous de me faire quelque aumône. N'oubliez pas que je mendie au nom du bon saint François. Il vous protégera sans faute, si vous assistez son fils le plus indigne, que je suis précisément.