LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
- Автор: Франс Анатоль
- Год: 1893
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:
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Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
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"Autant que je puis croire, ajouta M. d'Anquetil, cette adorable fille venait pour un autre que pour moi; elle s'est trompée de porte, et sa surprise a causé son effroi. Mais je l'ai bien rassurée et, sans ce marmiton, je la gagnais tout à fait à mon amitié.—Je le confirmai dans cette supposition. Nous cherchâmes pour qui cette belle personne pouvait bien venir et nous tombâmes d'accord que c'était, comme je vous l'ai déjà dit, Tournebroche, pour ce vieux fou d'Astarac, qui l'accointe dans une chambre voisine de la vôtre et, peut-être, à votre insu, dans votre propre chambre. Ne le pensez-vous point?
—Rien n'est plus probable, répondis-je.
—Il n'en faut point douter, reprit mon bon maître. Ce sorcier se moque de nous avec ses Salamandres. Et la vérité est qu'il caresse cette jolie fille. C'est un imposteur.
Je priai mon bon maître de poursuivre son récit. Il le fit volontiers.
—J'abrège, mon fils, dit-il, le discours que me tint M. d'Anquetil. Il est d'un esprit vulgaire et bas de réciter amplement les petites circonstances. Nous devons, au contraire, nous efforcer de les renfermer en peu de mots, tendre à la concision et garder pour les instructions et exhortations morales l'abondance entraînante des paroles, qu'il convient alors de précipiter comme la neige qui descend des montagnes. Je vous aurai donc instruit suffisamment des propos de M. d'Anquetil quand je vous aurai dit qu'il m'assura trouver à cette jeune fille une beauté, un charme, un agrément extraordinaires. Il termina son discours en me demandant si je savais son nom et qui elle était. Au portrait que vous m'en faites, répondis-je, je la reconnais pour la nièce du rabbin Mosaïde, Jahel, de son nom, qu'il m'arriva d'embrasser une nuit dans ce même escalier, avec cette différence que c'était entre le deuxième étage et le premier. "J'espère, répliqua M. d'Anquetil, qu'il y a d'autres différences, car, pour ma part, je la serrai de près. Je suis fâché aussi de ce que vous me dites qu'elle est juive. Et, sans croire en Dieu, il y a en moi un certain sentiment qui la préférerait chrétienne. Mais connaît-on jamais sa naissance? Qui sait si ce n'est pas un enfant volé? Les juifs et les bohémiens en dérobent tous les jours. Et puis on ne se dit pas assez que la sainte Vierge était juive. Juive ou non, elle me plaît, je la veux et je l'aurai." Ainsi parla ce jeune insensé. Mais souffrez, mon fils, que je m'asseye sur ce banc moussu, car les travaux de cette nuit, mes combats, ma fuite, m'ont rompu les jambes.
Il s'assit et tira de sa poche sa tabatière vide, qu'il contempla tristement.
Je m'assis près de lui, dans un état où il y avait de l'agitation et de l'abattement. Ce récit me donnait un vif chagrin. Je maudissais le sort qui avait mis un brutal à ma place, dans le moment même où ma chère maîtresse venait m'y trouver avec tous les signes de la plus ardente tendresse, sans savoir que cependant je fourrais des bûches dans le poêle de l'alchimiste. L'inconstance trop probable de Jahel me déchirait le coeur, et j'eusse souhaité que du moins mon bon maître eût observé plus de discrétion devant mon rival. J'osai lui reprocher respectueusement d'avoir livré le nom de Jahel.
—Monsieur, lui dis-je, n'y avait-il pas quelque imprudence à fournir de tels indices à un seigneur si luxurieux et si violent?
Mon bon maître ne parut point m'entendre.
—Ma tabatière, dit-il, s'est malheureusement ouverte cette nuit, pendant la rixe, et le tabac qu'elle contenait ne forme plus, mêlé au vin dans ma poche, qu'une pâte dégoûtante. Je n'ose demander à Criton de m'en râper quelques feuilles, tant le visage de ce serviteur et juge paraît sévère et froid. Je souffre d'autant plus de ne pouvoir priser, que le nez me démange vivement à la suite du choc que j'y reçus cette nuit, et vous me voyez tout importuné par cet indiscret solliciteur à qui je n'ai rien à donner. Il faut supporter cette petite disgrâce d'une âme égale, en attendant que M. d'Anquetil me donne quelques grains de sa boîte. Et, pour revenir, mon fils, à ce jeune gentilhomme, il me dit expressément: "J'aime cette fille. Sachez, l'abbé, que je l'emmène en poste avec nous. Dussé-je rester ici huit jours, un mois, six mois et plus, je ne pars point sans elle." Je lui représentai les dangers que le moindre retard apportait. Mais il me répondit que ces dangers le touchaient d'autant moins qu'ils étaient grands pour nous et petits pour lui. "Vous, l'abbé, me dit-il, vous êtes dans le cas d'être pendu avec le Tournebroche; quant à moi, je risque seulement d'aller à la Bastille, où j'aurai des cartes et des filles, et d'où ma famille me tirera bientôt, car mon père intéressera à mon sort quelque duchesse ou quelque danseuse, et, bien que ma mère soit devenue dévote, elle saura se rappeler, en ma faveur, au souvenir de deux ou trois princes du sang. Aussi est-ce une chose assurée: je pars avec Jahel, ou je ne pars pas du tout. Vous êtes libre, l'abbé, de louer une chaise de poste avec le Tournebroche."
"Le cruel savait assez, mon fils, que nous n'en avions pas les moyens. J'essayai de le faire revenir sur sa détermination. Je fus pressant, onctueux et même parénétique. Ce fut en pure perte, et j'y dépensai vainement une éloquence qui, dans la chaire d'une bonne église paroissiale, m'eût valu de l'honneur et de l'argent. Hélas! il est dit, mon fils, qu'aucune de mes actions ne portera de fruits savoureux sur cette terre, et c'est pour moi que l'Ecclésiaste a écrit: Quid habet am plius homo de universo labore suo, quo laborat sub sole? Loin de le rendre plus raisonnable, mes discours fortifiaient ce jeune seigneur dans son obstination, et je ne vous celerai pas, mon fils, qu'il me marqua qu'il comptait absolument sur moi pour le succès de ses désirs, et qu'il me pressa d'aller trouver Jahel afin de la résoudre à un enlèvement par la promesse d'un trousseau en toile de Hollande, de vaisselle, de bijoux et d'une bonne rente.
—Oh! monsieur, m'écriai-je, ce monsieur d'Anquetil est d'une rare insolence. Que croyez-vous que Jahel réponde à ces propositions, quand elle les connaîtra?
—Mon fils, me répondit-il, elle les connaît à cette heure, et je crois qu'elle les agréera.
—Dans ce cas, repris-je vivement, il faut avertir Mosaïde.
—Mosaïde, répondit mon bon maître, n'est que trop averti. Vous avez entendu tantôt, proche le pavillon, les derniers éclats de sa colère.
—Quoi? monsieur, dis-je avec sensibilité, vous avez averti ce juif du déshonneur qui allait atteindre sa famille! C'est bien à vous! Souffrez que je vous embrasse. Mais alors, le courroux de Mosaïde, dont nous fûmes témoins, menaçait M. d'Anquetil, et non pas vous?
—Mon fils, reprit l'abbé avec un air de noblesse et d'honnêteté, une naturelle indulgence pour les faiblesses humaines, une obligeante douceur, l'imprudente bonté d'un coeur trop facile, portent souvent les hommes à des démarches inconsidérées et les exposent à la sévérité des vains jugements du monde. Je ne vous cacherai pas, Tournebroche, que, cédant aux instantes prières de ce jeune gentilhomme, je promis obligeamment d'aller trouver Jahel de sa part et de ne rien négliger pour la disposer à un enlèvement.