LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
- Автор: Франс Анатоль
- Год: 1893
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:
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Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
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"Sont-ce là, je vous prie, monsieur l'abbé, des moeurs de démons? Mais je vais vous rapporter un trait auquel vous serez plus sensible, et qui, j'en suis sûr, ira au coeur d'un savant homme tel que vous. Vous n'ignorez point que l'Académie de Dijon est fertile en beaux esprits. L'un d'eux, dont le nom ne vous est point inconnu, vivant au siècle dernier, préparait, en de doctes veilles, une édition de Pindare. Une nuit qu'il avait pâli sur cinq vers dont il ne pouvait démêler le sens parce que le texte en était très corrompu, il s'endormit désespéré, au chant du coq. Pendant son sommeil, un Sylphe, qui l'aimait, le transporta en esprit à Stockholm, l'introduisit dans le palais de la reine Christine, le conduisit dans la bibliothèque et tira d'une des tablettes un manuscrit de Pindare, qu'il lui ouvrit à l'endroit difficile. Les cinq vers s'y trouvaient avec deux ou trois bonnes leçons qui les rendaient tout à fait intelligibles.
"Dans la violence de son contentement, notre savant se réveilla, battit le briquet et nota tout aussitôt au crayon les vers tels qu'il les avait retenus. Après quoi il se rendormit profondément. Le lendemain, réfléchissant sur son aventure nocturne, il résolut d'en être éclairci. M. Descartes était alors en Suède, auprès de la reine, qu'il instruisait de sa philosophie. Notre pindariste le connaissait; mais il était en commerce plus familier avec l'ambassadeur du roi de Suède en France, M. Chanut. C'est à lui qu'il s'adressa pour faire tenir à M. Descartes une lettre par laquelle il le priait de lui dire s'il se trouvait réellement dans la bibliothèque de la Reine, à Stockholm, un manuscrit de Pindare contenant la variante qu'il lui désignait. M. Descartes, qui était d'une extrême civilité, répondit à l'académicien de Dijon que Sa Majesté possédait en effet ce manuscrit et qu'il y avait lu, lui-même, les vers avec la variante contenue dans la lettre.
M. d'Astarac, ayant conté cette histoire en pelant une pomme, regarda l'abbé Coignard pour jouir du succès de son discours.
Mon bon maître souriait.
—Ah! monsieur, dit-il, je vois bien que je me flattais tout à l'heure d'une vaine espérance, et qu'on ne vous fera point renoncer à vos chimères. Je confesse de bonne grâce que vous nous avez fait paraître là un Sylphe ingénieux et que je voudrais avoir un aussi gentil secrétaire. Son secours me serait particulièrement utile en deux ou trois endroits de Zozime le Panopolitain, qui sont des plus obscurs. Ne pourriez-vous me donner le moyen d'évoquer au besoin quelque Sylphe de bibliothèque, aussi habile que celui de Dijon?
M. d'Astarac répondit gravement:
—C'est un secret, monsieur l'abbé, que je vous livrerai volontiers. Mais je vous avertis que si vous le communiquez aux profanes votre perte est certaine.
—N'en ayez aucune inquiétude, dit l'abbé. J'ai grande envie de connaître un si beau secret, bien qu'à ne vous rien cacher, je n'en attende nul effet, ne croyant point à vos Sylphes. Instruisez-moi donc, s'il vous plaît.
—Vous l'exigez? reprit le cabbaliste. Sachez donc que quand vous voudrez être assisté d'un Sylphe, vous n'aurez qu'à prononcer ce seul mot Agla. Aussitôt les fils de l'air voleront vers vous; mais vous entendez bien, monsieur l'abbé, que ce mot doit être récité du coeur aussi bien que des lèvres et que la foi lui donne toute sa vertu. Sans elle, il n'est qu'un vain murmure. Et tel que je viens de le prononcer, sans y mettre d'âme ni de désir, il n'a, même dans ma bouche, qu'une faible puissance, et c'est tout au plus si quelques enfants du jour, en l'entendant, viennent de glisser dans cette chambre leur légère ombre de lumière. Je les ai plutôt devinés que vus sur ce rideau, et ils se sont évanouis à peine formés. Vous n'avez, ni votre élève ni vous, soupçonné leur présence. Mais si j'avais prononcé ce mot magique avec un véritable sentiment, vous les eussiez vus paraître dans tout leur éclat. Ils sont d'une beauté charmante. Je vous ai appris là, monsieur l'abbé, un grand et utile secret. Encore une fois, ne le divulguez pas imprudemment. Et ne méprisez pas l'exemple de l'abbé de Villars qui, pour avoir révélé leurs secrets, fut assassiné par les Sylphes, sur la route de Lyon.
—Sur la route de Lyon, dit mon bon maître. Voilà qui est étrange!
M. d'Astarac nous quitta de façon soudaine.
—Je vais, dit l'abbé, monter une fois encore dans cette auguste bibliothèque où je goûtai d'austères voluptés et que je ne reverrai plus. Ne manquez point, Tournebroche, de vous trouver à la tombée du jour, au rond-point des Bergères.
Je promis de n'y point manquer; j'avais dessein de m'enfermer dans ma chambre pour écrire à M. d'Astarac et à mes bons parents qu'ils voulussent bien m'excuser si je ne prenais point congé d'eux, en fuyant, après une aventure où j'étais plus malheureux que coupable.
Mais j'entendis du palier des ronflements qui sortaient de ma chambre, et je vis, en entr'ouvrant la porte, M. d'Anquetil endormi dans mon lit avec son épée à son chevet et des cartes à jouer répandues sur ma couverture. J'eus un moment l'envie de le percer de sa propre épée; mais cette idée me quitta sitôt venue, et je le laissai dormir, riant en moi-même, dans mon chagrin, à la pensée que Jahel, enfermée sous de triples verrous, ne pourrait le rejoindre.
J'entrai, pour écrire mes lettres, dans la chambre de mon bon maître où je dérangeai cinq ou six rats qui rongeaient sur la table de nuit son livre de Boèce. J'écrivis à M. d'Astarac et à ma mère, et je composai pour Jahel l'épître la plus touchante. Je la relus et la mouillai de mes larmes. Peut-être, me dis-je, l'infidèle y mêlera les siennes.
Puis, accablé de fatigue et de mélancolie, je me jetai sur le matelas de mon bon maître, et ne tardai pas à tomber dans un demi-sommeil, troublé par des rêves à la fois érotiques et sombres. J'en fus tiré par le muet Criton, qui entra dans ma chambre et me tendit sur un plat d'argent une papillote à l'iris, où je lus quelques mots tracés au crayon d'une main maladroite. On m'attendait dehors pour affaire pressante. Le billet était signé: Frère Ange, capucin indigne. Je courus à la porte verte, et je trouvai sur la route le petit frère assis au bord du fossé dans un abattement pitoyable. N'ayant pas la force de se lever à ma venue, il tendit vers moi le regard de ses grands yeux de chien, presque humains, et noyés de larmes. Ses soupirs soulevaient sa barbe et sa poitrine. Il me dit d'un ton qui faisait peine:
—Hélas! monsieur Jacques, l'heure de l'épreuve est venue en Babylone, selon qu'il est dit dans les prophètes. Sur la plainte faite par M. de la Guéritaude à M. le lieutenant de police, mam'selle Catherine a été conduite à l'hôpital par les exempts, et elle sera envoyée à l'Amérique par le prochain convoi. J'en tiens la nouvelle de Jeannette la vielleuse qui au moment où Catherine entrait en charrette à l'hôpital, en sortait elle-même, après y avoir été retenue pour un mal dont elle est guérie à st' heure par l'art des chirurgiens, du moins Dieu le veuille! Pour ce qui est de Catherine, elle ira aux îles sans rémission.
Et frère Ange, à cet endroit de son discours, se mit à pleurer abondamment. Après avoir tenté d'arrêter ses pleurs par de bonnes paroles, je lui demandai s'il n'avait rien autre chose à me dire.
—Hélas! monsieur Jacques, me répondit-il, je vous ai confié l'essentiel, et le reste flotte dans ma tête comme l'esprit de Dieu sur les eaux, sans comparaison. C'est un chaos obscur. Le malheur de Catherine m'a ôté le sentiment. Il fallait toutefois que j'eusse une nouvelle de conséquence à vous faire savoir pour me hasarder jusqu'au seuil de cette maison maudite, où vous habitez avec toutes sortes de diables, et c'est avec épouvante, après avoir récité l'oraison de saint François, que j'ai osé heurter le marteau pour remettre à un valet le billet que je vous adressai. Je ne sais si vous avez pu le lire, tant j'ai peu l'habitude de former des lettres. Et le papier n'en était guère bon pour écrire, mais c'est l'honneur de notre saint ordre de ne point donner dans les vanités du siècle. Ah! Catherine à l'hôpital! Catherine à l'Amérique! N'est-ce pas à fendre le coeur le plus dur? Jeannette elle-même en pleurait toutes les larmes de ses yeux, bien qu'elle soit jalouse de Catherine, qui l'emporte autant en jeunesse et en beauté sur elle que saint François passe en sainteté tous les autres bienheureux. Ah! monsieur Jacques! Catherine à l'Amérique, ce sont les voies extraordinaires de la Providence. Hélas! notre sainte religion est véritable, et le roi David a raison de dire que nous sommes semblables à l'herbe des champs, puisque Catherine est à l'hôpital. Ces pierres où je suis assis sont plus heureuses que moi, bien que je sois revêtu des signes du chrétien et même du religieux. Catherine à l'hôpital!