LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
- Автор: Франс Анатоль
- Год: 1893
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:
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Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
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Ainsi parlait mon bon maître, tandis que les ormes de la route royale fuyaient à nos côtés. Je me gardai de lui répondre qu'il irritait mes chagrins en voulant les adoucir et qu'il mettait, sans le savoir, le doigt sur la plaie.
Notre premier relais fut à Juvisy où nous arrivâmes le matin par la pluie. En entrant dans l'auberge de la poste, je trouvai Jahel au coin de la cheminée, où cinq ou six poulets tournaient sur trois broches. Elle se chauffait les pieds et laissait voir un peu de ses bas de soie, qui étaient pour moi un grand sujet de trouble, par l'idée de la jambe que je me représentais exactement avec le grain de la peau, le duvet et toutes sortes de circonstances frappantes. M. d'Anquetil était accoudé au dossier de la chaise où elle était assise, la joue dans la main. Il l'appelait son âme et sa vie; il lui demandait si elle n'avait pas faim; et, comme elle répondit que oui, il sortit pour donner des ordres. Demeuré seul avec l'infidèle, je la regardai dans les yeux, qui reflétaient la flamme du foyer.
—Ah! Jahel, m'écriai-je, je suis bien malheureux, vous m'avez trahi et vous ne m'aimez plus.
—Qui vous dit que je ne vous aime plus? répondit-elle en tournant vers moi un regard de velours et de flamme.
—Hélas! mademoiselle, il y paraît assez à votre conduite.
—Eh quoi! Jacques, pouvez-vous m'envier le trousseau de toile de Hollande et la vaisselle godronnée que ce gentilhomme me doit donner. Je ne vous demande qu'un peu de discrétion jusqu'à l'effet de ses promesses, et vous verrez que je suis pour vous telle que j'étais à la Croix-des-Sablons.
—Hélas! Jahel, en attendant, mon rival jouira de vos faveurs.
—Je sens, reprit-elle, que ce sera peu de chose, et que rien n'effacera le souvenir que vous m'avez laissé. Ne vous tourmentez pas de ces bagatelles; elles n'ont de prix que par l'idée que vous vous en faites.
—Oh! m'écriai-je, l'idée que je m'en fais est affreuse, et je crains de ne pouvoir survivre à votre trahison.
Elle me regarda avec une sympathie moqueuse et me dit en souriant:
—Croyez-moi, mon ami, nous n'en mourrons ni l'un ni l'autre. Songez, Jacques, qu'il me faut le linge et la vaisselle. Soyez prudent; ne laissez rien voir des sentiments qui vous agitent, et je vous promets de récompenser plus tard votre discrétion.
Cette espérance adoucit un peu mes chagrins cuisants. L'hôtesse vint mettre sur la table la nappe parfumée de lavande, les assiettes d'étain, les gobelets et les pots. J'avais grand faim, et quand M. d'Anquetil, rentrant dans l'auberge avec l'abbé, nous invita à manger un morceau, je pris volontiers ma place entre Jahel et mon bon maître. Dans la peur d'être poursuivis, nous repartîmes après avoir expédié trois omelettes et deux petits poulets. On convint dans ce péril pressant, de brûler les étapes jusqu'à Sens, où nous décidâmes de passer la nuit.
Je me faisais de cette nuit une idée horrible pensant qu'elle devait consommer la trahison de Jahel. Et cette appréhension trop légitime me troublait au point que je ne prêtais qu'une oreille distraite aux discours de mon bon maître, à qui les moindres incidents du voyage inspiraient des réflexions admirables.
Mes craintes n'étaient point vaines. Descendus à Sens, dans la méchante hôtellerie de l'Homme-Armé, à peine y avions-nous soupé, que M. d'Anquetil emmena Jahel dans sa chambre, qui se trouvait voisine de la mienne, où je ne pus goûter un moment de repos. Je me levai au petit jour et, fuyant cette chambre détestée, je m'allai asseoir tristement sous la porte charretière, parmi les postillons qui buvaient du vin blanc en lutinant les servantes. J'y demeurai deux ou trois heures à méditer mes chagrins. Déjà la voiture était attelée, quand Jahel parut sous la voûte, toute frileuse dans sa mante noire. Ne pouvant soutenir sa vue, je détournai les yeux. Elle s'approcha de moi, s'assit sur la borne où j'étais et me dit avec douceur de ne point m'affliger, que ce dont je me faisais un monstre était en réalité peu de chose, qu'il fallait se faire une raison, que j'étais trop homme d'esprit pour vouloir une femme à moi tout seul, qu'en ce cas on prenait une ménagère sans esprit et sans beauté, et qu'encore c'était une grande chance à courir.
—Il faut que je vous quitte, ajouta-t-elle. J'entends le pas de M. d'Anquetil dans l'escalier.
Et elle me donna un baiser sur la bouche, qu'elle appuya et prolongea avec la volupté violente de la peur, car les bottes de son galant faisaient, près de nous, craquer les montées de bois, et la joueuse y risquait sa toile de Hollande et son pot à oille d'argent godronné.
Le postillon baissa le marchepied du coupé, mais M. d'Anquetil demanda à Jahel s'il ne serait pas plus plaisant de nous tenir tous ensemble dans la grande caisse, et il ne m'échappa point que c'était le premier effet de l'intimité qu'il venait d'avoir avec Jahel, et qu'un plein contentement de tous ses désirs lui rendait la solitude avec elle moins agréable. Mon bon maître avait pris soin d'emprunter à la cave de l'Homme-Armé cinq ou six bouteilles de vin blanc qu'il aménagea sous les coussins et que nous bûmes pour tromper les ennuis de la route.
Nous arrivâmes à midi à Joigny, qui est une assez jolie ville. Prévoyant que je viendrais à bout de mes deniers avant la fin du voyage et ne pouvant souffrir l'idée de laisser payer mon écot par M. d'Anquetil sans y être réduit par la plus extrême nécessité, je résolus de vendre une bague et un médaillon que je tenais de ma mère, et je parcourus la ville à la recherche d'un orfèvre. J'en découvris un sur la grand'place, vis-à-vis de l'église, qui tenait boutique de chaînes et de croix, à l'enseigne de La bonne Foi. Quel ne fut pas mon étonnement, d'y trouver mon bon maître qui, devant le comptoir, tirant d'un cornet de papier cinq ou six petits diamants, que je reconnus bien pour ceux que M. d'Astarac nous avait montrés, demanda à l'orfèvre le prix qu'il pensait donner de ces pierres!
L'orfèvre les examina, puis observant l'abbé par-dessus ses besicles:
—Monsieur, lui dit-il, ces pierres seraient d'un grand prix si elles étaient véritables. Mais elles sont fausses; et il n'est pas besoin de la pierre de touche pour s'en assurer. Ce sont des perles de verre, bonnes seulement pour donner à jouer aux enfants, à moins qu'on ne les applique à la couronne d'une Notre-Dame de village, où elles feront un bel effet.
Sur cette réponse, M. Coignard reprit ses diamants et tourna le dos à l'orfèvre. Dans ce mouvement il m'aperçut et sembla assez confus de la rencontre. Je conclus mon affaire en peu de temps et, retrouvant mon bon maître au seuil de la porte, je lui représentai le tort qu'il risquait de faire à ses compagnons et à lui-même en dérobant des pierres qui, pour son malheur, eussent pu être véritables.
—Mon fils, me répondit-il, Dieu, pour me conserver innocent, a voulu qu'elles ne fussent qu'apparence et faux-semblant. Je vous avoue que j'eus tort de les dérober. Vous m'en voyez au regret, et c'est une page que je voudrais arracher au livre de ma vie, dont quelques feuillets, pour tout dire, ne sont point aussi nets et immaculés qu'il conviendrait. Je sens vivement ce que ma conduite offre, à cet endroit, de répréhensible. Mais l'homme ne doit pas trop s'abattre quand il tombe en quelque faute; et c'est ici le moment de me dire à moi-même avec un illustre docteur: "Considérez votre grande fragilité, dont vous ne faites que trop souvent l'épreuve dans les moindres rencontres; et néanmoins c'est pour votre salut que ces choses ou autres semblables vous arrivent. Tout n'est pas perdu pour vous, si vous vous trouvez souvent affligé et tenté rudement, et si même vous succombez à la tentation. Vous êtes homme et non pas Dieu; vous êtes de chair, et non pas un ange. Comment pourriez-vous toujours demeurer en un même état de vertu, puisque cette fidélité a manqué aux anges dans le Ciel et au premier homme dans le Paradis?" Voilà, Tournebroche, mon fils, les seuls entretiens spirituels et les vrais soliloques qui conviennent à l'état présent de mon âme. Mais ne serait-il point temps, après cette malheureuse démarche, sur laquelle je n'insiste pas, de retourner à notre auberge, pour y boire, en compagnie des postillons, qui sont gens simples et de commerce facile, une ou deux bouteilles de vin du cru?