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LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:

The Project Gutenberg eBook, La rotisserie de la Reine Pedauque, by Anatole France
This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net
Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
Produced by Carlo Traverso, Vital Debroey and the Online Distributed Proofreading Team.
This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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Tandis qu'il parlait de la sorte, je vis, aux clartés mourantes du jour, une berline à quatre chevaux sortir par la porte charretière du Cheval-Rouge et venir se ranger avec force claquements de fouets et piaffements de chevaux sur la chaussée, tout près de l'arbre sous lequel frère Ange était assis. J'observai alors que ce n'était pas précisément une berline, mais une grande voiture à quatre places, avec un coupé assez petit sur le devant. Je la considérais depuis une minute ou deux, quand je vis, gravissant la côte, M. d'Anquetil accompagné de Jahel, en cornette, avec des paquets sous son manteau, et suivi de M. Coignard, chargé de cinq ou six bouquins enveloppés dans une vieille thèse. A leur venue, les postillons abaissèrent les deux marchepieds et ma belle maîtresse, ramassant ses jupes en ballon, se hissa dans le coupé, poussée d'en bas par M. d'Anquetil.

A ce spectacle, je m'élançai, je m'écriai:

—Arrêtez, Jahel! Arrêtez, monsieur!

Mais le séducteur n'en poussait que plus fort la perfide, dont la rondeur charmante disparut bientôt. Puis, s'apprêtant à la rejoindre, un pied sur le marchepied, il me regarda avec surprise:

—Ah! monsieur Tournebroche! vous voulez donc me prendre toutes mes maîtresses! Jahel après Catherine. C'est une gageure.

Mais je ne l'entendais pas, et j'appelai encore Jahel, tandis que frère Ange, s'étant levé de dessous son orme, et s'allant planter contre la portière, offrait à M. d'Anquetil des images de saint Roch, l'oraison à réciter pendant qu'on ferre les chevaux, la prière contre le mal des ardents, et demandait la charité d'une voix lamentable.

Je serais resté là toute la nuit, appelant Jahel, si mon bon maître ne m'eût tiré à lui, et poussé dans la grande caisse de la voiture, où il entra après moi.

—Laissons-leur le coupé, me dit-il; et faisons route tous deux dans cette caisse spacieuse. Je vous ai, Tournebroche, longtemps cherché, et, à ne vous rien déguiser, nous partions sans vous, quand je vous aperçus sous un arbre avec le capucin. Nous ne pouvions tarder davantage, car M. de la Guéritaude nous fait rechercher activement. Et il a le bras long; il prête de l'argent au Roi.

La berline roulait déjà, et frère Ange, attaché à la portière, la main tendue, nous poursuivait en mendiant.

Je m'abîmai dans les coussins.

—Hélas! monsieur, m'écriai-je, vous m'aviez pourtant dit que Jahel était enfermée sous une triple serrure.

—Mon fils, répondit mon bon maître, il ne fallait pas en avoir une confiance excessive, car les filles se jouent des jaloux et de leurs cadenas. Et, quand la porte est fermée, elles sautent par la fenêtre. Vous n'avez pas l'idée, Tournebroche, mon enfant, de la ruse des femmes. Les anciens en ont rapporté des exemples admirables et vous en trouverez plusieurs au livre d'Apulée, où ils sont semés comme du sel dans le récit de la Métamorphose. Mais, où cette ruse se fait mieux entendre, c'est dans un conte arabe que M. Galand a fait nouvellement connaître en Europe et que je vais vous dire:

"Schariar, sultan de Tartarie, et son frère Schahzenan, se promenant un jour au bord de la mer, virent s'élever soudain au-dessus des flots une colonne noire, qui marcha vers le rivage. Ils reconnurent un Génie de l'espèce la plus féroce, en forme de géant d'une hauteur prodigieuse, et portant sur sa tête une caisse de verre, fermée à quatre serrures de fer. Cette vue les remplit d'une telle épouvante, qu'ils s'allèrent cacher dans la fourche d'un arbre qui était proche. Cependant le Génie mit pied sur le rivage avec la caisse qu'il alla porter au pied de l'arbre où étaient les deux princes. Puis s'y étant lui-même couché, il ne tarda pas à s'endormir. Ses jambes s'étendaient jusqu'à la mer et son souffle agitait la terre et le ciel. Tandis qu'il reposait si effroyablement, le couvercle du coffre se souleva et il en sortit une dame d'une taille majestueuse et d'une beauté parfaite. Elle leva la tête…

A cet endroit, j'interrompis ce récit, que j'entendais à peine.

—Ah! monsieur, m'écriai-je, que pensez-vous que Jahel et M. d'Anquetil se disent en ce moment, seuls dans ce coupé?

—Je ne sais, répondit mon bon maître; c'est leur affaire et non la nôtre. Mais achevons ce conte arabe, qui est plein de sens. Vous m'avez inconsidérément interrompu, Tournebroche, au moment où cette dame, levant la tête, découvrit les deux princes dans l'arbre où ils s'étaient cachés. Elle leur fit signe de venir et, voyant qu'ils hésitaient, partagés entre l'envie de répondre à l'appel d'une si belle personne et la peur d'approcher un géant si terrible, elle leur dit d'un ton de voix bas, mais animé: "Descendez tout de suite, ou j'éveille le Génie!" A son air impérieux et résolu, ils comprirent que ce n'était point là une vaine menace, et que le plus sûr comme le plus agréable, était encore de descendre. Ils le firent avec toutes les précautions possibles pour ne pas éveiller le Génie. Lorsqu'ils furent en bas, la dame les prit par la main et, s'étant un peu éloignée avec eux sous les arbres, elle leur fit entendre clairement qu'elle était prête à se donner tout de suite à l'un et à l'autre. Ils se prêtèrent de bonne grâce à cette fantaisie et, comme ils étaient hommes de coeur, la crainte ne gâta pas trop leur plaisir. Après qu'elle eut obtenu d'eux ce qu'elle souhaitait, ayant remarqué qu'ils avaient chacun une bague au doigt, elle la leur demanda. Puis, retournant au coffre où elle logeait, elle en tira un chapelet d'anneaux qu'elle montra aux princes.

"—Savez-vous, leur dit-elle, ce que signifient ces bagues enfilées? Ce sont celles de tous les hommes pour qui j'ai eu les mêmes bontés que pour vous. Il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptées, que je garde en mémoire d'eux. Je vous ai demandé les vôtres pour la même raison et afin d'avoir la centaine accomplie.

"Voilà donc, continua-t-elle, cent amants que j'ai eus jusqu'à ce jour, malgré la vigilance et les soins de ce vilain Génie, qui ne me quitte pas. Il a beau m'enfermer dans cette caisse de verre et me tenir cachée au fond de la mer, je le trompe autant qu'il me plaît.

"Cet ingénieux apologue, ajouta mon bon maître, vous montre les femmes aussi rusées en Orient, où elles sont recluses, que parmi les Européens, où elles sont libres. Si l'une d'elles a formé un projet, il n'est mari, amant père, oncle, tuteur, qui en puissent empêcher l'exécution. Vous ne devez donc pas être surpris, mon fils, que tromper les soins de ce vieux Mardochée n'ait été qu'un jeu pour cette Jahel qui mêle, en son génie pervers, l'adresse de nos guilledines à la perfidie orientale. Je la devine, mon fils, aussi ardente au plaisir qu'avide d'or et d'argent, et digne race d'Olibah et d'Aolibah.

"Elle est d'une beauté acide et mordante, dont je sens moi-même quelque peu l'atteinte, bien que l'âge, les méditations sublimes et les misères d'une vie agitée aient beaucoup amorti en moi le sentiment des plaisirs charnels. A la peine que vous cause le bon succès de son aventure avec M. d'Anquetil, je démêle, mon fils, que vous ressentez bien plus vivement que moi la dent acérée du désir, et que vous êtes déchiré de jalousie. C'est pourquoi vous blâmez une action, irrégulière à la vérité, et contraire aux vulgaires convenances, mais indifférente en soi ou du moins qui n'ajoute rien de considèrable au mal universel. Vous me condamnez au dedans de vous, d'y avoir eu part, et vous croyez prendre l'intérêt des moeurs, quand vous ne suivez que le mouvement de vos passions. C'est ainsi, mon fils, que nous colorons à nos yeux nos pires instincts. La morale humaine n'a pas d'autre origine. Confessez pourtant qu'il eût été dommage de laisser plus longtemps une si belle fille à ce vieux lunatique. Concevez que M. d'Anquetil, jeune et beau, est mieux assorti à une si aimable personne, et résignez-vous à ce que vous ne pouvez empêcher. Cette sagesse est difficile. Elle le serait plus encore si on vous avait pris votre maîtresse. Vous sentiriez alors des dents de fer vous labourer la chair et votre esprit s'emplirait d'images odieuses et précises. Cette considération, mon fils, doit adoucir votre souffrance présente. Au reste, la vie est pleine de travaux et de douleurs. C'est ce qui nous fait concevoir une juste espérance de la béatitude éternelle.

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